LE MAGAZINE - Pourquoi le parc étalon français s’est-il amélioré ?

Courses / 12.03.2018

LE MAGAZINE - Pourquoi le parc étalon français s’est-il amélioré ?

 

Par Adrien Cugnasse

La progression du parc étalon français alimente bien des discussions. Pour beaucoup, la France va franchir un cap en 2018. Après une première partie consacrée à l’étude de données, en lien avec l’analyse de trois professionnels (édition datée du 9 mars), nous vous proposons les réactions des trois élus de la filière.[Partie 2 sur 2]

Georges Rimaud : « Le changement était déjà en route avant la mise en place de la réforme »

Génération Galop rassemble une grande diversité de socioprofessionnels… dont certains des étalonniers français les plus importants. Le président de cette association, Georges Rimaud, est lui-même au cœur de l’amélioration du parc hexagonal car il dirige les Aga Khan Studs, dont l’activité d’étalonnage est en pleine expansion.

Jour de Galop. – Comment expliquer la progression des étalons français ?

Georges Rimaud. – Certains éleveurs se sont démenés pour lancer ou faire venir de bons chevaux dans l’Hexagone. Ce sont ces initiatives qui sont à l’origine de l’amélioration. Et cette évolution n’est pas liée à la différenciation entre les conçus et les non conçus. D’ailleurs, le changement était déjà en route avant la mise en place de la réforme. Nous avions par exemple fait venir en France Redoute’s Choice (Danehill) en 2013, et certains des étalons marquants du parc français étaient déjà en production depuis plusieurs années [Siyouni a débuté en 2011, Kendargent et Le Havre en 2010, ndlr]. Le fait que la France accueille de bons étalons est bien sûr une excellente nouvelle et nous souhaitons que cette progression se poursuive. Mais pour cela, il faut certainement que la qualité des juments s’améliore elle aussi.

Quel a été l’impact de la réglementation en faveur des produits d’étalons stationnés en France ?

La seule chose que je dirais au sujet des primes, c’est qu’elles ont peut-être incité certains à importer des étalons de tout ordre. Cette situation aboutit à un nombre presque record de nouveaux reproducteurs, proche de la quarantaine. Dans le même temps, on connaît les limites du nombre de juments à saillir dans l’Hexagone. Dès lors, le potentiel de rentabilité de ces étalons reste relativement faible. Tout le monde veut et doit avoir sa chance, mais on voit vers quelle situation semble nous faire dériver ce type de politiques.

Beaucoup de ces nouveaux reproducteurs ne vont pas saillir beaucoup de juments et ils ne vont pas être rentables. Le nombre va affecter le commerce et le prix des chevaux. Je pense que c’est une mauvaise formule.

Dans cette évolution positive, il y aussi l’apport d’un nouvel état d’esprit, avec par exemple la mise en place de partenariats ?

C’est la prise de risques et la compétence des individus qui a payé. Les Français ont confiance en leur élevage, certains investissent et cela peut porter ses fruits. Si l’on prend l’exemple du haras d’Étreham, il a pris un risque en faisant venir deux bons chevaux, Scissor Kick (Redoute’s Choice) et Wootton Bassett (Iffraaj). Et à présent, l’aventure se poursuit avec le fils de ce dernier, Almanzor. L’état d’esprit général évolue et l’époque se prête aux partenariats. Au sein des Aga Khan Studs, par exemple, cela nous a permis d’accueillir Charm Spirit (Invincible Spirit) et Makfi (Dubawi). L’opportunité était belle et les éleveurs ont répondu présent, en les utilisant avec succès. Il ne faut pas cesser d’essayer des choses, en misant sur la qualité. C’est aussi la raison pour laquelle nous avons lancé deux sujets ayant fait l’objet de syndications, Zarak XX (Dubawi) et Dariyan (Shamardal)… et certainement d’autres à l’avenir si l’occasion se présente. Les partenariats et les syndications, à tous les niveaux de notre filière, se généralisent, y compris concernant l’étalonnage. C’est une très bonne chose.

Loic Malivet : « Il n’y a pas d’explication simple car il s’agit d’un phénomène multifactoriel »

Le président de la Fédération des éleveurs du galop, Loïc Malivet, parcourt la France hippique depuis de nombreuses années. Sa vision de l’étalonnage a été façonnée au contact des éleveurs français, dans toute leur diversité.

Jour de Galop. – Quel regard portez-vous sur l’évolution du parc étalon français ?

Loic Malivet. – Les données d’importations et d’exportations de juments pour la saillie sont très fluctuantes. On peut les interpréter de différentes manières. Néanmoins, il est important de noter qu’en 2012, nous avons connu un pic à 1.298 juments saillies hors de nos frontières. La baisse s’est accentuée à partir de 2014 [à la date d’entrée en vigueur du système de primes à double vitesse pour soutenir les étalons français]. De même, c’est également à partir de 2014 que le nombre de juments étrangères venant à la saillie en France a vraiment décollé. Nous mesurons désormais clairement le chemin parcouru depuis l’époque où l’on disait qu’il était impossible de faire débuter au haras en France un très bon cheval de course. Par le passé, nous récupérions souvent des sujets ayant précédemment officié trois ou quatre années à l’étranger. Il est heureux de constater qu’en 2018, l’Hexagone attire un nombre important de débutants qui sont lauréats de Gr1. C’est un changement considérable.

Comment expliquer une telle amélioration ?

Il n’y a pas d’explication simple car il s’agit d’un phénomène multifactoriel. On peut certainement dégager quatre éléments forts. D’une part, la stabilité du système français, avec ses allocations et ses primes, a fortement pesé sur la balance. D’autre part, Siyouni (Pivotal), Kendargent (Kendor) et Le Havre (Noverre) ont joué le rôle d’éléments déclencheurs, en faisant prendre conscience qu’il était possible de réussir avec de nouveaux étalons en France. Leur réussite a fait école. Dans les trois cas, ils ont bénéficié de soutiens forts, que ce soit de la part d’investisseurs ou des éleveurs français. Le succès de leur production en piste leur a permis de franchir un cap en termes de prix de saillie. Dès lors, il est apparu que l’Hexagone était capable d’accueillir des reproducteurs avec des tarifs correspondant à ceux des bons chevaux. En outre, et c’est important, il faut noter que certains investisseurs étrangers, comme Al Shaqab, ont fait le choix de privilégier la France. L’attractivité de nos étalons progressant, les étrangers en quête de diversité ou de nouveauté n’hésitent plus à envoyer des juments dans notre pays, alors qu’ils auraient pu être frileux par le passé. Enfin, la vitalité des ventes françaises, dans la partie supérieure du marché, a aussi participé à l’amélioration du parc étalon, en apportant des fonds.

L’année 2018 apparaît comme particulièrement active sur le plan de l’étalonnage…

Le nombre de nouveaux venus en France est énorme. Une partie des éleveurs a investi dans des saillies à des tarifs plus élevés, notamment celle qui a bien vendu ces derniers temps. À présent, elle espère que cette montée en gamme se répercutera positivement sur les rings. Néanmoins, certains ont peur de ne pas pouvoir suivre l’augmentation de la sélectivité du marché. L’élevage français rassemble une réelle diversité de profils d’éleveurs, ce qui se traduit par une grande variabilité des prix de saillies. Cela complique une approche globale de la question car elle en fait une accumulation de particularités. Néanmoins, il semblerait que le parc étalon français s’oriente de plus en plus vers la précocité. Cela correspond à une ambition plus commerciale de l’élevage français, par rapport à ce qu’il pouvait être par le passé. Pour aller aux ventes et pour s’en sortir sur le ring, il faut des pedigrees plus attractifs que par le passé. La barre est plus haute qu’auparavant.

Le marché de l’obstacle, lui aussi, opère une montée en gamme…

C’est un phénomène qui s’inscrit dans la durée. Mais les prix élevés ne concernent qu’une poignée d’étalons. La plupart restent à des tarifs plus accessibles, ce qui correspond à la demande des éleveurs. Ils ne sont pas nombreux au-delà des 6.000 €.

Hubert Tassin : « La différence de primes entre les conçus et non conçus a surtout un impact psychologique »

Le président de l’Association Paris province pour le galop français, Hubert Tassin, est également éleveur hors sol, à titre individuel mais aussi dans le cadre de l’écurie ABU.

Jour de Galop. – Quel est votre sentiment sur l’évolution de l’offre en matière d’étalons dans l’Hexagone ?

Hubert Tassin. – À mes yeux, le chiffre le plus important est celui des juments qui sont saillies au-delà de 15.000 € en France. On peut l’interpréter de deux manières. C’est à la fois un signe de qualité de l’offre, dans un marché qui est très porteur, avec une réelle réussite de l’élevage français, en plat comme sur les obstacles. Mais c’est aussi, peut-être, celui qui annonce l’arrivée dans une phase de "haut de cycle économique", qui s’exprime également en terme de nombre de naissances. Il y a quelques années, les prix des saillies étaient très en retard en France par rapport à ce qui se pratiquait à l’étranger. Ce retard, à qualité égale, a été rattrapé. Mais peut-être l’a-t-il été de manière un peu rapide ? Il y a actuellement en France beaucoup d’éleveurs-vendeurs. Le rendez-vous est donc pris pour les ventes de yearlings 2020. C’est à ce moment-là que nous saurons si ces investissements ont été fructueux ou non, en sachant qu’il y aura la quantité de poulains et ces derniers ont été conçus à partir de saillies plus chères. Sur le plan sportif, en plat comme sur les obstacles, l’élevage français est dans une phase ascendante. C’est en partie lié à la solidité de notre programme, à ses allocations, qui ont malheureusement été revues à la baisse, et aux primes à l’éleveur qui sont très importantes.

La nature aurait donc horreur du vide, y compris en ce qui concerne l’étalonnage ?

Cela faisait des décennies que nous étions en retard. Et c’était grandement lié au manque d’investisseurs locaux, en particulier français. Nous avons su, notamment grâce au système des primes à l’éleveur et aux propriétaires, attirer des éleveurs internationaux – ou résidents à l’étranger – dans l’Hexagone. Cela joue un grand rôle dans l’évolution de notre marché en amorçant la pompe et en créant les conditions favorables à la réussite de nouveaux étalons. Nous vivons dans une époque où les produits d’hyper luxe réalisent des records. C’est le cas des tableaux… et des saillies. Nous sommes donc passés du statut de "pauvres de la paroisse", chez qui on venait surtout pour courir, à celui d’acteur attractif dans le monde de l’élevage, où l’on peut envoyer des juments à la saillie. Le fait que les chevaux conçus dans l’Hexagone soient avantagés a fortement pesé.

Cette augmentation de la sélectivité a-t-elle laissé beaucoup d’acteurs sur le bord de la route ?

C’est presque automatique. Le niveau s’est élevé alors que le nombre de propriétaires se réduisait. La compétition est plus dure, alors même que notre système exige que nous produisions pour avoir des partants. On a donc assisté à un certain nombre de départs d’éleveurs. Mais peut-être moins que ce que l’on peut croire. Je crains qu’il y en ait plus dans les années à venir, en particulier à cause des investissements élevés à consentir et de la fin d’un cycle économique. En attendant, la filière française a su profiter d’un contexte positif pour se renforcer, ce qu’elle n’avait pas fait lors des décennies précédentes. La différence de primes entre les conçus et non conçus a surtout un impact psychologique, c’est plus un message qu’une réelle différence sur le plan comptable. Cela revient à dire aux gens : « Venez chez nous. » Cela n’a pas déplacé des sommes très importantes, mais le système précédent était trop favorable aux intérêts des étalonniers irlandais.