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LE MAGAZINE - Quand le Prix Nobel d’économie fait l’éloge des parieurs !

Courses / 13.02.2018

LE MAGAZINE - Quand le Prix Nobel d’économie fait l’éloge des parieurs !

 

Richard H. Thaler a obtenu le Prix Nobel d’économie 2017. À la fin des années 1980, il a cosigné un article largement consacré au pari mutuel dans le Journal of Economic Perspectives. Les parieurs hippiques y sont décrits comme des investisseurs compétents dont le comportement permet de mieux comprendre celui des professionnels de la finance !

 

Richard H. Thaler est un théoricien de la finance comportementale. Ses travaux portent sur les biais cognitifs et leurs effets économiques sous forme d'anomalies de marché. Il a publié plusieurs articles qui font appel à l’étude des paris hippiques. Ce sont d’ailleurs des galopeurs qui illustrent la couverture de The Winner’s Curse, l’un de ses ouvrages. Son article publié dans le Journal of Economic Perspectives, dont nous vous proposons une synthèse, est à replacer dans le contexte américain de la fin des années 80, avec une population de parieurs  et des modes de prises de paris qui sont certainement nettement différents de ce que nous connaissons actuellement en France. Mais selon lui, pas de doute : le pari hippique, presque plus que la bourse, récompense la capacité de raisonnement des joueurs.

Le pari mutuel, un bon sujet d’étude. « Les économistes ont toujours vu la bourse comme un moyen de tester leurs concepts de rationalité et d’efficacité économique. Mais le marché des paris est en fait, grâce à une caractéristique précise, plus adapté pour tester ces deux concepts. En effet, les jeux d’argent ont une fin et à cet instant précis, le pari a une valeur déterminée. L’absence de fin complique le testage de la rationalité dans le marché boursier : la valeur dépend à la fois du prix actuel d’un titre et de la somme qu’une personne sera prête à débourser dans l’avenir pour l’acquérir. D’autres raisons permettent d’expliquer la tendance du marché des paris à être efficace. Leur brièveté et la possibilité de multiplier l’expérience de jeu favorisent l’apprentissage. »

Les parieurs ont une expertise considérable. « L’argent placé dans un pari simple gagnant représente une probabilité subjective qu’un cheval remporte la course. En enchaînant les paris, tout un chacun est capable de déterminer une probabilité subjective qu’un cheval gagne. Les chevaux choisis par la foule des parieurs gagnent souvent (environ une fois sur trois). Ces résultats sont impressionnants. La corrélation entre les probabilités subjectives et objectives est élevée. Il semble donc que les parieurs, sur le marché du pari hippique, ont une expertise considérable. Peut-on dès lors affirmer que le marché du pari hippique fait preuve d’efficacité économique ? Cela dépend de ce qu’on entend par cette expression. Si l’on pense que les parieurs essaient de maximiser la valeur de leurs jeux avec des attentes rationnelles, alors l’efficacité économique doit accepter deux conditions. Premièrement, aucun pari ne doit avoir une valeur escomptée positive. Deuxièmement, tous les paris doivent avoir une valeur escomptée qui correspond à la somme misée moins le prélèvement (des sociétés de courses et des opérateurs). De toute évidence, ces deux conditions ne sont pas respectées. Très souvent, les parieurs aiment jouer les outsiders et les favoris. Les perspectives de gains sont proportionnelles avec les chances de victoire d’un cheval. Mais les favoris gagnent bien plus souvent que les probabilités subjectives ne l’indiquent. Et les grands outsiders bien moins souvent. Dès lors, les favoris sont de bien meilleurs paris. Les favoris extrêmes, c’est-à-dire ceux dont la cote est inférieure à 1,3/1 ont au moins 70 % de chance de s’imposer. Ils présentent donc une valeur escomptée positive. C’est une violation de la première condition évoquée ci-dessus. »

Les grands favoris sont surcotés. « Une étude de 1986, basée sur 50.000 courses, illustre ce phénomène. Elle définit le seuil où le joueur récupère sa mise, moins le prélèvement des sociétés de courses et opérateurs de paris (84,67 % de la somme misée, dans l’étude). Un tel seuil de retour sur investissement est possible avec des cotes en-deçà de 5,5/1 (la probabilité de victoire est d’environ 15 %). Pour les cotes au-dessus de 101/1, le retour tombe à 13,7 % des mises. Dès lors, la véritable cote ne devrait pas être de 101/1 mais de 730/1 ! En-dessous de 1,3/1, on peut espérer des retours positifs de l’ordre de 4 à 5 %. Mais de tels favoris sont trop rares pour amuser les joueurs et ces derniers préfèrent employer d’autres stratégies. »

À la recherche des incohérences. « Comme sur les marchés boursiers, les parieurs hippiques font appel à des techniques qui divergent sur le plan technique et logique. Les joueurs peuvent baser leur stratégie sur la valeur des chevaux (handicap, rating…). Cela leur permet ensuite de déterminer quel cheval a une probabilité de gagner qui est supérieure à celle que sa cote lui donne. Hausch, Ziemba et Rubinstein (1981) ont développé une stratégie qui se base sur les variations de cotes pour trouver des incohérences dans le marché. Il s’agit d’identifier les chevaux qui sont insuffisamment joués à la place, en faisant appel à la formule d’Harville. Par exemple, si 40 % des paris spéculent sur la victoire d’un cheval et 15 % sur le fait qu’il soit placé, c’est probablement cette seconde option qu’il faut choisir. De tels paris rentables ne se produisent qu’entre deux et quatre fois par journée de courses. Une étude empirique laisse entrevoir des retours de l’ordre de 11 %. C’est donc encore une violation de la première condition évoquée ci-dessus. »

Suivre les variations de cotes. « Ziemba et Hausch (1986) ont développé d’autres techniques pour identifier des anomalies sur le marché des paris hippiques, comme le pari sur le fait que le favori va terminer deuxième, ce qui est sous-estimé par le grand public. De même, le fait de miser sur les grands favoris peut s’avérer rentable. Ils sont certes soutenus par les parieurs, mais certainement pas suffisamment. Asch, Malkiel et Quandt (1984, 1986) se sont penchés sur les chutes de cotes dans les dernières minutes avant la course, en partant du principe qu’elles reflètent l’arrivée de l’argent des parieurs les mieux informés. Leur étude portait sur 729 courses à Atlantic City. Pour les chevaux qui ont gagné, la cote finale représente en moyenne environ 96 % de la cote prévue par les handicapeurs [aux États-Unis, on publie une estimation de cote avant l’ouverture du pari en mutuel, ndlr]. Au contraire, ceux qui terminent en dehors de l’argent voient leur cote multipliée par 1,5 dans les minutes qui précédent la course. Asch, Malkiel et Quandt ont déterminé qu’il était possible de parier de manière rentable en jouant sur les favoris dont la cote s’effondre dans les dernières minutes. »

Le concept de comptabilité mentale. « Le marché des paris hippiques sur hippodrome est étonnamment efficace. Les cotes sont une remarquable estimation des chances de victoires. Les parieurs sur hippodrome ont une véritable expertise et le marché des paris hippiques doit être regardé avec considération. Néanmoins, deux anomalies subsistent : celle qui concerne les grands outsiders et les grands favoris, et celle des erreurs de cote à la place. Comment les expliquer ? Les joueurs veulent rentrer chez eux en ayant gagné de l’argent et, au fil des courses, ils ont donc tendance à prendre de plus en plus de risques pour tenter d’atteindre cet objectif. Le concept de comptabilité mentale offre une explication prometteuse. [Cela fait référence aux personnes qui ont tendance à séparer leur argent dans des comptes distincts en se basant sur des critères subjectifs, comme la source de l'argent et son utilisation. Ils attribuent différentes fonctions à chaque groupe d'actifs, qu’ils considèrent comme non communiquant, et souvent, cela a un effet irrationnel et préjudiciable, ndlr]. Prenons l’exemple de deux jumeaux, Art et Bart, qui disposent de capitaux équivalents. Ils sont en train de réfléchir pour parier dans la dernière course du jour. Art a perdu 100 $ et dispose d’une somme équivalente en liquide. Bart n’a pas encore perdu mais vient de lire dans les pages économiques d’un quotidien que ses actifs en bourse ont perdu l’équivalent de 100 $. Les deux jumeaux ont perdu la même somme. Pourtant, leurs paris sur la dernière course seront différents. C’est un bon exemple de comptabilité mentale. »

Les professionnels de la finance, des parieurs comme les autres ? « Beaucoup de facteurs comportementaux sont à l’œuvre. Les joueurs ont tendance à être influencés s’ils calculent les perspectives de gains d’un pari. En sachant qu’il est beaucoup plus divertissant de chercher des outsiders que de gagner avec des favoris. Et ce d’autant plus que cela autorise à se vanter en cas de succès ! Enfin certains parieurs basent leurs choix sur des critères irrationnels, comme le nom des chevaux. La complexité de certains paris peut aussi pousser les joueurs à en choisir d’autres. Dans les jeux à la place, il faut considérer la cote de l’ensemble des chevaux à l’arrivée car cela influe sur la cote finale du cheval sur lequel on a misé. Cela peut rendre ce pari moins attractif. D’une manière générale, il est difficile de modéliser le comportement des parieurs et c’est la même chose quand des particuliers investissent sur les marchés. Leur situation familiale, les héritages et d’autres facteurs influent sur leur comportement. Mais parfois les professionnels de la finance semblent plus préoccupés par les indices boursiers de Standard & Poors que par l’optimisation du retour sur investissements. En fait, nous les suspectons de se comporter comme les parieurs hippiques qui misent sur les grands outsiders à la fin de la journée. »