À LA UNE - Pourquoi le parc étalon français s’est-il amélioré ?

Élevage / 08.03.2018

À LA UNE - Pourquoi le parc étalon français s’est-il amélioré ?

La progression du parc étalon français alimente bien des discussions des deux côtés de la Manche. Pour beaucoup, l’année 2018 est peut-être celle où l’étalonnage français va franchir un cap supplémentaire. Mais que disent les chiffres ? Et pourquoi la situation française s’est-elle améliorée ? [Partie 1 sur 2]

par Adrien Cugnasse

 

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Une réelle montée en gamme. En 2010, seulement deux étalons français officiaient à 15.000 € ou plus. Quelques années plus tard, en 2018, ils seront 10 à faire la monte à ce tarif (ou à le dépasser). Dans le même temps, nous sommes passés de 11 étalons saillissant 100 juments ou plus en 2010, à 29 sires dans ce cas en 2017. Un troisième élément chiffré atteste de l’amélioration du parc français. Parmi les 39 nouveaux étalons pour la saison 2018 (ils étaient 40 en 2009), 33 n’ont jamais fait la monte dans l’hémisphère nord. Plus important encore, parmi ces freshman sires, six ont un Racing Post rating supérieur à 120 (0 en 2009).

CLASSEMENT DES SAISONS DE MONTE EN FONCTION DE LA QUALITÉ DES DÉBUTANTS EN FRANCE

Rang                    Saison                                   Total des freshman sires à 120 ou plus (*)

1                          2018                                     6 débutants

2                          2017                                     2 débutants

2                          2016                                     2 débutants

3                          2009                                     0 débutant

Entre surprise et confirmation. En conséquence de cette amélioration de l’offre, il n’est pas surprenant que le parc étalon français apparaisse comme plus attractif. Entre 2010 et 2017, le nombre de juments étrangères venant en France a plus que doublé (de 200 à 444). Mais la véritable surprise se trouve du côté des juments françaises. On aurait pu croire que la montée en puissance des étalons français les inciterait à rester en France pour être saillies. Dans les faits, les chiffres des françaises qui franchissent la Manche pour être saillies n’a que très peu varié entre 2010 et 2017 (de 1.134 à 1.143).

 

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Qui sont ces étalons français à 15.000 € ou plus ? On constate une réelle diversité des profils. Il y a d’une part des étalons qui ont été façonnés en France, souvent grâce à des investisseurs qui ont accepté de prendre des risques. C’est le cas de Siyouni (75.000 €), Le Havre (60.000 €), Kendargent (22.000 €), Wootton Bassett (20.000 €)… Parmi les débutants de haut niveau, il y a bien sûr Almanzor (35.000 €). Shalaa (27.500 €) est le fruit des investissements d’Al Shaqab Racing. L’entité qatarie a placé au haras de Bouquetot quatre des neuf nouveaux venus français dotés d’un Racing Post Rating supérieur à 120. Dans notre liste de 10 étalons à 15.000 € ou plus, certains ont réalisé leurs premières saisons de monte à cheval entre deux pays. C’est le cas de Dabirsim (30.000 €), qui a sailli deux saisons outre-Rhin avant d’arriver en France, et de Charm Spirit (20.000 €), qui alterne France et Angleterre depuis 2015. Autre évolution notable, parmi ces dix sires, deux officient sur le marché de l’obstacle : Martaline (15.000 €) et Saints des Saints (15.000 €). C’est une première dans l’Hexagone et cela en dit long sur l’évolution du marché et de l’élevage des sauteurs en France. À titre de comparaison, Cadoudal (Green Dancer), le mètre étalon de l’élevage français, était proposé à 6.000 € lors son ultime saison de monte en 2005.

Benoît Jeffroy : « Une série de facteurs positifs se sont agrégés »

Benoît Jeffroy est le stud-manager du haras de Bouquetot qui accueille neuf étalons pour la saison de monte 2018. Il a une vision large de l’étalonnage et de l’élevage français. En effet, après avoir fait ses armes dans l’élevage familial, il a travaillé pour Darley avant de cofonder le haras de Castillon.

Jour de Galop. – Comment expliquer la vitalité du parc étalon français ?

Benoit Jeffroy. – En ce qui concerne Al Shaqab Racing, c’est l’implantation du haras en France qui a vraiment conditionné l’installation des étalons. Nous avons souvent des demandes pour placer nos étalons à l’étranger. D’ailleurs, Galileo Gold (à Tally Ho Stud), Mehmas (à Tally Ho Stud) et Ruler of the World (à Coolmore) sont stationnés en Irlande. Mais Son Excellence le cheikh Joaan Al Thani est convaincu que l’on peut lancer un étalon en France, si bien que nous avons mis en place une équipe apte à faire la promotion de chevaux de la qualité de ceux que nous proposons. L’attractivité du système français ne suffit pas. Il y a aussi une question d’installations, de compétences… et de force de conviction. Beaucoup de haras irlandais auraient aimé avoir Shalaa (Invincible Spirit) dans leurs boxes. À nous de prouver que nous avons l’énergie, les compétences et la capacité à attirer les juments pour un cheval de ce niveau. Je ne crois pas au mythe qui laisse croire qu’un étalon doit être en Irlande pour sortir. S’il est améliorateur, il doit pouvoir émerger en France. Outre-Manche, certains cracks ont sailli une jumenterie d’exception, et pourtant ils ont échoué au haras. À l’inverse, lorsque Dubawi (Dubai Millennium) est arrivé, je travaillais pour Darley. J’avais toutes les peines du monde à vendre ses saillies. Personne n’en voulait, malgré ses performances, car il ne plaisait pas physiquement. Mais Dubawi était vraiment améliorateur et il est sorti grâce à la qualité de sa production. Enfin, il faut reconnaître le fait que les éleveurs français ont un savoir-faire et qu'ils produisent des gagnants. Leur production est de plus en plus présente à haut niveau.

En l’espace de quelques années, les choses ont beaucoup changé dans l’Hexagone.

Après la période Anabaa (Danzig) et Linamix (Mendez), le parc étalon français a connu une période creuse. Je pense que la nouvelle génération d’éleveurs et d’étalonniers a beaucoup fait bouger les choses. Ils ont fait venir de nouveaux étalons et ils les ont soutenus. On peut par exemple citer Nicolas de Chambure (Étreham), Sylvain Vidal et Mathieu Alex (Montfort & Préaux)… Et il y a aussi l’effet Siyouni (Pivotal) et Kendargent (Kendor). Les nouveaux étalons sont arrivés en même temps qu’une nouvelle génération d’éleveurs et d’investisseurs. Lorsque ces étalons ont commencé à faire parler d’eux, je travaillais de l’autre côté de la Manche. Et on sentait déjà une demande, venant des éleveurs français, pour avoir des étalons de meilleure qualité dans l’Hexagone. À partir de là, une série de facteurs positifs se sont agrégés, y compris une part non négligeable de chance. La naissance puis le dynamisme d’Arqana ont fait beaucoup de bien à notre élevage. L’image de la France a été boostée à l’étranger. L’argent des ventes a favorisé l’investissement, en particulier pour les jeunes qui voulaient se lancer.

Selon vous, quel a été l’impact des primes françaises sur cette évolution ?

Au moment de la crise du marché des yearlings, en 2009 et 2010, un certain nombre d’étrangers ont installé quelques juments en France, ce qui fut facilité par l’arrivée de la nouvelle génération d’éleveurs français qui a voyagé. Dans l’Hexagone, cette crise fut beaucoup moins violente et les avantages de notre pays, comme les primes et les allocations, ont alors été plus visibles. En parallèle de cet apport de fonds étrangers, l’élevage français est certainement lui aussi monté en gamme. L’augmentation de la sélectivité du marché et la T.V.A. ont poussé un nombre important de petits éleveurs à cesser leur activité. La génération de mon grand-père élevait pour le plaisir et faisait sans problème courir ceux qui n’étaient pas vendus. À présent, l’élevage est devenu plus commercial. Dès lors, quand on ne vend pas, on arrête... ce qui a forcément un impact sur une partie du parc étalon. Les primes ne sont pas négligeables, il faut les préserver, mais je crois surtout au dynamisme des hommes et des femmes qui façonnent l’élevage français. À l’autre extrémité de la pyramide, si vous visez l’élite et que vous avez les moyens d’aller à Galileo (Sadler’s Wells) ou Invincible Spirit (Green Desert), la question des primes françaises devient secondaire.

Antoine de Talhouët-Roy : « Je suis surpris par le nombre de nouveaux étalons »

Antoine de Talhouët-Roy dirige le haras des Sablonnets, une structure emblématique de l’Ouest de la France. À cheval entre l’élevage commercial, dans lequel il s’est investi, et les éleveurs traditionnels, qu’il connaît bien, cet élu de la Fédération des éleveurs du galop a pleinement conscience des problématiques de ses contemporains.

Jour de Galop. – Comment percevez-vous l’évolution du parc étalon hexagonal ?

Antoine de Talhouët-Roy. – Je suis surpris par le nombre de nouveaux étalons. Cela me rend assez inquiet pour une partie d’entre eux car le nombre de juments n’est pas extensible à souhait et tous ne vont pas atteindre les 60 juments. Surtout que dans le contexte actuel, avec les incertitudes qui planent sur notre filière, je ne sais pas s’il y aura toujours autant de juments à saillir en France à l’avenir. Je n’ai pas la réponse, mais on peut se poser la question.

La qualité du parc étalon français s’améliore, il est mieux reconnu hors de nos frontières et nous ne pouvons que nous en féliciter. Certains étalons ont été façonnés en France et ils doivent certainement être améliorateurs. Mais à présent, il y a de telles différences au niveau du nombre de saillies… que cela rend moins évidente l’appréciation de la véritable valeur de chacun. Un certain nombre d’éleveurs, dont je fais partie, envoient désormais moins de juments à la saillie hors de France. L’offre dans notre pays nous convient plus et l’évolution du système des primes nous incite à rester dans l’Hexagone.  Je pense que cette tendance peut s’accentuer en 2018. C’est une bonne chose pour la filière française.

L’étalonnage lui-même a-t-il évolué ?

Il me semble qu’à l’avenir, les étalons vont se concentrer dans des structures de taille plus importante, avec une capacité supérieure à communiquer et à recevoir les clients dans de bonnes conditions. On le voit bien pendant la Route des étalons. Dans le même temps, l’augmentation des prix de saillie en France pose la question de la rentabilité de l’élevage. Notre activité est régie par l’offre et la demande, mais il me semble qu’une partie des étalons français est proposée à des tarifs trop élevés par rapport au marché réel des ventes. On voit rarement des étalons à moins de 4.000 € alors que certains devraient officier à un tarif inférieur.

Dans l’Ouest, certains éleveurs ont opéré un virage qualitatif. D’autres ont arrêté.

La sélectivité du marché n’a pas profité de manière égale à tous les éleveurs. Notre marché est en progression, mais, dans le détail, cette évolution n’est pas homogène.

Nicolas de Chambure : « À présent, la filière obstacle est capable d’aller à des prix de saillie supérieurs »

À la tête du haras d’Étreham après avoir pris de l’expérience hors de l’Hexagone, Nicolas de Chambure fait partie des jeunes éleveurs français. En 2018, cette structure accueille notamment Almanzor (Wootton Bassett), un des débutants les plus en vue en Europe, et Saint des Saints (Cadoudal), un des deux pères de sauteurs français officiant à 15.000 €.

Jour de Galop. – Étreham compte trois étalons d’obstacle dans son effectif, ce qui était difficilement imaginable il y a deux décennies. Comment expliquer une telle diversification ?

Nicolas de Chambure. –  Saint des Saints a généré cette ouverture. Le cheval était sur le marché et l’opportunité s’est présentée lorsque mon oncle, Marc de Chambure, était à la tête du haras. À cette époque, le marché des étalons d’obstacle n’était pas le même. Mais l’excellence française était déjà bien présente. Dans le même temps, le marché du plat, du fait de sa grande compétitivité, était moins évident pour la France qui peinait à faire venir de bons étalons. Nous avons donc fait le pari de Saint des Saints et nous avons eu la chance que cela fonctionne. Cela nous a permis de développer une belle clientèle d’obstacle, sous la férule de Franck Champion, qui connaît particulièrement bien cette filière. Dans le même temps, Poliglote (Sadler’s Wells) s’est révélé lui aussi un grand sire. Cela nous a incités à investir dans d’autres étalons d’obstacle, comme Masked Marvel (Montjeu) et Kamsin (Samum). J’ai toujours trouvé que sur le marché de l’obstacle, il y avait un écart et une non-adéquation entre les prix de saillie d’une part et, d’autre part, le potentiel de gains et le potentiel commercial. Pendant longtemps, les Haras nationaux proposaient des étalons à des prix peu élevés. À présent, la filière obstacle est capable d’aller à des prix de saillie supérieurs, comme ceux de Saint des Saints (15.000 €), Martaline (15.000 €) ou Kapgarde (10.000 €). Cela va de pair avec une professionnalisation de l’élevage des sauteurs qui est alimenté par un marché fort pour les bons jeunes chevaux.

Le fait qu’Almanzor, le meilleur cheval de sa génération en Europe, fasse la monte en France est un événement. Comment est-ce possible ?

Un tel cheval, avec un rating de ce niveau, c’est assez exceptionnel. Ce qui n’était pas forcément possible par le passé peut s’expliquer de plusieurs manières. D’une part, la confiance des acteurs français en leur propre marché s’est renforcée. Cela favorise l’investissement, en mettant la barre plus haut et en incitant les gens à acheter des parts d’étalons. Cette capacité financière rend les haras français plus compétitifs sur le marché européen lorsqu’il s’agit d’aller chercher de nouveaux reproducteurs. Dans le cas d’Almanzor, notre projet, qui incluait la possibilité de courir à 4ans, a su séduire les propriétaires. Grâce au soutien des éleveurs français et des étrangers qui n’hésitent plus à venir en France, la France peut lancer plus d’étalons. De mon point de vue, le renouveau du parc étalon n’est pas véritablement lié aux primes, dont l’action s’est plus située à la marge. Les éleveurs utilisent avant tout l’étalon qui convient à leur jument, en termes de budget, de courant de sang… Dès lors, ils n’hésitent pas à se déplacer. Il ne faut pas négliger l’aspect patriotique et les Français ont, dans d’une certaine mesure, envie de soutenir les étalons de leur pays. Enfin je pense que les générations précédentes nourrissaient peut-être une sorte de complexe d’infériorité par rapport aux étrangers. La nouvelle génération a sans doute voulu rebattre les cartes pour aller de l’avant.

Quel regard portez-vous sur la stabilité du nombre de juments françaises qui vont à l’étranger ?

Il serait intéressant de connaître l’évolution des prix de saillie de ces juments qui vont hors de nos frontières. Plus que la quantité, la véritable question est de savoir où vont les meilleures. Qu’une partie des poulinières françaises continue d’aller outre-Manche, alors que le parc étalon français s’améliore et que sa renommée grandit hors de nos frontières, n’est pas problématique. Nous aurons toujours besoin de sangs nouveaux et de diversité. Toutes nos juments ne peuvent pas être saillies en France. L’engouement autour des étalons français peut parfois créer des problématiques. Certains saillissent peut-être un nombre de juments trop élevé. Et cela pourrait être dangereux pour l’étalon et pour le marché.

Retrouvez dans les jours à venir la suite de cette étude, avec le point de vue des élus de la filière.