Les secrets de la genèse de Laurens

Courses - Élevage / 28.05.2018

Les secrets de la genèse de Laurens

Lauréate du The Gurkha Coolmore Prix Saint-Alary, Laurens sera l’une des favorites dans le Prix de Diane Longines. Melchior-François Mathet, son éleveur, est revenu sur son parcours, à cheval entre l’élevage et l’entraînement, tout en révélant les secrets de la genèse de sa double gagnante de Gr1.

Par Adrien Cugnasse

François Mathet est reconnu comme l'un des plus grands entraîneurs de l’histoire des courses françaises. Tête de liste pendant près de trois décennies, le Sphinx de Gouvieux a transmis sa passion des courses à ses deux fils, Hubert et Melchior-François Mathet. Ce dernier nous a confié : « Mon frère et moi avons toujours baigné dans les courses. Mais notre père ne nous a vraiment intégrés dans cette activité qu’à partir de l’âge de 15 ou 16 ans. À dater de ce moment, nous avons fait partie de son organisation pendant les vacances. Nous montions régulièrement à l’entraînement. Édouard de Rothschild et Yves de Nicolaÿ se joignaient à nous épisodiquement. Mon frère s’est impliqué très activement dans l’amateurisme avec succès. Beaucoup plus que moi, mon caractère s’y prêtant certainement moins. Rapidement, Hubert a commencé à travailler à l’organisation des galops, où il montait en compagnie d’Yves Saint-Martin. Il était très présent à l’écurie et apparaissait donc à cette époque comme le probable repreneur de l’activité. »

Un entraîneur qui aimait l’élevage. Maître entraîneur, François Mathet fut également un éleveur à succès. Ses souches sont d’ailleurs bien présentes. Par exemple, son élève Marie d’Argonne (Jefferson) a donné Polar Falcon (Nureyev), que l’on retrouve chez Siyouni (Pivotal). Elle est également la deuxième mère de Le Havre (Noverre). Melchior-François Mathet a précisé : « Mon père a acquis ce qui allait devenir le haras de Bourgfontaine en 1962. Il était déjà un entraîneur bien établi et l’Aga Khan était récemment arrivé dans son effectif. Nous étions alors très jeunes. Je sais qu’il a toujours été très intéressé par l’élevage, mais il n’a jamais voulu le faire à grands frais. Parmi ses pensionnaires, il repérait donc des pouliches intéressantes mais sans performances mirobolantes. Sa structure comptait une trentaine de mères, en association avec monsieur et madame Ruef dans un premier temps. Pour installer cet élevage, il a prospecté un peu partout. La Normandie, compte tenu du réseau routier de l’époque, était trop éloignée de Chantilly où il entraînait. D’ailleurs, pour lui, le meeting de Deauville était une période détestable car il compliquait son travail. Il a donc porté son dévolu sur une ancienne Chartreuse du diocèse de Soissons, à une cinquantaine de kilomètres de Chantilly. Lors de leur première visite, ma mère se souvient avoir vu une jument percheronne dans les herbages. Mon père l’avait trouvé très belle, voyant dans son état le signe d’une terre d’élevage de qualité. Cet endroit a toujours été considéré comme un site privilégié. Les moines étaient d’ailleurs connus pour choisir des terres de première qualité. Les herbages n’ont jamais été surexploités. Le haras appartient aujourd’hui à mon frère et la plupart de mes juments y sont stationnées. »

Une transmission inattendue. « En janvier 1983, mon père nous a quittés, laissant derrière lui deux activités hippiques : l’entraînement, avec 300 chevaux répartis entre ses clients et lui, et l’élevage. Du jour au lendemain, ma mère, mon frère et moi-même nous sommes retrouvés à la tête d’un élevage qui bénéficiait d’une certaine renommée, en particulier sur les obstacles. Les produits étaient facilement reconnaissables car le nom des mâles commençait systématiquement par Dom, comme Dom Pasquini, alors que celui des femelles débutait par Marie, comme Marie d’Irlande. La production du haras de Bourgfontaine était connue pour sa solidité et mon père avait réussi à mener à bien son activité sans rentrer en concurrence avec ses clients. Dès qu’un mâle montrait le bout de son nez, il était donc systématiquement vendu. Lorsque nous avons hérité de cet élevage, nous étions très jeunes. La question de sa pérennité se posait. Pour nous donner du temps, nous avons organisé une vente au polo de Bagatelle sous la bannière de Goffs, par l’intermédiaire de Pascal Adda, dont mon frère était proche car ils montaient ensemble en courses d’amateurs. L’ensemble de l’effectif Mathet est passé sur le ring. »

Sakura Reiko, le déclic d’une nouvelle vocation. « Cette vente avait vu passer une bonne pouliche, Sakura Reiko (Prix Morny, Gr1). Le momentum était plutôt bon et cela a porté notre élevage pendant quelques années. Mais rapidement, nous avons compris que l’aura du label Mathet s’estompait. Il était nécessaire de réinvestir dans la jumenterie, et ce d’autant plus que nous ne conservions aucune femelle car nous vendions la totalité de chaque génération. Dans le même temps, les succès en course des produits de l’élevage ont réveillé en moi l’intérêt pour l’entraînement. À l’époque, il était de bon ton d’avoir exercé à l’étranger. J’ai donc pris la direction de Newmarket au milieu des années 1980. Je suis resté une dizaine de mois chez Robert Armstrong. À la suite de ce séjour anglais, j’ai voulu découvrir les courses américaines. Grâce à Emmanuel de Seroux et Bernard de Saint-Seine, j’ai débarqué chez Charlie Whittingham [sept fois tête de liste des entraîneurs américains, ndlr], le 6 décembre 1986.  C’était une ambiance et un monde totalement nouveaux pour moi. J’ai un peu monté à cheval avant de passer à une activité qui me passionnait : les soins. La qualité de son effectif était extraordinaire. À Santa Anita, il avait un barn de 36 boxes… qui étaient remplis avec 36 gagnants de Groupe. C’était absolument fantastique. Au point que les six mois initialement prévus se sont transformés en cinq années. »

Le retour en France. « Je gérais tous les soins de ses chevaux, à Santa Anita, à Hollywood Park et à Del Mar. Mais dans mon for intérieur, j’avais l’ambition de devenir l’assistant de Charlie Whittingham. Or il avait une personne qu’il considérait comme son fils adoptif et la place ne s’est jamais libérée. Dès lors, Whittingham m’a incité à voler de mes propres ailes. Du jour ou lendemain, j’ai retrouvé la France où je me suis installé avec un effectif réduit grâce au soutien de plusieurs proches. J’ai tourné avec une dizaine de chevaux de petite valeur, avec quelques succès à la clé [dont le Grand Prix de Vichy, Gr3], mais rien qui pouvait tutoyer les sommets. Pendant ces périodes au cœur de l’entraînement, ni mon frère ni moi ne pouvions nous occuper sérieusement du haras. Nous avons donc organisé une vente des poulinières du haras familial. »

Sierra Madre, une première lauréate de Gr1. « À cette occasion, alors que j’étais encore outre-Atlantique, j’ai racheté trois juments qui furent l’embryon d’un élevage personnel. Par bonheur, l’une d’elles, Marie d’Irlande (Kalamoun), a rapidement donné Sierra Madre (Baillamont). Elle était en pension au haras du Lieu Plaisant en Normandie. Alors qu’elle était inscrite aux ventes de décembre, j’ai demandé à George Sandor d’aller la voir et il m’a répondu que je n’en tirerai pas 10.000 francs ! Je lui ai donc proposé d’en prendre la moitié. Sous son entraînement, la pouliche a gagné dès sa deuxième sortie. Suite à ce succès, alors que j’étais aux États-Unis, j’ai reçu un appel de Jean-Louis Bouchard. Nous sommes tombés d’accord sur une transaction à l’amiable et elle est passée sous ses couleurs. Elle a gagné les Prix Marcel Boussac et Vermeille (Grs1). Sierra Madre est ensuite devenue poulinière pour le compte du cheikh Hamdan Al Maktoum, produisant Aljabr (Storm Cat), lauréat du Prix de la Salamandre, des Sussex Stakes et des Lockinge Stakes (Grs1). »

De l’entraînement à l’élevage. « Plusieurs incidents, dont un problème de santé, m’ont poussé à arrêter l’entraînement alors que mon entreprise se portrait plutôt bien. J’avais quatre ou cinq poulinières éparpillées, sans réelle cohérence. Après réflexion, j’ai décidé de remonter un élevage plus sérieux, avec l’aide de Robert Nataf. Aujourd’hui, on se rend bien compte qu’il faut renouveler la jumenterie, pour ne pas avoir trop de vieilles mères tout en intégrant de nouveaux courants de sang. Jean-Luc Largardère suivait à ce sujet le principe des multiples de huit. Si vous avez 24 poulinières, il faut en renouveler trois par an [3 x 8 = 24]. Et le chiffre huit s’applique aussi au cycle de production des juments. En huit années, vous avez une idée de la qualité de la production d’une mère. J’essaye de rester fidèle à cette doctrine. Aujourd’hui, pour produire de manière commerciale, il faut aller à des étalons qui ont la cote et qui sont soutenus dans les ventes publiques. Ce ne sont pas forcément ceux que vous auriez utilisé de prime abord. Mais c’est un passage obligé car les ventes de yearlings sont devenues très difficiles. Ce n’est plus un pedigree et un physique. C’est aussi un examen radiologique, un examen respiratoire et l’avis d’un entourage. Le moindre écart à ces "cases à cocher" devient problématique. À présent, on regarde moins les poulains dans leur ensemble, à la manière d’un homme de cheval. Mais plutôt comme une prise de risque, dans un marché très sélectif, avec un ensemble de critères à remplir. C’est très compliqué pour les éleveurs. Et ce d’autant plus qu’il faut chercher des étalons qui permettent de produire tout en conservant un budget raisonnable. Ma jumenterie se répartit en deux lots : d’un côté celles qui assurent un socle commercial avec des saillies onéreuses. Et en parallèle des mères en devenir sur lesquelles on peut appliquer des principes plus conformes à nos idées de l’élevage et des courses. Cette année nous avons eu dix-huit naissances. Il faut donc savoir vendre car un élevage a en permanence besoin de liquidités. C’est une activité où celui qui persévère doit avoir une part de folie. Elle est incompréhensible pour les gens du milieu des affaires car elle ne répond pas aux critères des activités économiques plus répandues. En dehors des grandes fortunes, heureusement, on voit des professionnels qui arrivent à bâtir des élevages au fil des années en faisant preuve de patience. »

Avoir une vision à long terme. « Même si j’ai fait des choix dans ce sens, je suis contre une mode qui pousse à aller trop loin vers la vitesse et la précocité. Le nouveau Longchamp a toujours la même piste qui n’est pas un anneau de vitesse. La vitesse et la précocité permettent de faire tourner les stocks car on demande beaucoup aux jeunes chevaux, ce qui n’est pas sans conséquence sur le mental et le physique. Certains savent habilement tirer profit de cette situation et ils ont peut-être raison, car tous ne feraient pas carrière à 3ans face à une concurrence accrue. Mais ce n’est pas ce qui m’attire. Si les éleveurs ne conservent pas un œil sur l’élevage dit classique, ils risquent de le payer à long terme. On doit pouvoir regarder un étalon gagnant du Derby d’Epsom. Notre unité de mesure, c’est une ou plusieurs décennies. Les erreurs ne se voient pas tout de suite. N’oublions pas les fondamentaux. Que préférons-nous sur le plan de l’esthétique. ? Une course sur 1.000m en ligne droite ? Ou un déroulé sur 2.400m avec un cheval qui vient fondre sur ses adversaires en produisant une double accélération ? Je crois que c’est cela la beauté des courses. Et il faut aussi savoir élever dans ce sens. À ce titre, il faut remercier les grands élevages qui préserveront dans cette optique. Je pense qu’il y a un distinguo à faire entre les conditions dans lesquelles se pratique la production des yearlings de plat et ceux d’obstacle. Il me semble que les éleveurs français de sauteurs se trouvent dans une meilleure situation, dans le sens où ils sont souvent à la tête d’effectifs numériquement plus réduits qui nécessitent des moyens plus limités. Certains ont des idées et tentent des choses. Ces éleveurs disposent en France d’un parc étalon fort et diversifié. Enfin, ils évoluent dans un univers où ils n’ont pas à faire face à des superpuissances de l’élevage, contrairement à ceux qui ont fait le choix du plat. L’ensemble des facteurs permet de comprendre le haut niveau de performance de l’élevage français de chevaux d’obstacle. »

Le croisement qui a donné Laurens. Les quatre Groupes de dimanche à ParisLongchamp ont été remportés par des chevaux élevés en France. Laurens a dominé le The Gurkha Coolmore Prix Saint-Alary et la France attendait la victoire du produit d’un étalon actif dans l’Hexagone depuis seize ans. « Ce sont les opportunités qui guident le choix des juments. Au moment de cesser mon activité d’entraîneur, j’ai confié mon effectif à Robert Collet, avec lequel j’entretiens des relations épisodiques mais sincères. Nous avons eu quelques belles histoires ensemble. Un jour, il est revenu de Newmarket avec Recambe (Cape Cross). Il l’avait payé 20.000 Gns. Sa famille issue de l’élevage de Son Altesse l’Aga Khan me plaisait, le prix était intéressant… je l’ai donc acquise. Avant de rencontrer un problème tendineux, elle avait montré une certaine qualité. Robert Collet l’aimait beaucoup et c’est pour cela que je l’ai gardée comme poulinière. Son premier produit, par un étalon sous-utilisé, Solon (Local Suitor), est placé à Auteuil. J’ai ensuite choisi Siyouni (Pivotal) grâce à la Route des étalons. Lorsque nous sommes arrivés à Bonneval, il pleuvait des cordes. Je me souviens avoir vu Siyouni apparaître tel un seigneur, en s’installant face à son public dans le froid. Son changement de vitesse en course m’avait impressionné. J’ai donc demandé à Georges Rimaud une première saillie. Avant de me raviser et d’en acheter une supplémentaire. C’était sa deuxième saison de monte. Le premier produit du croisement, Murivel (Siyouni), a décroché une place et elle est à présent au haras. En reproduisant ce croisement, j’ai obtenu Laurens. Cela ne fonctionne pas toujours. L’élevage c’est un peu de travail, quelques recherches et beaucoup de chance ! »