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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

LE SPORT PAR LE TEMPS - D’un comportement sexiste à une mesure discriminatoire

Courses / 26.02.2018

LE SPORT PAR LE TEMPS - D’un comportement sexiste à une mesure discriminatoire

Il y a un an, France Galop a donné une décharge aux femmes, en partant d’un constat simple et réaliste : elles sont de plus en plus nombreuses dans la filière et elles ont du mal à se faire une place en tant que jockey. Pourtant, pour beaucoup d’acteurs, cette mesure qui part d’une bonne intention perturbe la compétition. Et cela donne lieu à des débats parfois enflammés. Mais, au final, que disent les chiffres ?

Par Bruno Barbereau,

éditorialiste à Jour de Galop et animateur de Horse Racing Chrono

https://twitter.com/HorseRacingChro

En 2017,  les femmes représentaient 22 % des détenteurs de licence autorisant à monter en course. Cette mesure incitative qui leur accorde une décharge sera abaissée d’une livre en mars. Elle est valable dans plus de 80 % des courses, mais elle exclut les plus importantes, celles qui concernent la sélection (Classe 1 à Gr1). En contrepartie, le nombre de gagnants qui marque la fin des avantages au poids va augmenter et la limite d’âge pour être apprenti sera supprimée.

LES JOCKEYS DANS LES ÉPREUVES AUTRES QU'AMATEURS EN 2017

LicenceNombre de femmesNombre d’hommesTotal
Apprenti (16-18 ans)284371
Jeune jockey (18-25 ans)68150218
Jockey (18 ans et plus)39289328
Cavalier268
Total137488625
Source France Galop

Cette mesure a mis du temps à être assimilée puis adoptée par les professionnels. Mais cet hiver, on a enfin pu mesurer son effet. À la fin du meeting de Cagnes-sur-Mer, on assiste à une première historique dans les courses hippiques françaises. C’est une femme jockey, Mickaëlle Michel, qui est leader au classement pour la Cravache d’or avec 26 succès.

L’impact du poids sur la performance. L’avantage au poids accordé aux femmes va de 2 kg jusqu’à un maximum de 4,5 kg. Il est d’abord utile de rappeler que les courses hippiques sont des courses de chevaux et non de jockeys. Mais que le poids porté est un élément essentiel car il constitue soit un avantage soit une pénalité. Selon la distance de la course, celui-ci a plus ou moins de répercussion. On a coutume de dire que les pénalités de poids sont moins importantes sur les courtes distances, et c'est vrai. Prenons par exemple, une série de distances sur des temps standards constatés à Chantilly. Les temps de référence sont ceux que réalise un cheval pour boucler son parcours dont la valeur handicap est de 45.

L’IMPACT DU POIDS SUR LE TEMPS

Distance (m)        Temps standard (valeur 45)           Kilo/Longueur

1.000                   56,3                                                1,58

1.100                   62,9                                                1,43

1.200                   69,6                                                1,30

1.400                   82,9                                                1,09

1.600                   96,1                                                0,95

1.800                   109,4                                              0,84

2.000                   122,7                                              0,74

2.100                   129,3                                              0,71

2.200                   136,0                                              0,68

2.400                   149,2                                              0,61

2.500                   155,9                                              0,59

3.000                   189,1                                              0,48

Dans notre tableau, un cheval en valeur handicap parcourt les 1.000m en 56,30 secondes. Si vous faites varier son poids de 1,58 kg, la répercussion est d’une longueur. Autrement dit, sur 1.000m et par rapport aux professionnels masculins, une femme jockey part avec un avantage d’une longueur et un quart. De même, une apprentie femme jockey s’élance avec un avantage de plus de deux longueurs trois quarts.

Sur les longues distances, l’effet est encore plus flagrant. Par exemple sur 2.400m, l’avantage sera respectivement de trois longueurs un quart et à près de sept longueurs un quart. Sur la distance, une apprentie femme jockey, c’est presque l’arme fatale. C’est dans cette catégorie qu’elles sont redoutables.

La différence entre les genres est-elle réelle ? Une étude, réalisée en janvier 2018 en Angleterre, a passé au crible près de 130.000 courses, soit 1.255.000 montes sur les quatorze dernières années. Elle en a conclu qu’il n'y avait pas d’avantage selon le genre du jockey. Cependant, au Royaume-Uni comme en France, les femmes jockeys sont moins sollicitées que les hommes pour monter en course. Il s’agit donc purement d’un comportement sexiste qui explique la domination masculine, tout en sachant que comme dans tous les domaines, indépendamment du genre, il y a des personnes plus douées que d’autres. À noter qu’à ce  jour, aucune nation hippique au monde n’a pris exemple sur France Galop en accordant une décharge aux femmes.

À Cagnes-sur-Mer, la révolution est en cours. L’étude des deux derniers meetings de Cagnes-sur-Mer atteste des prémices d’un bouleversement au sein de la profession de jockey. Les entraîneurs, y compris ceux qui ne font que rarement appel aux femmes et aux apprentis, ont enfin réalisé l’impact de cette mesure sur le résultat. Quatre femmes jockeys ont été particulièrement performantes lors du meeting et les chiffres sont éloquents.

 Répartition des montes par catégorie

Pourcentage victoires/Pourcentage montes

Nbre coursesNbre montesJockeysApprenties J. fem. jockeysAprentis J. jockeys
nbre montesVictoiresnbre montesVictoiresnbre montesVictoires
janv-18577375304013113764
févr-18536494603814314461
Total110138699078274271225
% montes - % victoires / montes71,40%70,90%19,70%24,55%8,90%4,55%

Lors du meeting de Cagnes-sur-Mer 2017, la réforme des 2 kg n’était pas encore effective. Les apprenties femmes jockeys s’étaient mises en selle 27 fois et avaient remporté 4 victoires. De leur côté, les apprentis masculins comptabilisaient 111 montes pour 10 gagnants. Pendant le meeting 2018, les femmes jockeys ont participé à 110 courses donnant droit à l’application de la décharge réservée aux femmes. Elles en ont remporté 27, soit près de 25 %. C’est la catégorie des apprentis jeunes jockeys masculins qui est la plus impactée avec 122 montes pour 5 victoires. Les apprenties femmes jockeys captent de leur côté 274 montes pour 27 victoires. Il faut aussi souligner que le phénomène s’est amplifié à partir de la fin janvier.  Ce mois-là, il y avait en moyenne 1,99 femme par course donnant droit à la décharge ; en février ce chiffre passe à 4,14. La catégorie des femmes jockeys est celle qui a été la plus performante lors du meeting de Cagnes-sur-Mer 2018. Avec 19,70 % des montes, elles obtiennent près de 25 % des victoires. Un bémol sérieux concernant cette mesure : les femmes jockeys sont quasiment absentes dans les courses où l’avantage au poids n’est pas applicable.

À ce stade, un premier constat s’impose. Avec un écart de 2 kg et plus, les professionnels préfèrent les services d’un jockey féminin par rapport à un apprenti masculin ou un jockey masculin. À poids égal, les professionnels préfèrent les services d’un jockey masculin professionnel. Alors qu’elles étaient précédemment sollicitées presque uniquement dans les handicaps et les réclamers, les professionnels réalisent que 4,5 kg représentent aussi un avantage énorme dans les épreuves à conditions, où la valeur handicap par rapport au poids porté est toujours aussi déterminante.

Une espèce en voie de disparition. Les apprentis masculins ont droit à une décharge au poids maximale de 3,5 kg. Elle se réduit à 2,5 kg lorsqu’ils montent pour un entraîneur qui n’est pas leur maître d’apprentissage. De leur côté, les filles apprenties ont droit à un avantage de 4,5 kg dans tous les cas de figure. Cette situation leur permet d’opérer comme des jockeys free lance. Il est donc évident qu’au moment du choix, l’avantage de 2 kg joue largement en faveur des femmes. Les données concernant le meeting de Cagnes-sur-Mer le prouvent. Si cette mesure discriminatoire persiste, la catégorie des apprentis masculins disparaîtra.

À présent, il faut se poser les bonnes questions.

- Y a-t-il un avantage, sur le plan technique, à être un homme plutôt qu’une femme dans l’exercice de la profession de jockey ? La réponse est non.

- L’attitude des professionnels envers les femmes, qu’ils ne sollicitent que dans les épreuves où elles ont droit à un avantage au poids, est-elle sexiste ? La réponse est oui.

- L’avantage donné aux femmes pour inciter les professionnels à faire plus souvent appel à leurs services est-elle une mesure discriminatoire ? La réponse est oui.

Le décor étant désormais en place, il faut s’attendre dans les prochaines semaines à voir les femmes de plus en plus présentes dans la colonne des jockeys. Beaucoup d’entre elles n’étaient pas en selle à Cagnes-sur-Mer. La spirale du succès enclenchée sur la côte d’Azur atteste d’une prise de conscience. Il y aura donc de plus en plus de femmes jockeys. Il faut aussi s’attendre à ce que la mesure mise en place en France attire davantage de femmes jockeys œuvrant à l’heure actuelle à l’étranger. La réunion disputée à Chantilly le 22 février est l’illustration parfaite de la nouvelle tendance : près de 30 % des montes vont à la catégorie des femmes.

Les hommes qui n’exercent pas dans l’élite vont être très fortement impactés. Pendant combien de temps accepteront-ils de participer à une compétition aux règles injustes ?

Les jockeys professionnels masculins vont devoir s’adapter aux nouvelles règles du marché. C’est-à-dire accepter de monter moins souvent et de gagner moins de courses. Le niveau des jockeys français est reconnu dans le monde entier. Beaucoup n’auront pas d’autre choix que d’aller exercer leur métier à l’étranger, ou au moins d’exercer leur profession avec une vision plus large.

La solution miracle ? Comme souvent, la solution miracle n’existe pas. Si France Galop estime, à juste titre, que le nombre de femmes dans les courses est insuffisant, alors allons jusqu’au bout de ce raisonnement : pourcentage de courses avec une décharge pour les femmes = pourcentage de femmes licenciées. À l’heure actuelle la proportion est de 70/30. Pour ne pas créer un nouveau "ghetto hippique", chaque genre doit pouvoir exercer son métier en se mettant en selle dans les courses prévues pour l’autre genre. Si une femme veut monter dans un peloton avec ses collègues masculins (environ 70 % du programme), elle ne pourra plus compter sur sa décharge, et si elle est apprentie, elle bénéficiera dans cette catégorie de la même décharge qu’un apprenti masculin. Dans le même temps, si un homme veut se mettre en selle dans une course où les femmes bénéficient d’un avantage au poids (environ 30 % du programme), il se retrouvera face à des concurrentes situées entre 2 et 4,5 kg de moins que lui.