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Jour de Galop

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Kentucky Derby, un mythe toujours aussi inaccessible ?

Courses - International / 20.02.2018

Kentucky Derby, un mythe toujours aussi inaccessible ?

Par Franco Raimondi

C’est LA course qui fait rêver les Américains… et les Européens aussi ! Jamais un cheval entraîné sur le Vieux Continent n’a gagné la Run for the Roses, et peu ont tenté l’aventure…

Les organisateurs du monument cherchent désormais à attirer à Churchill Down des chevaux étrangers. Ils ont créé en 2016 la Japan Road to the Kentucky Derby, constituée de trois courses qualificatives (les deux premières se courant quand les candidats potentiels sont âgés de 2ans). L’an passé, ils ont lancé le même système en Europe. Sept courses font partie du circuit. Quatre ont eu lieu en 2017 (Beresford Stakes, Royal Lodge Stakes, Qatar Prix Jean-Luc Lagardère et Racing Post Trophy) et trois vont se disputer au mois de mars, en Grande-Bretagne et en Irlande. Plusieurs pensionnaires d’Aidan O’Brien, dont le lauréat de Gr1 Mendelssohn (Scat Daddy), sont susceptibles de courir l’une de ces qualificatives dans les semaines à venir. Cette annonce n’a fait que relancer le mythe – pour le moment inaccessible – américain !

Un classement aux points pour gagner une place. Un partant dans le Kentucky Derby est le rêve de tout propriétaire américain. Oui mais voilà, il n’y a que vingt places disponibles. Il faut donc se qualifier et la formule mise en place depuis quelques années prévoit un classement aux points. Quarante-cinq courses donnent droit aux points, dont les trois japonaises, les sept européennes, et celle de Dubaï (l’UAE Derby). Seize de ces épreuves sont disputées quand les postulants ont 2ans, mais une victoire est largement insuffisante pour décrocher le ticket pour Churchill Downs.

L’année dernière, il fallait avoir quarante points pour faire partie des vingt élus. Une victoire dans la Breeders’ Cup Juvenile n’en donne que vingt, par exemple, et toutes les autres courses pour les 2ans offrent dix points. Pour arriver au seuil des quarante points, il faut soit gagner l’une des sept préparatoires de deuxième catégorie (50 points au gagnant, puis vingt, dix et cinq points aux placés) soit terminer dans les deux premiers des sept préparatoires de première catégorie (cent points au lauréat, puis 40, 20 et 10 points aux placés).

Une route qui passe par Dubaï. Avec ce classement aux points, les européens et les japonais n’avaient qu’une seule course pouvant assurer leur qualification : l’UAE Derby, qui est jugé comme un trial de première catégorie et peut théoriquement qualifier le gagnant et le deuxième. Le péage à payer est quand même très cher car, pour un 3ans en début de saison, il est difficile d’affronter le voyage à Dubaï, le retour en Europe et ensuite un autre déplacement aux États-Unis.

Aidan O’Brien a tenté cette route à trois reprises avec Master of Hounds (Kingmambo), Daddy Long Legs (Scat Daddy) et Lines of Battle (War Front). Les deux derniers ont gagné à Dubaï, le premier a eu droit à son ticket avec une deuxième place. Le meilleur classement à Churchill Downs de ce trio a été la cinquième place de Master of Hounds. L’année dernière, Thunder Snow (Helmet) s’est transformé en cheval de rodéo à la sortie des boîtes et avait passé tout l’hiver à Dubaï. Le japonais Lani (Tapit), gagnant de l’UAE Derby 2016, avait couru en dessous de son niveau dans le Kentucky Derby avant de terminer troisième des Belmont Stakes.

Le court chemin en Europe. L'European Road to the Kentucky Derby a comme leader provisoire Saxon Warrior (Deep Impact) qui a gagné l’année dernière les Beresford Stakes (Gr2) et le Racing Post Trophy (Gr1). Il totalise vingt points et devance Roaring Lion (Kitten’s Joy), son dauphin à Doncaster, qui a remporté les Royal Lodge Stakes (Gr2). La pouliche Happily (Galileo) s’est octroyé les dix points du Qatar Prix Jean-Luc Lagardère (Gr1) qui en a offert quatre au français Olmedo XX (Declaration of War). Aucun de ces quatre chevaux ne figure dans la liste des trois préparatoires restantes.

Le cheval d’Aidan O’Brien pour Churchill Downs est Mendelssohn (Scat Daddy), le gagnant de la Breeders’ Cup Juvenile Turf (Gr1). Il n’a marqué aucun point à Del Mar, car la course n’est pas considérée comme qualificative pour le Kentucky Derby. Il doit donc entamer l'European Road to the Kentucky Derby. La première étape est à l’affiche jeudi 1er mars à Kempton Park et, le jour suivant, les Patton Stakes (L) offrent une chance aux irlandais sur la P.S.F. de Dundalk. Ces deux épreuves offrent vingt points au gagnant, huit au deuxième, quatre au troisième et deux au quatrième. Un succès dans l’une des deux ne suffit pas parce que la troisième, les Burradon Stakes (L), le 30 mars à Newcastle, donne au lauréat trente points (douze, six et trois points aux placés).

Mendelssohn, pas encore qualifié mais déjà joué. Mendelssohn a donc deux options : gagner à Newcastle ou passer par Dubaï et croiser le chemin de Gold Town (Street Cry), l’impressionnant lauréat des UAE 2.000 Guineas (Gr3) qui n’est pas encore engagé dans la Triple couronne. Il peut néanmoins entrer dans la liste au second appel et sans débourser plus que 6.000 $. D’après le règlement de l'European Road to the Kentucky Derby, les quatre chevaux qui ont marqué le plus de points peuvent décrocher le ticket si ceux qui les précèdent renoncent. Pour se qualifier, il faut donc gagner au moins l’une des courses de cette année. Les parieurs américains ne sont pas inquiets et ils ont mis un peu d’argent sur Mendelssohn dans le Future Wager : 6.635 $ des 363.000 $ joués au total, ce qui donne une cote de 44/1.

Un Aga Khan et deux Phoenix… Aidan O’Brien a cinq autres chevaux engagés dans la Triple couronne, dont le champion des 2ans U S Navy Flag (War Front) et le lauréat des Champagne Stakes (Gr2) Seahenge (Scat Daddy). L’entraîneur irlandais a beaucoup d’options pour qualifier l’un de ses poulains pour Churchill Downs, mais il lui faudra sortir la calculette… D’autres entraîneurs européens ont engagé des pensionnaires. Dermot Weld en a quatre, dont l’Aga Khan Hazapour (Shamardal). Jeremy Noseda a en lice deux représentants de Phoenix Thoroughbred, dont le top price de la breeze up Arqana Walk in the Sun (Street Sense), qui a ouvert son palmarès à Kempton Park. Ces trois entraîneurs ont déjà eu des partants dans les courses de la Triple couronne et Dermot Weld est le seul à en avoir remporté une, les Belmont Stakes 1990, avec Go and Go (Be my Guest).

Les engagés européens dans le Kentucky Derby

ChevalPropriétairePèreEntraîneur
BanduaCalumet FarmThe FactorDermot Weld
Burgundy BoyYuesheng ZhangRed JazzDermot Weld
GronkowskiPhoenix ThoroughbredLonhroJeremy Noseda
HazapourS.A. l’Aga KhanShamardalDermot Weld
Make the SwitchMoyglare StudDansiliDermot Weld
MendelssohnCoolmoreScat DaddyAidan O'Brien
MurilloCoolmoreScat DaddyAidan O'Brien
SeahengeCoolmoreScat DaddyAidan O'Brien
Sioux NationCoolmoreScat DaddyAidan O'Brien
Three WeeksApple Tree StudTapitWilliam Haggas
ThreeandfourpenceEvelyn StockwellWar FrontAidan O'Brien
U S Navy FlagCoolmoreWar FrontAidan O'Brien
Walk in the SunPhoenix ThoroughbredStreet SenseJeremy Noseda

Bold Arrangement, deuxième, made in Britain. Les précédents d’Aidan O’Brien dans le Kentucky Derby n’incitent pas à l’optimisme. Il a eu cinq partants. Le premier, en 2002, fut Johannesburg (Hennessy), le grand-père paternel de Mendelssohn. Invaincu à 2ans et lauréat de la Breeders’ Cup Juvenile, il n’était plus le même à 3ans et a terminé huitième en devançant quand même son compagnon de voyage, Castle Gandolfo (Gone West).

Le meilleur classement d’un européen à Churchill Downs est toujours la deuxième place de Bold Arrangement (Persian Bold). Son entraîneur, le grand et oublié Clive Brittain, l’avait préparé sur les pistes en sable pendant l’hiver à Newmarket et lui avait donné deux courses avant le Kentucky Derby, une en Angleterre et l’autre dans les Blue Grass Stakes (Gr1) à Keeneland.

Arazi, le rêve brisé. L'European Road to the Kentucky Derby est plus longue et périlleuse que celle pour Tipperary… En France, on se souvient encore du rêve brisé d’Arazi (Blusing Groom). C’était un champion et il avait déjà goûté le dirt de Churchill Downs lors de son incroyable succès dans la Breeders’ Cup Juvenile. Le lot était assez moyen et, lors de sa rentrée, dans le Prix Omnium (L), Arazi avait perdu en route ses rivaux. Même les Américains avaient misé des tonnes de dollars sur ses chances... Il est parti favori à 1,9 et après calcul, presque 50 millions de dollars sur un total de 92 au jeu simple étaient sur lui. Il a terminé huitième, devancé par un autre européen, Dr Devious (Ahonoora) qui, un mois après, a gagné le Derby à Epsom. C’était en 1992…

Dans les coulisses de l’histoire. Arazi à 3ans n’était plus le cheval qu’on avait vu la saison précédente. Il était resté un 2ans et, surtout, il n’était pas affûté pour une course comme le Kentucky Derby. Son copropriétaire, Allen Paulson, après le succès dans la Breeders’ Cup, avait décidé de faire opérer le poulain d’un chip dans le genou. Arazi a donc eu un break, puis une reprise d’entraînement un peu retardée. Il était prêt à courir pour une course européenne et il aurait battu Rodrigo de Triano (El Gran Senor) dans les 2.000 Guinées. Le Kentucky Derby n’est pas une course comme les autres : il faut encaisser des coups du départ à l’arrivée, lutter tout le temps et supporter un train d’enfer. C’est pour cela que les entraîneurs américains n’osent pas courir un cheval sur sa fraîcheur ou arriver au jour J avec un poulain trop tendre, qui ne connaît pas ce qu’il va trouver sur le dirt de Churchill Downs.

Arazi à la retraite et Dr Devious bientôt papa… Le Kentucky Derby est une course qui fait mal et pourtant… Arazi, qui a couru à Churchill Downs en 1992, a pris sa retraite en Australie au Stockwell Stud, non loin de Melbourne. Son compagnon de voyage au Kentucky, Dr Devious, est en Sardaigne, chez Salvatore Bruno, et il a déjà sailli sa première poulinière de cette nouvelle saison. C’est sa vingt-sixième saison d’une deuxième carrière qu’il a commencée en 1993 au Japon ! Six foals sont attendus dans les semaines qui viennent et l’année dernière, son fils Volcan de Bonorva a gagné le Gran Premio Sardo, c’est-à dire le Derby des Anglo-Arabes à 50 %. Les deux attendent de bonnes nouvelles de Mendelssohn et compagnie. Le chemin pour le Kentucky Derby est long et les places dans l’histoire ne sont pas en vente sur Ebay.