Trempolino, le champion qui a sauvé ma carrière

Courses / 19.03.2018

Trempolino, le champion qui a sauvé ma carrière

Par Franco Raimondi

Mon cher vieil ami Trempolino… Que de souvenirs à l’évocation de ton nom ! Tu as sauvé ma carrière. C’était en 1987 et j’étais un jeune journaliste, pour la première fois envoyé à Longchamp pour l’Arc de Triomphe et en charge des articles principaux, de la présentation et du compte-rendu de la course, après quelques voyages d’apprentissage avec des confrères plus expérimentés et beaucoup d’autres en simple turfiste. Mon maître, Mario Fossatin, m’avait appris que les journalistes peuvent être divisés en deux catégories : les jeunes, ce qui sous-entendait idiots, et les vieux, ce qui sous-entendait débiles.

Une faute de jeunesse. La faute typique de ma catégorie d’alors – le jeune journaliste – est d’en faire trop, de vouloir surprendre à tout prix. Et j’avais bien surpris avec mon papier de présentation. Cette année-là, il y avait un énorme favori anglais : Reference Point (Mill Reef), entraîné par Henry Cecil, qui avait tout gagné sauf les Eclipse Stakes. Il avait eu son trial dans le St. Leger, une pierre tombale en vue de l’Arc de Triomphe. Des rêves plein la tête, j’avais sorti une présentation que je pourrais synthétiser ainsi : Reference Point est cuit comme tous les anglais en octobre et il ne terminera nulle part, Triptych (Riverman) sera à coup sûr dans les trois premiers, l’italien Tony Bin (Kampala) aussi, et le cheval dont ils doivent se méfier est le 3ans Trempolino (Sharpen Up).

« Si Reference Point gagne, t’es viré ! » J’avais mis mon article dans une enveloppe avec les photos du dernier galop de Tony Bin à Longchamp, prises par Jean-Paul Bertrand, et que m’avait procurées mon ami Roger Nataf. Je m’étais rendu gare de Lyon pour confier le paquet au conducteur du wagon-lit (eh oui, pas d’email à l’époque) qui allait délivrer à la gare Milano Centrale le fruit de mon travail à l’un des mes confrères. Le samedi matin, j’ai reçu à l’hôtel (pas de téléphone portable non plus) un coup de fil de mon rédacteur en chef. Encore en synthèse : « Si Reference Point gagne comme il doit le faire, de six longueurs, il est préférable que tu cherches un boulot dans une pizzeria à Paris parce que tu es viré. »

 

Un jeune entraîneur et le risque du chômage. Un jeune journaliste doit défendre ses idées et j’avais expliqué que le jeune entraîneur de Trempolino, André Fabre, était un génie. Il m’avait répondu : « Et Henry Cecil, il est devenu idiot, comme toi ? », et il avait raccroché… Le samedi à Longchamp fut une torture : les turfistes italiens, avertis et plein d’expérience, se moquaient de moi. J’étais carrément l’idiot qui avait écrit que Reference Point n’avait aucune espèce de chance dans l’Arc. Le dimanche ne fut guère meilleur. La victoire de la flèche irlandaise Polonia (Danzig) dans l’Abbaye de Longchamp, face à un autre anglais imbattable, Ajdal (Northern Dancer), m’avait donné du moral et un peu d’argent. Le cauchemar d’un retour à Milan en chômeur était toujours dans ma tête quand je me suis aligné dans la queue au guichet PMU de la salle de presse. J’ai alors mis une bonne liasse sur Triptych, placée, pour m’assurer quelques semaines de tranquillité. Il me restait dans les poches l’argent de Polonia pour payer la facture de l’hôtel, la première et dernière de ma courte carrière d’envoyé spécial.

Gagnant, jumelé et trio… C’est à cet instant que je me suis retourné et sur l’écran, était diffusée la victoire de Trempolino dans le Prix Niel. J’ai alors réfléchi en quelques secondes : ce jeune entraîneur a eu six partants dans l’Arc et il a une réussite de zéro même à la place, le poulain a bien gagné, Tony Bin a une chance. Mille francs sur Trempolino gagnant, mille sur Tony Bin à la place, trois jumelés à 200 francs Trempolino - Tony Bin - Triptych et le trio à 50 francs. Quand les chevaux sont arrivés aux boîtes, j’avais confessé mes paris à un vieux confrère. Il m’a dit : « Parfait, comme un vrai débutant, t’as joué les trois chevaux avec le nom qui commence par T. » Dans le lot il y avait aussi l’Aga Khan Tabayaan (Shirley Heights) et l’espagnole Teresa (Rheffissimo).

Un chrono record et une semaine de vacances. La suite de l’histoire, on la connaît : Trempolino est devenu le premier des sept gagnants de l’Arc d’André Fabre avec à la clé un chrono record (2’26’’30), Tony Bin a décroché la deuxième place – et il aurait gagné l’année suivante –, tandis que Triptych s’est classé troisième. Reference Point  était huitième et cuit. Trempolino a sauvé ma carrière ! Je suis rentré à l’hôtel avec les poches bien pleines et le soir, j’ai donné un coup de fil à mon rédacteur en chef : « S’il te plaît, demain matin, peux-tu envoyer quelqu’un chercher l’enveloppe avec mon article et les photos à l’arrivée du wagon-lit ? Ah, j’ai oublié : je reste à Paris encore une semaine, en vacances ! »

Mon cher vieil ami Trempolino, quand je trouve ton nom dans un pedigree, je ne peux pas m’empêcher de mettre une petite pièce… Tu as sauvé l’humanité du risque de manger des mauvaises pizzas ! Merci.