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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Yearling, personne n'en voulait : il finira cheval de l'année

Élevage / 18.10.2018

Yearling, personne n'en voulait : il finira cheval de l'année

AUX ORIGINES DE… 

Cracksman, un futur étalon qui attire toutes les convoitises

Par Adrien Cugnasse

Meilleur cheval européen aux Longines ratings internationaux en 2017, Cracksman a décroché son deuxième Gr1 dans le Prix Ganay (Gr1) ce dimanche à ParisLongchamp. Là où beaucoup voient un champion, les superpuissances de l’élevage pensent déjà au futur étalon…

En 2016, quelques semaines avant le triomphe des produits de Galileo (Sadler’s Wells) dans le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe, Coolmore avait ouvert ses portes à Jour de Galop. J’avais posé la question suivante, et volontairement naïve, à David O’Loughlin : « Pensez-vous qu’il sera possible de retrouver un autre étalon du calibre de Galileo ? » Le directeur commercial de la multinationale irlandaise m’avait alors répondu : « Cela va être très difficile, mais ce n’est pas impossible. Je me souviens, il y a quelques années, alors que nous avions Montjeu et Galileo dans notre cour d’étalons, les gens disaient qu’il allait être très difficile de trouver un étalon du niveau de Sadler’s Wells ! » Depuis que le fils d’Urban Sea (Miswaki) s’est imposé comme le meilleur étalon de son temps, les hommes de Coolmore font leur possible pour ne pas laisser échapper son successeur. Ils sont propriétaires (ou au moins associés), de la majorité des mâles issus de sa production. Mais il y a quelques exceptions. Dont une de taille : Frankel (Galileo).

L’héritier de Galileo ? Lors de cette même virée irlandaise, nous avions passé une matinée à l’entraînement avec Aidan O’Brien. Cette année-là, les premiers produits du champion de prince Khalid Abdullah avaient 2ans. Et devinez quelle est la première question que le maître de Ballydoyle nous a posée ? « Que pensez-vous des produits de Frankel qui sont à l’entraînement en France ? » Dès lors, la chose était entendue : même si Coolmore entretient des liens très étroits avec Juddmonte, la question de l’ascension de Frankel dans le parc étalon européen, c’est le caillou dans la chaussure des Irlandais qui dominent le marché des saillies.

Les statistiques de l’ancien pensionnaire de Sir Henry Cecil sont impressionnantes et elles font de lui le plus prometteur des fils de Galileo, parmi ceux qui ont eu une production numériquement assez nombreuse pour que nous puissions émettre un avis à leur sujet. Si Frankel continue sur sa lancée il va devenir incontournable et on se posera alors la question de sa succession... Et à ce jour, Cracksman est le meilleur de ses fils vus en piste !

GALILEO ET SES FILS AU HARAS

Étalons  Ratio gagnants/partants Ratio gagnants BT/partants
Galileo 0,67 0,16
Frankel 0,55 0,15
Teofilo 0,63 0,1
New Approach 0,59 0,07
Nathaniel 0,39 0,03


Une question de tenue ?
La domination de Galileo sur le parc européen est multifactorielle. Il y a bien sûr le fait qu’il est incontestablement améliorateur et que sa production est capable de s’adapter à une large palette de distances et de terrains. On doit aussi prendre en compte le fait qu’il est brillamment managé par Coolmore qui le soutient avec une jumenterie d’élite. Mais on ne peut pas ignorer le fait que parmi les grands étalons de notre temps, il est l’un des rares reconnus comme étant capables d’apporter un supplément de tenue à des juments pleines de vitesse. Frankel n’a jamais été couru au-delà de 2.000m et à ce sujet, Teddy Grimthorpe, le racing manager du prince Khalid Abdullah, nous avait confié en 2017 : « Même si certains de ses produits tiennent la distance, nous ne saurons jamais quelles étaient les limites de Frankel en termes de tenue. » Les premières générations lui donnent raison. Frankel semble effectivement apporter de la tenue à ses produits.

LES SIX MEILLEURS PRODUITS DE FRANKEL

Produit Racing Post rating le plus élevé Distance maximale (*) Distance maximale de la mère (*)
Cracksman  131 2.400 1.800
Eminent 117 2.000 1.600
Monarchs Glen  117 2.000 1.700
Nelson 116 2.000 2.400
Lady Frankel 114 2.000 1.600
Soul Stirring 112 2.400 2.100

(*) Distance la plus longue, en mètres, où le cheval est monté sur le podium d’une épreuve black type

De la vitesse du côté maternel. John Gosden entraînait déjà la mère de Cracksman, Rhadegunda (Pivotal). Pour qu’elle entre au haras avec du caractère gras, il lui avait fait traverser la Manche afin de prendre part au Prix Solitude (L). En terrain lourd, pour la dernière sortie de sa carrière, elle s’était imposée dans une course qui comprenait également la mère de Traffic Jam (Prix du Conseil de Paris, Gr2) et celle de Buratino (Coventry Stakes, Gr2, deuxième des Middle Park Stakes, Gr1, troisième des Phoenix Stakes, Gr1). Le père et le père de mère de Rhadegunda, Pivotal (Polar Falcon) et Green Desert (Danzig), étaient des vecteurs de vitesse. Et avec Dalakhani (Darshaan), lauréat de trois Grs1 sur 2.400m, la mère de Cracksman a donné Fantastic Moon, gagnante de deux courses dont les Candy Kittens Solario Stakes (Gr3, 1.400m). Cette victoire fait d’ailleurs de Fantastic Moon le meilleur produit de Dalakhani sur 1.400m ou moins.

Le trésor du diamantaire. Anthony Oppenheimer fait partie d’une race en voie de disparition : l’éleveur-propriétaire anglo-saxon. S’il porte un nom bien connu dans l’univers des pierres précieuses, c’est aussi un éleveur qui exerce avec passion et réussite depuis des décennies. La souche de Cracksman lui a donné de grandes satisfactions en piste, via notamment On the House (Be my Guest), sa troisième mère, et Golden Horn (Cape Cross), son lointain cousin. Pourtant, au départ, les choses n’étaient pas si simples. Lora (Lorenzaccio), la quatrième mère de Cracksman, n’était pas bonne et Timeform avait d’ailleurs noté à son sujet : « Belle et grande pouliche. Proche parente du sprinter de grande classe D’Uberville (Klairon). Elle a coûté 28.000 Gns alors qu’elle était yearling avant de se révéler une jument de course de moindre qualité. » On the House, sa fille, créa la surprise en s’imposant dans les Guinées. Bonne 2ans, ses chances avaient cependant été amoindries par un début de saison classique décevant. Elle fut ensuite la troisième jument de l’histoire à battre les mâles dans les Sussex Stakes (Gr1). Anthony Oppenheimer a la main heureuse dans ses rachats car plusieurs décennies avant de conserver Golden Horn, c’est On the House qu’il ne laissa pas partir. Sa fille St Radegund (Green Desert) avait montré quelques moyens avant de se casser une jambe. Au haras, elle a donné deux black types, dont la future génitrice du gagnant du Prix Ganay 2018.

Et pourquoi pas chez Juddmonte ? L’autre perle de la descendance de Lora, c’est bien sûr Golden Horn. Il fut sacré meilleur 3ans européen grâce à ses victoires dans l’Arc, le Derby, les Eclipse Stakes et les Irish Champion Stakes (Gr1). Un tel profil est rare en dehors des multinationales du pur-sang que sont Coolmore, Juddmonte et autres Darley. Anthony Oppenheimer avait donc l’embarras du choix pour placer son étalon. C’est le cheikh Mohammed Al Maktoum qui a décroché la timbale et Golden Horn a commencé à saillir en 2016 à Dalham Hall Stud. Le même dilemme se présentera bientôt car Oppenheimer devra choisir le lieu où Cracksman saillira ses premières juments. Tout pousse à croire que Coolmore ne voudra pas laisser filer le meilleur fils de Frankel. Mais peut-être que Darley continuera à parier sur la descendance de Lora ? La famille Yoshida aime beaucoup Frankel et elle est toujours à la recherche d’une alternative au sang dominant de Sunday Silence & Deep Impact.  Et puis il y a Juddmonte. Ce dimanche, le prince Abdullah était dans les tribunes de Longchamp pour voir le fils de son crack triompher. Alors que Dansili (Danehill) a pris sa retraite et qu’Oasis Dream (Green Desert) devient âgé, un nouveau venu, avec des courants de sang bien connus à Banstead Manor Stud, serait certainement le bienvenu…