Ce diable de Soumillon…

Courses / 01.04.2018

Ce diable de Soumillon…

Par Adeline Gombaud

Dimanche matin. Il y a moins de douze heures, Christophe Soumillon remportait la Dubai World Cup, sous les yeux du cheikh Mohammed Al Maktoum. Le jockey descend doucement de son nuage et nous raconte sa folle soirée.

Jour de Galop. – Comment vous sentez-vous après ce succès dans la Dubai World Cup ?

Christophe Soumillon. – J’ai un peu mal à la tête car j’ai fêté mes victoires avec mes amis ! Bizarrement, je n’avais pas d’appétit, donc je suis léger ce matin, ce qui ne m’arrive pas souvent (rires). Je commence juste à réaliser, même si je ne suis pas encore sorti de ma chambre d’hôtel. Mais lire les journaux, cela permet de se rendre compte de ce qui s’est passé !

Vous avez déclaré qu’en vous levant, samedi matin, vous vous êtes dit que la victoire était possible, malgré ce numéro dans les boîtes impossible…

C’est vrai, j’avais un mauvais numéro de corde, mais je savais aussi que Meydan est un tracé particulier, que les favoris n’y gagnent pas toujours. Après la victoire de Vazirabad, j’étais un peu déçu de n’avoir que deux autres cartouches, alors que souvent, lors de cette réunion, j’ai plus de montes que cela. Je me sentais au top, super inspiré ! Et finalement, cela s’est concrétisé dans la dernière, la plus belle.

Comment s’est déroulée la course avec Thunder Snow ?

Dès le départ, il s’est passé des choses qu’il était difficile d'envisager avant le coup. Certains chevaux qui vont habituellement devant sont mal sortis de leurs stalles, puis le jockey de West Coast a repris pour me laisser passer. Un jockey américain qui reprend, avouez que ce n’est pas fréquent ! Une fois devant, j’ai pensé que plus ils m’attaqueraient tard, mieux ça serait… J’ai parfois vu des chevaux attaquer en troisième ou quatrième épaisseur en face, et dans ce cas, pour garder sa place en tête, on brûle de l’énergie. Mais on m’a laissé faire. Le cheval avait les oreilles pointées, il respirait bien… Pour être franc, je n’ai pensé à la victoire qu’à 50m du poteau, quand j’ai regardé le grand écran. Je voulais absolument rester concentré jusqu’au bout, car il m’est arrivé, comme à tout le monde, de penser avoir course gagnée et de me faire battre au passage du poteau. C’est tellement frustrant. À l’entrée de la ligne droite, j’ai fait la différence. Je savais qu’il était difficile de revenir sur le dirt tel qu’il l’était hier soir. De nombreux records ont d’ailleurs été battus, preuve que la piste était rapide.

Thunder Snow est un drôle de cheval, avec lequel vous avez connu le meilleur comme le pire…

C’est vrai que c’est un cheval surprenant, et c’est pour cela que j’y croyais. Quand il se sent bien, il se livre totalement. Je ne l’ai pas monté dans le Round 3 de l’Al Maktoum Challenge car j’étais suspendu, mais en regardant sa course à la télévision, on pouvait se dire que le cheval était passé de forme. J’ai appris hier soir qu’il était alors un peu moins bien physiquement, qu’il avait été soigné depuis. Il était au top hier.

Outre l’aspect financier, que représente ce succès pour vous ?

Je ne regarde jamais le prix d’une course avant de la monter. Ce qui m’intéresse, c’est le défi sportif, pas l’argent. Mais je ne vais pas mentir, en deux minutes, j’ai quasiment fait ma saison sur le plan financier, donc évidemment ça compte ! Mais cela va au-delà de ça… Je me souviens, il y a presque vingt ans, quand Godolphin m’avait proposé de devenir deuxième jockey pour eux en France. J’étais apprenti chez Cédric Boutin et nous avions décliné l’offre, pensant qu’elle intervenait trop tôt, que je n’avais pas assez d’expérience. J’avais monté Broche dans le Jockey Club et le Derby pour eux. Jamais je n’aurais imaginé avoir l’opportunité de monter vingt ans plus tard la Dubai World Cup pour eux. Encore moins de la gagner ! J’ai toujours eu une affection particulière pour Dubaï. Je regardais mes statistiques sur cet hippodrome : j’arrive en deuxième position, derrière Lanfranco Dettori, le plus grand jockey de tous les temps à Dubaï. J’y ai de très bons souvenirs, comme la victoire de Terre à Terre dans la première Duty Free que j’ai montée…

Cette victoire peut-elle renforcer votre collaboration avec Godolphin ?

Je suis et je reste le jockey du prince Aga Khan. Je viens de prolonger mon contrat pour deux ans, et je n’ai aucune envie de quitter cette écurie. Cela ne m’empêchera pas de monter au coup par coup des chevaux Godolphin, pour Saeed bin Suroor ou Charlie Appleby, comme ce fut le cas avec Thunder Snow, que j’ai découvert à Saint-Cloud dans le Critérium International et que j’ai ensuite suivi de part le monde. Peut-être m’appelleront-ils plus souvent suite à ce succès, qui sait ?

Le succès de Thunder Snow a presque éclipsé la victoire de Vazirabad. Pourtant, le cheval du prince a réalisé quelque chose de peu commun…

Je ne crois pas que sa victoire soit passée inaperçue ! Moi, je suis resté dans ma bulle, dans les vestiaires, après son succès, mais je crois que sa performance, en particulier sa fin de course, a marqué les esprits ! Le cheval a réalisé un triplé inédit. Certes, la Gold Cup n’est pas un Gr1 et n’est pas aussi richement dotée que les autres courses, mais cela n’enlève rien à la performance du cheval. Comme avec Thunder Snow, il faut rester concentré jusqu’au bout avec lui, car il peut s’arrêter aussi vite qu’il accélère… Ce sont des chevaux très attachants. Il faut les connaître pour en tirer la quintessence. J’avais été très déçu d’être battu dans le Royal Oak l’an dernier…

Quand vous avez passé le cap des 3.000 succès en France et en plat, vous avez déclaré qu’il vous manquait cette année la qualité. Ce succès change-t-il un peu votre état d’esprit ?

Je reste les pieds sur terre. Je sais que cette année, en France, je n’ai pas forcément de chevaux de Gr1. Bien sûr, on peut toujours tomber sur un cheval tardif… Chaque année, je me fixe comme objectif de gagner au moins quatre Grs1. Disons que j’ai fait le quart du chemin ! Il est certain que cette victoire dans la Dubai World Cup va avoir des retombées médiatiques importantes et que cela peut m’amener des montes à l’étranger.

Quelles sont les courses qui vous font encore rêver ?

Il y a le Kentucky Derby, qui me semble aujourd’hui la plus impossible à gagner avec un cheval européen, même si on a vu samedi soir, avec Mendelssohn, un lauréat en puissance… J’aimerais aussi beaucoup gagner la Melbourne Cup et je sais que j’ai le profil de chevaux pour. Je n’ai jamais gagné la Hong Kong Cup, alors que c’est une course qui me tient à cœur, car j’ai des liens fort avec Hongkong. Enfin, évidemment, il y a le Derby d’Epsom, mais les entraîneurs avec lesquels je travaille ne la courent quasiment jamais.