Open stretch : mode d’emploi

Courses / 29.03.2018

Open stretch : mode d’emploi

C’est l’une des nouveautés de ParisLongchamp : la mise en place d’un open stretch. Le dispositif a été testé pour la première fois ce mardi 27 mars et quelques ajustements vont être effectués. Open stretch : comment ? Pourquoi ? Quels effets ? Nous vous expliquons tout.

L’open stretch, comment et pourquoi ? Pour comprendre l’open stretch, la méthode la plus simple est de traduire ce mot barbare. Open : pour ouvrir, s’ouvrir. Stretch : pour partie ou tronçon. L’open stretch est tout simplement un "tronçon qui s’ouvre". Le but de l’open stretch est d’éviter que, dans la ligne droite, des concurrents se retrouvent par exemple "emmurés vivants" le long de la corde. Une fois que le peloton passe l’open stretch, il peut se déployer en éventail, vers la corde ou vers la pleine piste. Tout le monde maximise ses chances… de pouvoir justement défendre pleinement sa chance !

Henri Pouret, directeur général adjoint chargé de la direction opérationnelle des courses, nous a expliqué : « Sur certains parcours de Longchamp, il a été souligné que les numéros de corde à l’extérieur perdaient toute chance, en devant voyager en dehors et en n’ayant pas de possibilité d’avoir un parcours limpide. L’open stretch doit permettre d’atténuer partiellement ce phénomène. On a aussi constaté sur certains parcours des cas de bousculades lorsque le peloton est touffu. Ce fut le cas dans certaines Poules d’Essai et on peut penser que l’open stretch va permettre d’améliorer la limpidité des courses. Les jockeys, avec la présence de ce dispositif, vont modifier leur façon de monter et on peut ainsi espérer des courses régulières. »

L’open stretch de ParisLongchamp. Les photos de l’open stretch de ParisLongchamp, prises lors du test effectué ce mardi 27 mars et que vous retrouvez dans cet article, ont valeur d’illustration. Les quatorze jockeys ayant participé au test ont rendu leur verdict et, s’ils ont tous apprécié la mise en place de cet outil, tous ont aussi signalé que cet open stretch était trop large : dix mètres. Cela se voit sur la séquence photo que nous proposons en page 1 de votre JDG du jour : les chevaux se déploient derrière le leader mais ne peuvent pas aller chercher l’appui de la corde. L’open stretch devrait donc passer de dix mètres de large à six mètres de large. Le décrochement a lieu à 450m de l’arrivée, ce qui permet aux chevaux d’arriver déjà bien équilibrés à cet endroit, ce qui n’aurait pas été le cas s’il avait été trop proche du tournant.

Pourquoi avoir choisi d’attendre ParisLongchamp pour mettre l’open stretch en place ? Henri Pouret nous a dit : « L’open stretch est plus adapté aux pistes larges, comme c’est le cas à Longchamp. Au-delà de la largeur de la piste, cela permet aussi de créer une nouveauté pour l’ouverture de ParisLongchamp. Il faut souligner qu'en France, nos hippodromes sont plus sollicités à l’année que ceux en Angleterre : on y court plus régulièrement. Pour préserver les pistes, nous mettons donc en place un système de décordage. Et pour avoir décordage plus open stretch, il faut de l'espace. Nous avons actuellement à l’étude, à France Galop, des plans de décordage et de positionnement de l’open stretch à six mètres sur les différentes pistes de ParisLongchamp. L’objectif est d’avoir recours le plus régulièrement possible à ce dispositif. Le point le plus sensible est celui de la fausse ligne droite, qui est beaucoup moins large que la ligne droite. Si l’open stretch fonctionne bien à ParisLongchamp, l’objectif sera de le dupliquer sur d’autres hippodromes, notamment Saint-Cloud par exemple. »

L’inspiration à l’étranger. France Galop a étudié les différents cas d’open stretch en vue de créer celui de ParisLongchamp. « On trouve l’open stretch à plusieurs endroits du monde. Il ne porte pas toujours le même nom : slip rail, false rail… En Angleterre, on trouve un open stretch permanent sur la P.S.F. de Kempton, avec un décrochement au niveau du petit tournant par rapport à la lice qui dessine le grand tournant. Ascot utilise parfois l’open-stretch, par exemple pour la Shergar Cup. Il y a un pays où l’on utilise beaucoup ce dispositif : l’Afrique du Sud. Nous avons été en contact avec les responsables de Turffontein sur ce sujet, où l’open stretch est présent pour l’ensemble des réunions de courses. »

En théorie : plus régulier, plus rapide, que le meilleur gagne. Stéphane Pasquier nous disait mardi à propos de l’open stretch qu’il ne pouvait qu’être positif : il n’y aurait plus de possibilité de cadenasser les courses, qui seraient donc plus rythmées, ne se joueraient plus sur un déboulé, et il y aurait moins de malheureux. En théorie, l’open stretch doit permettre des courses plus régulières : cela est positif pour les propriétaires comme pour les parieurs, mais aussi pour la sélection et l’élevage. Les anti-open stretch diront que l’on perd en tactique et en finesse. Ceux qui sont pour rétorqueront qu’il s’agit de courses de chevaux, pas de jockeys.

L’open stretch peut, peut-être, remédier à une des critiques régulières adressées aux courses françaises : pas assez de rythme, des déboulés dans la ligne droite, et donc des arrivées souvent serrées, moins valorisantes et moins valorisées au niveau des ratings internationaux. Sur cette question, Henri Pouret explique : « C’est un grief que l’on entend régulièrement sur les courses françaises, qu’elles sont trop tactiques et qu'une monte inspirée d’un jockey peut parfois aider un cheval à gagner, même s’il n’est pas, a priori, le meilleur. Je tiens à souligner qu'après l’essai de l’open stretch mardi, même ceux qui avaient quelques réserves ont évolué et ont considéré que c’était quelque chose de positif. Des jockeys ont dit : « Maintenant, avec cela, nous n’aurons plus d’excuses. » Cela pourrait-il permettre une amélioration des ratings ? L’avenir nous le dira. »

 

Deux classiques anglais se courent déjà avec un open stretch

Les Abu Dhabi Poules d’Essai des Poulains et des Pouliches (Grs1) vont se courir avec ce dispositif d’open stretch. Ce n’est pas la première fois qu’un classique européen va en bénéficier : c’est déjà le cas des Guinées de Newmarket. La problématique de la Poule et des Guinées est un peu différente : les Poules se courent avec tournant, les Guinées en ligne droite. L’open stretch de Newmarket – qui n’est pas permanent – a surtout pour objectif de resserrer la piste sur la première partie du parcours et d’éviter que le peloton ne se scinde en deux : il y a moins d’espace pour ce faire et, à 600m, le décrochement de l’open stretch permet aux chevaux étant derrière les leaders de trouver le jour… Pas besoin donc d’aller le chercher de l’autre côté de la piste. Cet open stretch a été mis en place pour la première fois en 2015, l’année des 2.000 Guinées de Gleneagles (Galileo)… Ils étaient dix-huit au départ et le peloton s’était malgré tout scindé en deux.

 

Une invention du trot aux États-Unis. C’est à la moitié des années 1990 que l’open stretch a été introduit dans les courses. C’était aux États-Unis, au trot et à l’amble. Les parieurs ne supportaient pas l’idée de voir leur cheval terminer enfermé à la corde, comme un parapluie dans le Sahara. C’est alors que les dirigeants des hippodromes, surtout ceux avec des petites pistes de 800m, ont décidé d’ouvrir un couloir dans la ligne droite. La position dans le sillage du leader, qui était jusqu’alors un cauchemar pour les driveurs et les parieurs, est devenue confortable comme un fauteuil. Plus question de jeter le ticket parce que le cheval n’avait pas de place pour sprinter ! Mais la popularité du harness en Amérique n’a pas beaucoup progressé pour autant...

En Europe, l’open stretch a été mis en place en Scandinavie et en Italie dans un premier temps. La Péninsule – comme cela arrive souvent –, avait aussi trouvé la correction pour ne pas donner trop d’avantage aux "suceurs de roues". Le couloir à la corde avait un sable plus profond. En conséquence, le pauvre trotteur qui prenait le court chemin se trouvait freiné dans son action...

L’exemple de l’Afrique du Sud. Au galop, le premier pays qui a adopté l’open stretch a été l’Afrique du Sud. Il faut savoir que les courses y sont très tactiques, surtout au Cap. Des courses "très françaises", comme disent les jockeys anglais et irlandais. Les chevaux se répartissent deux par deux, comme à l’école, et ils arrivent à la ligne droite au petit canter. C’est à ce moment que tout se joue sur un long sprint. Sans un couloir préférentiel, chaque course deviendrait une mine de regrets...

Le gazon n’est jamais égal. Avec l’open stretch, chacun a sa place pour prononcer son effort, mais il ne faut pas oublier que le gazon n’est jamais égal. Même en bon terrain, il y a des couloirs qui sont plus rapides. Un propriétaire italien, parieur et grand érudit des courses, le regretté Fulvio Adami, avait fait cette découverte dans les années 1970. Un jour, il avait trouvé que le gazon de San Siro était très lourd à la corde et presque bon-souple le long de la lice extérieure. Il avait alors donné les ordres à son jockey, dans une course sur 3.000m, de prendre la tête et de faire galoper le cheval isolé de l’autre côté de la piste. Le concurrent a ainsi parcouru 3.100m en bon terrain et a gagné de dix longueurs, alors que les autres se sont noyés dans la boue…

L’open stretch ne fait pas l’unanimité. Les courses ont bien sûr un déroulement plus régulier, avec moins d’histoires de malchance, mais cela va beaucoup changer l’approche des jockeys. C’est plus simple mais moins subtil et, heureusement, le public des courses est plutôt fine bouche. Lanfranco Dettori est un jockey de la vieille école qui n’aime pas trop ce nouveau truc : « La piste de ParisLongchamp est merveilleuse, c’est un des rares hippodromes où un jockey peut "voler" une course en faisant le bon choix au bon moment. L’open stretch va beaucoup aplatir le spectacle et réduire la finesse. C’est toujours le cheval qui gagne… Mais une belle monte est un plus et les turfistes, quand ils font leur choix, sont assez adroits. Ils savent que certains jockeys peuvent apporter quelque chose en plus à leur cheval. »

ParisLongchamp a un profil assez spécial. Lanfranco Dettori a précisé : « Je ne suis pas trop favorable à cette innovation. Je ne pense pas que les courses se dérouleront à un train plus soutenu et régulier. Les courses à la française sont ainsi et il ne suffit pas d'un couloir ouvert à la corde pour les changer. Avec cette innovation, tout le monde cherchera à se placer dans le sillage du leader pour attaquer dans l’open stretch. C’est-à-dire que les places à la corde, déjà très importantes, deviendront décisives. Le dix-huit à la corde dans l’Arc de Triomphe, avec l’open stretch, pèsera comme le vingt-quatre. Comme vous le savez, l’effet lice à zéro est primordial dans certaines courses et l’open stretch risque de l’augmenter. Cela étant dit, je ne suis pas le patron de l’hippodrome, open stretch ou pas, je ferai avec… »