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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Les secrets de la voix du Derby et de Cheltenham

International / 28.02.2018

Les secrets de la voix du Derby et de Cheltenham

Par Charlotte Rimaud

Tout le monde se souvient de cette incroyable tirade : « What a race ! What a horse ! Galileo ! ». Mais savez-vous qui a prononcé ces mots lors de la victoire de Galileo dans les King George ? C’est Mark Johnson ! La voix d’Epsom, Churchill Downs, Doha, Cheltenham… nous a accordé sa première interview française.

Jour de Galop. – Quels sont vos meilleurs souvenirs en tant que commentateur ?

Mark Johnson. – Je suis le seul à avoir commenté à la fois le Kentucky Derby et le Derby d’Epsom depuis l’hippodrome. Je suis également le seul non américain à avoir commenté le Kentucky Derby jusqu’à aujourd’hui. J’ai commenté cinq derby anglais et cinq derby américains.  À Epsom, j’ai donné de la voix de 1998 à 2002. En cinq ans, j’ai pu voir gagner trois chevaux de grande classe : Sinndar (2000), Galileo (2001) et High Chaparral (2002). Le jour de la victoire de Sinndar, j’ai pensé qu’il était le meilleur. Mais j’ai aussi eu la chance de commenter les King George VI & Queen Elizabeth Stakes à Ascot en 2001. Le duel entre Galileo (Sadler’s Wells) et Fantastic Light (Rahy) est l’un de mes meilleurs souvenirs de commentateur. À Churchill Downs, j’ai œuvré de 2009 à 2013. Le meilleur vainqueur de mes cinq Kentucky Derby est à mes yeux Animal Kingdom (Leroidesanimaux) qui a ensuite gagné la Dubai World Cup, mais c’est clairement Mine that Bird (Birdstone) qui m’a le plus marqué.

Je suis devenu la voix de l’hippodrome de Churchill Downs après la disparition soudaine de Luke Kruytbosch durant l’été 2008. Pour le Fall Meet, un meeting de cinq semaines, cinq commentateurs étaient à l’essai. Un par semaine. J’ai fait le test la dernière semaine du meeting et même si je pensais être un outsider, j’ai finalement obtenu le job ! 

Les King George VI & Queen Elizabeth Stakes de Galileo

https://youtu.be/UyQX8bgQL7E

Est-il difficile de commenter les grandes épreuves sur le dirt ?

Lors de mon premier Kentucky Derby, j’espérais vraiment que la piste soit sèche. Mais le temps en a décidé autrement. Il avait tellement plu que la piste était faite de boue. Ce jour-là, j’avais un autre souhait : je priais pour qu’un cheval ne surgisse pas de l’arrière couvert de boue car il m’aurait alors été impossible de l’identifier. Pendant l’épreuve, j’ai remarqué Mine that Bird qui était toujours en retrait, pas très loin de l’ambulance ! Juste après que le peloton entre dans la ligne droite, il a plongé le long du rail intérieur. Je devais l’identifier. À ce moment précis, j’avais un ange sur une épaule : il me disait qu’il s’agissait de Mine that Bird. Sur l’autre épaule, un démon me disait le contraire, en m’assurant que si je me trompais, je serais certain de prendre le prochain avion pour l’Angleterre. Heureusement, le travail finit par payer. J’ai reconnu la manière de monter de Calvin Borel, forçant le cheval à se recoller à la corde. C’était bien Mine that Bird et j’ai pu terminer avec succès mon commentaire. Ce fut un grand moment de ma carrière. Plus récemment, Sprinter Sacré (Network) a fait trembler le public de Cheltenham.

Vous commentez également les courses d’obstacle ?

Oui. L’obstacle, ce sont des moments magiques. Commenter le Festival de Cheltenham depuis 1996 a marqué un tournant dans ma carrière. Lors du Queen Mother Champion Chase 2016, lorsque la foule a porté Sprinter Sacré dans les derniers mètres… c’était incroyable ! Je n’oublierai jamais cela. J’ai eu la chance de pouvoir commenter ce moment inoubliable. Je ne suis jamais complètement satisfait après la course, mais ce jour-là j’étais fier de mes mots : « Ils disent qu’ils ne reviennent jamais… mais c’était l’un des plus beaux retours de l’histoire du Festival de Cheltenham. » Ma devise a toujours été « Have binoculars, will travel » (Avec des jumelles, tu voyageras). Même après quelque 30 ans de commentaires, dans le monde entier, je suis toujours le plus heureux des hommes lorsque je suis derrière le micro d’un hippodrome…

Comment êtes-vous devenu commentateur?

J'ai toujours voulu l’être, dès mon plus jeune âge. J’ai grandi sur la côte est de l'Angleterre, sans attache familiale dans la filière. Mais mes parents aimaient regarder les courses et ils m'emmenaient régulièrement à l'hippodrome de Market Rasen. Je suis devenu accro. Les samedis, je restais à la maison si nous n’allions pas aux courses et je commentais devant la télévision… qui était encore en noir et blanc !

Je suis ensuite allé à l’université pour étudier les arts dramatiques. C’était une ouverture vers la télévision, le cinéma et le théâtre. J’ai pu apprendre les techniques de radiodiffusion, mais aussi les spécificités de la voix, comme la projection, l’éloquence, la mémorisation... J’ai d’ailleurs rédigé ma thèse sur "l’histoire et le développement de la télévision", en me concentrant sur la couverture du Grand National. En deuxième année d’études, en mars 1986, j’ai pu commenter pour la première fois en direct. J'avais envoyé des centaines de lettres et de cassettes à diverses organisations. Et j'ai finalement eu l'occasion de commenter un point-to-point sur l'hippodrome de Tweseldown. La journée s'est bien passée, quelques personnes ont aimé ce qu'elles ont entendu. J’ai alors pu commenter de plus en plus de point-to-point, tout en devenant le commentateur officiel des courses de pur-sang arabes au Royaume-Uni. En 1990, j’ai intégré l'équipe professionnelle de commentateurs Racetech au Royaume-Uni.

Que préférez-vous dans votre métier ?

Aujourd’hui, j’aime me rendre à l’étranger. J’adore les États-Unis et le Qatar. Je suis également membre du comité de courses hippiques de Jersey, où je commente la plupart de leurs courses. J’ai beaucoup de chance car en Angleterre, j’officie lors des grandes journées de courses, comme pour le Festival de Cheltenham. Je collabore aussi avec ITV Racing pour m’occuper de la deuxième réunion, ce qui veut dire que je commente des courses comme le Grand National et Royal Ascot en direct pour la télévision. Quand j’officie depuis l’hippodrome, j’adore quand le public réagit à ce que je peux dire sur un cheval. Les animaux et les jockeys sont, et devraient toujours être, les vedettes. Si je peux aider les gens à apprécier et à comprendre ce qu'il se passe, alors j'ai réussi ma mission.

Quelles sont les qualités pour être un bon commentateur ?

Être exact dans ses propos, clair et enthousiaste !

Comment le devenir ?

Réviser, réviser, réviser… Et quand vous pensez avoir assez révisé, continuez encore et encore. Nous ne sommes jamais assez prêts… car les courses nous surprendront toujours.

Comment vous préparez-vous ?

Cela dépend du pays. En Angleterre, comme en France ou au Qatar, les casaques des jockeys sont faciles à trouver et à imprimer. Parfois elles sont même sur le programme ou le journal. Si c’est le cas, alors je les surligne de différentes couleurs, et j’ai des surligneurs dont certains ne connaissent même pas les couleurs ! Je note ensuite des informations sur les chevaux, les entraîneurs, les jockeys mais aussi des statistiques sur la course. J’imprime aussi un récapitulatif du palmarès pour connaître les six dernières performances de chaque cheval. En plat, je me mets un repère de couleur à côté de chaque cheval pour reconnaître rapidement sa stalle de départ s’il y a un problème. Ces couleurs sont les mêmes que sur les tapis aux États-Unis. Rouge pour 1, blanc pour 2, bleu pour 3… Mais la préparation des courses aux États-Unis est plus longue car les couleurs des casaques ne sont pas imprimées. Pour remédier à cela, j’ai un tampon en forme de casaque que je colorie.