Vision d’État : les plus grands souvenirs de son entourage

Courses - Élevage / 26.03.2018

Vision d’État : les plus grands souvenirs de son entourage

Vision d’État a succombé à une crise cardiaque dimanche matin. Pour la famille Détré et les époux Libaud, il fut le cheval d’une vie, celui qui leur a offert des moments que l’argent ne peut pas acheter. Pour lui rendre hommage, nous leur avons donné la parole…  

Éric Libaud : « Il restera comme un cheval phare dans ma carrière »

« C’est un cheval que nous avions repéré et acheté à Deauville. Notre budget était de 40.000 € et nous l’avons payé 39.000 €, ce qui est une somme importante pour un yearling à la vente de décembre. Il est le point de départ d’une longue histoire avec Jacques Détré, qui avait certainement l’idée d’acheter un cheval à double fin, avec l’obstacle comme possibilité. Mais il s’est pourtant révélé un merveilleux cheval de plat. Il n’était pas toujours facile et avait une certaine personnalité. Mais c’est souvent le cas chez les bons chevaux. D’ailleurs, après sa deuxième victoire à 2ans, dans le Prix de la Malmontagne (B), Stéphane Pasquier m’avait alors expliqué : "Il y a intérêt à ce qu’il tourne dans le bon sens." À partir de sa troisième victoire, pour sa rentrée à 3ans à Saint-Cloud, nous savions qu’il sortait vraiment du lot. Il n’a alors fait que progresser au fil des courses et de ses galops. Vision d’État était au-dessus du lot et restera comme un cheval phare dans ma carrière. J’ai eu la chance d’avoir d’autres bons chevaux à l’entraînement, mais celui-ci a tout de même été élu meilleur sujet au monde sur 2.000m en 2009. Ce n’est pas rien. Tout au long de cette histoire, les deux propriétaires, Jacques Détré et mon épouse, se sont très bien entendus. Monsieur Détré s’est comporté comme un gentleman. Grâce à cela, nous avons pu refuser des offres très importantes. Et par bonheur, le cheval a continué à s’illustrer au meilleur niveau après sa victoire dans le Prix du Jockey Club, en remportant notamment le Prix Ganay, les Prince of Wales’s Stakes et la Hong Kong Cup (Grs1). Gagner à Royal Ascot, c’est une expérience à part. C’est mythique. Et comme l’avait si bien dit Jacques Détré, ce sont des moments que l’argent ne peut pas acheter. En tant qu’entraîneur, je m’occupais de lui et de son programme. Le flonflon qui l'entourait ne m’intéressait pas. En tout cas, pour mon épouse, c’est le cheval d’une vie. »

Jacques Détré : « Le Jockey Club, ce moment d’éternité »

« Vision d’État avait gagné à 2ans en débutant, aux Sables. Il était encore très bébé. À Fontainebleau, en fin d’année, dans un terrain pénible, il avait très bien gagné face à un "Rouget" affûté. Pour sa rentrée, à 3ans, il avait couru une course B avec neuf partants à Saint-Cloud. Il était resté longtemps dans la boîte, avait perdu deux ou trois longueurs le temps de trouver l’ouverture, et il était tout de même venu gagner. Là, nous nous étions dit qu’il avait quelque chose de pas ordinaire ! Je me souviens que mon ami Antoine Maubon, radiologue et permis d’entraîner, était présent sur l’hippodrome, et qu’il avait vu la même chose que nous ! Quelques jours plus tôt, Éric Libaud m’avait dit qu’il fallait l’engager dans le Jockey Club… Nous l’avons couru dans le Prix de Suresnes (L) à Chantilly, pour voir comment il s’adaptait au profil de la piste. Dans le lot, il y avait des chevaux comme Magadan et Indian Daffodil. Il s’était imposé très facilement et nous nous sommes dit : "On y va !" Cette année-là, avec la réforme du Jockey Club sur 2.100m, il y avait 20 partants… Je me souviens qu’Equidia m’avait invité sur leur plateau le matin de la course. Nous étions quatrième favori. Il y avait Natagora bien sûr, High Rock, qui venait de faire une démonstration dans la Force, Montmartre… Avant la course, j’aurais été content avec une troisième ou quatrième place. Le Jockey Club arrivait assez tard dans la journée et je commençais à trouver le temps long, même si nous avions été reçus de façon magnifique par France Galop. Quand nous sommes allés seller le cheval, André Fabre n’était pas loin. Il avait trois partants, qu’il sellait dehors, comme à son habitude. Je me souviens de l’avoir regardé faire, presque autant que je regardais mon cheval, et je me souviens aussi du silence religieux qui régnait. J’avais conscience que je vivais quelque chose d’important. J’ai vu Montmartre au pré-rond. Il était en eau, et je me suis dit que c’était bon pour nous ! J’ai regardé la course dans le pesage. J’aime être seul dans ce genre de moments, même si ce jour-là, Jean-Baptiste Bossuet, venu avec une délégation de l’Ouest, est resté avec moi. C’est quelqu’un de calme, qui ne parle pas beaucoup, alors ça allait… Il y avait plusieurs postes de télévision au pesage, et moi je regardais celui avec un temps de retard sur les autres. Si bien que lorsque j’étais en train de pousser dans la ligne droite, on est venu me dire que j’avais gagné ! J’ai couru pour aller sur la piste. Puis je me suis calmé. Il s’agissait de rester digne ! J’attendais que Vision d’État arrive. Cela a pris du temps, et de nombreuses personnes m’ont félicité. Quand je suis allé à sa rencontre, c’était un moment d’éternité. La photo qui a été prise à ce moment-là résume bien ce que je ressentais. On repense à tout ce qui a été accompli pour en arriver là. Le lendemain matin, je partais en Allemagne pour un congrès sur le glaucome. L’euphorie de la victoire était passée, mais je n’avais pas la tête au travail non plus ! »

Patrice Détré : « À Royal Ascot, nous n’étions plus nous-mêmes… »

« Je crois qu’à Royal Ascot, quand Vision d’État a gagné les Prince of Wales’s Stakes, nous n’étions plus nous-mêmes ! Avec mon frère Romain, nous nous sommes un peu attardés au rond de présentation avant la course, fascinés par tout ce que l’on voyait… Si bien que lorsque nous sommes arrivés à la loge qui nous était réservée, elle avait été colonisée par une bande d’Anglais ! Nous sommes redescendus et avons regardé la course entre la tribune et le rond, sur un écran géant. Olivier Peslier a monté une course d’anthologie. Il était quasiment le premier à être à la poussette, mais c’est généralement bon signe. On a hurlé comme des fous dans la ligne droite, parce que nous pensions que Never on Sunday allait venir nous carafer au poteau ! Les hauts de forme ont volé, les jurons aussi ! Je crois que mon "Oh putain on a gagné ! " a marqué, en tout cas Olivier Peslier me le ressort à chaque fois que l’on se voit ! Nous sommes ensuite allés chercher le cheval sur la piste. Nous avons une photo de nous à la maison qui témoigne de l’énergie que nous avons mis à pousser le cheval ! Bon, il faut dire que nous n’étions pas très habitués à porter le haut de forme et la jaquette…  Je me souviens que nous sommes restés dans la salle réservée aux gagnants très tard, alors que normalement, le protocole veut qu’elle soit libérée pour les gagnants de la course suivante… J’avais vingt et un ans à l’époque, alors ceci explique sûrement cela ! Vision d’État, c’est une multitude de souvenirs exceptionnels. J’ai aussi eu la chance de le travailler un matin. Cela reste évidemment un très grand moment de ma vie de cavalier. »

Adrien Détré : « J’étais comme un fou devant ma télé ! »

« Je n’étais pas présent pour la première année à Hongkong. Je travaillais à l’époque pour un site internet sur les courses et j’étais de permanence avec un collègue. Avec le décalage horaire, la Hong Kong Cup avait lieu vraiment très tôt le matin. J’étais comme un fou devant la télé et mon collègue ne comprenait pas pourquoi ! C’était une course assez grandiose. Il l’avait fait d’une classe ce jour-là… J’étais partagé entre la joie et la fierté, et l’aigreur de mon collègue qui ne comprenait pas mon plaisir et me l’a un peu gâché. L’année suivante, j’étais à Hongkong. Nous nous doutions un peu que Vision d’État allait être battu. Il n’avait plus le même appétit de la gagne que l’année précédente et, face à lui, il y avait Snow Fairy (Intikhab), une rivale de taille. En fait, je me souviens surtout de la joie et de l’émotion de l’entourage de Snow Fairy, qui m’a fait penser à celle que nous avions pu ressentir lorsque Vision d’État avait gagné le Prix du Jockey Club ou à Royal Ascot. »