Trempolino et Poliglote, en six points communs

Élevage / 19.03.2018

Trempolino et Poliglote, en six points communs

Par Adrien Cugnasse

La vie d’un étalon n’est pas un long fleuve tranquille. Les carrières de Trempolino (Sharpen Up) et Poliglote (Sadler’s Wells) en attestent. Voici le parcours, en six points communs, de deux sires passés de l’ombre à la lumière.

Ces étalons d’obstacle issus du Prix du Jockey Club sur 2.400m

On peut se classer deuxième du Derby de son pays d’entraînement et devenir un bon étalon. C’est le cas de Monsun (Königsstühl) en Allemagne. Et à Chantilly, dans le Prix du Jockey Club, Poliglote comme Trempolino ont été battus de peu, respectivement d’une demi-longueur et d’une tête. Rétrospectivement, on mesure la capacité de l’ancien programme classique français à produire des étalons influents sur les obstacles. Le podium du Prix du Jockey Club dans sa version sur 2.400m a notamment vu passer Dream Well (Sadler’s Wells), Oscar (Sadler's Wells), Astarabad (Alleged), Épervier Bleu (Top Ville), Old Vic (Sadler’s Wells), Top Ville (High Top)… qui sont toujours très présents dans les pedigrees de sauteurs au meilleur niveau, y compris lors du dernier meeting de Cheltenham. Poliglote et Trempolino ont ensuite pris part au Niel, comme Vision d’État (Chichicastenango), Dream Well, Pistolet Bleu (Top Ville), Kahyasi (Île de Bourbon), Vidéo Rock (No Lute)… autant de noms que les passionnés d’obstacle aiment retrouver dans un pedigree.

L’échec américain

On peut échouer outre-Atlantique… et réussir au haras en Europe ! Galileo (Sadler’s Wells) est un bon exemple, lui qui s’était classé sixième de la Breeders' Cup Classic (Gr1). Poliglote a quitté la France à la fin de son année de 4ans. Outre-Atlantique, les choses ne sont pas passées comme prévu. Il y a couru trois fois sans succès. C’est donc par la petite porte qu’il est revenu en France et Franck Champion, du haras dÉtreham, nous avait expliqué en 2016 : « Au départ, cela s’est mal passé. Poliglote arrivait des États-Unis, où il n’avait pas réussi à percer après sa carrière française. Il est venu chez nous car Marc de Chambure avait de bonnes relations avec la famille Wertheimer et il ressemblait un peu à un de nos anciens étalons, Fabulous Dancer. Il était difficile de vendre ses saillies, car la mode des chevaux de vitesse était déjà là. Et son modèle était un handicap. C’est un petit cheval, avec du blanc, des jarrets moyens et assis sur ses boulets. Mais il a une belle tête et une expression assez old fashion. »

Trempolino, au contraire, a dans un premier temps transformé l’essai outre-Atlantique. Il s’est en effet classé deuxième du Breeders' Cup Turf (Gr1). Mais c’est au haras que les choses se sont compliquées. Stationné à Gainesway Farm de 1988 à 1999, Trempolino n’a pas réussi à percer. Ses meilleurs produits, en plat, ont d’ailleurs presque tous couru en Europe et sur le gazon, alors que l’élevage américain s’orientait drastiquement sur le dirt. Aussi, en 2000, il a traversé à nouveau l’Atlantique pour relancer sa carrière au haras du Mézeray.

Mais pourquoi ont-ils produit des sauteurs ?

Performants sur 2.400m, Trempolino comme Poliglote étaient capables d’aller dans tous les terrains, une donnée primordiale pour produire en obstacle. Le premier nommé a décroché son premier black type à 2ans, en terrain très souple, et c’est dans ces conditions qu’il est monté sur le podium du Prix Lupin et du Grand Prix de Paris (Grs1). Poliglote, de son côté, a remporté le Critérium de Saint-Cloud (Gr1) en terrain très souple alors que la piste était bonne dans le Jockey Club et à nouveau très souple lors de sa victoire dans le Grand Prix d’Évry (Gr2). On dit que l’obstacle, c’est aussi une question de modèle. Force est de constater que nos deux sujets, l’alezan (Trempolino) et le petit bai (Poliglote) ne cochaient pas toutes les cases de ce côté-là. C’est donc plutôt du côté de leur généalogie qu’il fallait chercher un certain crédit. Trempolino est issu d’une vieille souche du haras du Mesnil qui a vraiment tracé chez les sauteurs. Sa mère était en effet une sœur de Batouta (Beaugency), l’aïeule d’une vingtaine de black types sur les obstacles, dont Shannon Rock (Prix La Haye Jousselin, quatre fois deuxième du Grand Steeple-Chase de Paris)… Poliglote était, lui issu de Sadler’s Wells, un père de père reconnu en obstacle. Sa sœur, Animatrice (Alleged), a produit Saddler Maker (Sadler's Wells), un reproducteur très recherché chez les sauteurs, et Willamina (Sadler’s Wells), la mère de Footpad (lauréat de quatre Grs1 dont l’Arkle Chase et le Prix Alain du Breil). Cette souche Strassburger est aussi celle du remarquable étalon d’obstacle Roselier.

Le déclic

Boudés par les éleveurs de plat, Trempolino et Poliglote sont revenus sur le devant de la scène grâce à l’obstacle. En 2016, Franck Champion nous expliquait : « Les Wertheimer ont soutenu le cheval depuis ses débuts, en lui envoyant chaque année des juments (…) Malgré plusieurs bons chevaux de plat dans sa production, les ventes ne décollaient pas. Et puis, au bout de six ou sept ans, un déclic s’est produit en obstacle. Kiko a gagné le "Cambacérès", alors que personne ne s’attendait à ce qu’un petit cheval comme lui devienne un père de sauteurs. Les éleveurs d’obstacle qui ne voulaient même pas le regarder se sont mis à l’utiliser et à le trouver très beau ! C’était un guerrier, toujours devant en course, et il ne lâchait rien. Poliglote transmet cela. » Parmi ses meilleurs produits, on trouve de nombreux gagnants de Gr1 comme So French (deux Grands Steeple-Chases de Paris), Don Poli (RSA Chase, Topaz Novice Chase, Lexus Chase), Polivalente (Prix Maurice Gillois), Prince Oui Oui (Prix Cambacérès), Saint du Chenet (Prix Ferdinand Dufaure, Grand Prix d'Automne), Tanaïs du Chenet (Prix Cambacérès), Fleur d’Ainay (Prix Ferdinand Dufaure, Gr1), Hinterland (Henry VIII Novices' Chase), Politologue (Tingle Creek Chase)…

Pour Trempolino, le "déclic" est arrivé avec Mandarino, acheté à réclamer, avant de devenir le seul lauréat du triptyque Congress - Maurice Gillois - Grand Steeple-Chase de Paris. Après ce dernier, Trempolino a continué à donner des lauréats de Gr1 sur les obstacles des deux côtés de la Manche, comme Stromness (Martell Sefton Novices' Hurdle), Lina Drop (Prix Alain du Breil), Don Lino (Prix Cambacérès), Franchoek (Finale Juvenile Hurdle), Bonito du Berlais (Prix Cambacérès)…

Et en plat ?

Poliglote est le seul étalon de l’époque contemporaine à avoir à la fois produit un gagnant du Grand Steeple-Chase de Paris (So French) et un lauréat du Qatar Prix de l’Arc de Triomphe (Solemia), devenant ainsi tête de la liste à la fois en plat et sur les obstacles. Il a connu une très belle réussite en tant que père de gagnants en Amérique du Sud (d’où une petite dizaine de lauréats de Gr1). On ne peut pas passer sous silence les performances de la production de Trempolino en plat, avec une très nette préférence pour l’Europe et le gazon. On lui doit notamment les gagnants de Gr1 Valixir (Queen Anne Stakes et Prix d'Ispahan), Dernier Empereur (Champion Stakes), Germany (Bayerisches Zuchtrennen et Grosser Preis von Baden), Juvenia (Prix Marcel Boussac), Snow Polina (Beverly D Stakes)…

L’avenir ?

Les filles et fils de nos deux sujets vont avoir la lourde tâche de pérenniser le sang de leurs géniteurs. Trempolino est le père de mère de quelques lauréats d’épreuves de prestige, comme Blue Canari (Prix du Jockey Club) ou Chelsea Rose (Moyglare Stud Stakes). Pendant le meeting de Cheltenham, son fils Germany a été à l’honneur. Il a donné des sauteurs de talent, à l’image de Faugheen (lauréat de sept Grs1 sur les obstacles), Captain Cee Bee (Supreme Novices' Hurdle et Ryanair Novice Chase), Samcro (Deloitte Novice Hurdle et Baring Bingham Novices' Hurdle)… Toujours à Cheltenham, Dink, un des trois fils de Poliglote stationnés en France, a produit son premier black type, Nube Negra (troisième du Boodles Fred Winter Juvenile Handicap Hurdle, Gr3)…