Les Poules sur la moyenne piste : recul ou progrès ?

Courses / 14.04.2018

Les Poules sur la moyenne piste : recul ou progrès ?

Les Poules sur la moyenne piste : recul ou progrès ?

Après deux années en ligne droite à Deauville, les Abu Dhabi Poules d’Essai reviennent à ParisLongchamp. Mais avec une nouveauté : elles seront disputées sur la moyenne piste, munie de l’open stretch. C’est aussi le cas des Prix de Fontainebleau de la Grotte (Gr3), courus ce dimanche. Cette évolution a été annoncée en début d’année par France Galop. Alors que plusieurs épreuves se sont courues sur ce parcours, nous avons voulu en savoir plus. Pourquoi cette décision a-t-elle été prise ? Et qu’en pensent les professionnels ?

François Boulard : « C’est l’association de la moyenne piste et de l’open stretch qui permettra plus de régularité. »

Directeur des programmes à France Galop, François Boulard a retracé pour nous le mécanisme qui a abouti à transférer les Poules d’Essai sur la moyenne piste.

« Tout d’abord, il faut se rappeler que les Poules d’Essai se sont disputées sur la moyenne piste jusqu’en 1987. À la demande de plusieurs jockeys dont l’avis avait du poids, elles sont ensuite passées sur la grande piste. Ils sont sans doute mieux placés que moi pour expliquer pourquoi ils avaient demandé ce changement.

Mais revenons au présent : après deux années en ligne droite à Deauville, où les numéros de corde influençaient peu le déroulement de course, les Poules retrouvent Longchamp. Sur les 1.600m de la grande piste se posaient à la fois le problème de l’importance sans doute trop grande des numéros de corde, et celui d’une fréquence élevée d’incidents dans ces épreuves. Les exemples les plus parlants sont ceux de Liliside, Intello, Tamayuz ou Price Tag… La liste n’est pas exhaustive.

Il fallait donc trouver une solution. La proposition de transfert sur la moyenne piste a été proposée (et validée) au conseil du plat fin 2017, ainsi qu’à la commission technique des programmes. Les professionnels qui siègent dans ces instances ont validé ce choix. L’argument principal est que le tournant, sur la moyenne piste, arrive 300m après le départ, alors que cette distance n’est que de 200m sur la grande piste, avec de surcroît la descente couplée au tournant. Il a été estimé que les jockeys auraient plus de temps pour trouver leur place sur la moyenne piste, et que l’incidence des numéros de corde serait donc réduite. Il faut aussi bien considérer que c’est l’association de la moyenne piste et de l’open stretch que nous avons proposée. L’open stretch a été créé en raison du retour des Poules à Longchamp. Il faisait partie intégrante de la réflexion pour diminuer les incidents dans cette course. »

Freddy Head : « Ridicule ! »

Freddy Head fait partie des jockeys qui ont monté les Poules d’Essai sur la moyenne piste. En 1987, à la demande des jockeys, ces Grs1 avaient été basculés sur la grande piste. Nous avons demandé à Freddy Head ce qu’il pensait du retour des Poules sur la moyenne piste et son avis est tranché.

« À l’époque, nous trouvions que le tournant arrivait trop rapidement sur la moyenne piste et, surtout, que c’était un parcours qui tournait beaucoup. Sur la moyenne piste, le tournant arrive un peu plus tard que sur la grande piste, mais il est beaucoup plus sec. C’est pour cela qu’il a été décidé de courir les Poules sur la grande piste. Le tournant arrive plus rapidement, mais c’est plutôt un coude ; il est moins prononcé. Il y a ensuite la fausse ligne droite, où on peut se rapprocher. Le parcours un donc un peu moins roulant sur grande piste que sur moyenne piste.

J’ai gagné des Poules d’Essai sur les deux parcours. Je ne comprends pas cette décision de revenir sur la moyenne piste. Je trouve cela ridicule. J’ai cru comprendre que cette décision vient de la mise en place de l’open stretch. Mais moyenne piste et open stretch ou non, il y aura toujours des malheureux dans les courses. Si vous voulez qu’il n’y en ait pas, il faut faire comme en athlétisme et courir les courses dans des couloirs. Je trouve l’open stretch affreux, d’une laideur terrible. Il est arrivé comme un cheveu sur la soupe et condamne les chevaux qui vont devant. C’est désormais suicidaire d’aller devant : on va être attaqué à droite comme à gauche et cela peut même être dangereux et causer des bousculades. C’est la prime à la médiocrité.

De toute façon, les Poules d’Essai auraient dû rester en ligne droite, à Maisons-Laffitte ou à Deauville, même si je comprends bien qu’avec un hippodrome tout neuf, il fallait y courir les principaux Grs1. »

Jean-Claude Rouget : « Les Poules d’Essai auraient dû rester à Deauville. »

Jean-Claude Rouget a remporté deux Poules d’Essai sur le parcours des 1.600m grande piste de ParisLongchamp, avec Avenir Certain (Le Havre) en 2014 et Ervedya (Siyouni) en 2015. Il a aussi remporté deux Poules d’Essai sur le parcours ligne droite de Deauville : celle des pouliches avec La Cressonnière (Le Havre) en 2016 et celle des poulains avec Brametot (Rajsaman) en 2017.

« J’étais dans la commission technique qui a approuvé ce changement. Il faut voir à l’essai, mais cela laisse plus de temps avant le tournant et il y a l’open stretch ensuite. Je suis plutôt favorable à l’open stretch et, en théorie, tout cela peut aider les chevaux qui viennent de l’arrière. La vérité, c’est qu’il aurait fallu laisser les Poules d’Essai en ligne droite à Deauville. C’est beaucoup plus régulier en ligne droite et les deux dernières années l’ont montré. Mais je comprends totalement que, avec un hippodrome flambant neuf, il était important d’y courir les Grs1. Vraiment, je le comprends bien. »

Yann Lerner : « Toutes les nouveautés sont bonnes à essayer. »

Entraîneur au côté de son père, Carlos, Yann Lerner a aussi été jockey, ayant les deux visions pour analyser ce passage de la grande piste à la moyenne piste.

« Lorsque nous avons fait la réunion avec le Conseil du plat sur le sujet, le débat était ouvert. Sur la grande piste, le tournant arrive très vite, alors que, sur la moyenne piste, il y a plus de temps pour se placer avant le tournant. Après, il est certain que, sur la grande piste, la fausse ligne droite permettait aux chevaux de plus s’oxygéner. Désormais, on passe sur un parcours plus roulant, plus sélectif, et il y a l’open stretch, qui est quelque chose de nouveau en France. Il faudra peut-être s’habituer à tout cela. Toutes les nouveautés sont bonnes à essayer et il faudra voir après consultation de tous si cela est bien ou non.

La moyenne piste ne pose pas de problème en termes de quantité de chevaux. Il peut y avoir des pelotons fournis ; elle est suffisamment large. Cependant, avec l’open stretch, peut-être que les commissaires vont devoir réfléchir à un nouveau règlement pour que le leader garde sa ligne et ne se rabatte pas brusquement, ce qui peut être dangereux. »

Pia Brandt : « En théorie, c’est plus juste. »

Pia Brandt est passée à une encolure d’une victoire dans la Poule d’Essai des Poulains avec Dastarhon (Dansili), deuxième à une encolure de Style Vendôme (Anabaa) en 2013. Le troisième n’était autre qu’Intello (Galileo), presque condamné par son 18 sur 18 dans les stalles.

« Je n’ai pas trop d’avis sur la question, il faut voir lors de la course. En théorie, cela devrait équilibrer les chances de tous les chevaux, ce qui n’est pas le cas de la grande piste. Je trouve par ailleurs que l’open stretch est une bonne chose. Sur la théorie, cela est plus juste pour l’ensemble des propriétaires qui auront des chevaux au départ. »

En Italie : trop grand, trop dur

Signature Franco Raimondi

Même sur la moyenne piste on peut faire de la sélection. Ce qui s’est passé à Milan est révélateur. Tony Bin (Kampala) qui a gagné l’Arc de Triomphe il y a trente ans avait été battu à 2ans dans le Gran Criterium par manque de confiance et par le tracé de la moyenne piste de l’hippodrome de Milan. Avant lui, en 1937, Nearco (Pharos) avait remporté le Gran Criterium (Gr1) sur 1.500m moyenne piste et ensuite le Grand Prix de Paris à Longchamp. Le jeune Ribot (Tenerani) avait terminé sa saison de 2ans dans la même course et il est devenu un mythe. Son fils Molvedo avait fait lui aussi le doublé Gran Criterium - Arc de Triomphe. Federico Tesio disait qu’il n’existait pas un parcours plus régulier et sélectif de la grande piste de San Siro.

Si vous n’avez pas eu la chance de visiter l’hippodrome de Milan, voici un petit aperçu : deux longues lignes droites raccordées par un large tournant de 350m, tout est plat, au-delà de ce que Jacques Brel aurait pu imaginer. De la fin du dernier tournant au poteau, il y a 850m, mais après la ligne d’arrivée, la piste continue tout droit pendant encore presque 700m. Un jour d’été, sous la chaleur, on n’arrive pas à en voir la fin. Imaginez-vous que l’on vous demande de galoper à 60 km/h avec un petit bonhomme sur le dos et sans jamais souffler, toujours à grandes foulées…

La grande piste (pista grande en italien), c’est un vrai test pour les champions et pour nous, les fidèles de San Siro, c’est un sacrilège de parler d’une autre piste. Mais c’était trop pour les 2ans. À la glorieuse époque des courses en Italie, la pista grande était interdite aux 2ans parce qu’une lutte de 850m pouvait les cuire pour toujours. La ligne droite de la moyenne piste (pista media) n’est pas beaucoup plus courte. Elle mesure 650m, ce qui suffit largement à ne pas avoir trop de malheureux et pour que le meilleur gagne. Pour gagner sur 1.500m pista media, il faut avoir la qualité demandée à un bon 2ans qui a aussi un avenir devant lui : de la vitesse pour se positionner dans le peloton, de l’agilité pour négocier le tournant et aussi un peu de tenue. Sur ce parcours, l’Italie a façonné ses champions. Mais des pseudo-génies ont voulu allonger la course de 100m et ils l’ont ensuite déplacée sur la grande piste. Le Gran Criterium a fait son retour à la formule originale en 2013. Trop tard.