Et si on inventait une Triple couronne à la française ?

Courses - International / 24.05.2018

Et si on inventait une Triple couronne à la française ?

Par Franco Raimondi

Depuis 1875, l’année de la première édition du Kentucky Derby, douze chevaux ont gagné la  Triple Crown américaine. Douze, c’est aussi le nombre de chevaux capables de triompher dans son équivalent anglais. Mais il y a une différence de taille. En 1919, Sir Barton (Star Shoot) est devenu le premier gagnant du triptyque américain. Depuis cette date, le coup de trois n’a été réussi que par deux anglais, Bahram (Blandford) et Nijinsky (Northern Dancer). Les dix premiers titulaires de la triple couronne britannique sont donc antérieurs à 1920. L’américain Justify (Scat Daddy) et l’irlandais Saxon Warrior (Deep Impact) sont donc au pied de deux murs très différents. Douze américains et deux anglais en 99 ans, cela n’a rien à voir en termes de difficulté. Pas besoin de sortir Federico Tesio de sa tombe pour comprendre pourquoi il est bien plus ardu de gagner les 2.000 Guinées, le Derby et le St. Leger que le Kentucky Derby, les Preakness Stakes et les Belmont Stakes. En Angleterre, il faut s’imposer sur trois tests allant de 1.609 à 2.921m. La série américaine n’a que 500m de différence entre l’épreuve la plus brève (les Preakness) et la plus longue (les Belmont). Outre-Manche, il faut un champion capable de briller sur ce qui constitue presque trois disciplines différentes. Aux États-Unis, il suffit d’avoir un très bon cheval capable d’aller au bout des 2.400m, là où la plupart ne tiennent pas.

Le poids d’Epsom. En attendant le Derby et le Qipco Prix du Jockey Club, pour faire travailler votre imagination, j’ai essayé d’inventer une Triple Crown européenne réaliste. Mais je dois bien sûr vous avouer qu’on approche de l’impossible à cause du fameux pezzo di legno, le poteau du Derby. Le tiers le plus faible du triptyque anglais, c’est le St Leger. Sa relative faiblesse est liée à sa distance et à sa date : trois mois après le Derby. Le point de départ est donc de raccourcir les temps entre la première et la dernière épreuve, de même que les distances : première étape sur 1.600m, deuxième sur 2.100m et troisième sur 2.400m. Les trois courses peuvent se disputer entre début mai et la première semaine de juillet.

Les meilleures courses pour 3ans. Le deuxième challenge de mon exercice revient à trouver la meilleure épreuve classique sur les trois distances. Les 2.000 Guinées affichent un rating moyen de 123 sur la décennie passée, alors que la version irlandaise est à 121,5 et la Poule d’Essai des Poulains à 117,8. J’ai relevé les ratings affichés dans la course, pas ceux de fin de saison. La seule course classique sur 2.100m n’est autre que le Prix du Jockey Club qui affiche un rating moyen au moment de la course de 120,1 sur dix ans. Mais cette moyenne monte à 122,7 sur les valeurs de fin de saison. La meilleure course sur 2.400m est fort logiquement le Derby, avec son 123. Il devance son équivalent irlandais (121,3) et le Grand Prix de Paris (118,8). Si le rating moyen des gagnants de la course de ParisLongchamp vous paraît faible, sachez qu’il est quand même un dixième plus haut que celui du St Leger…

Et la France ? Notre Triple couronne européenne – 2.000 Guinées, Derby, Grand Prix de Paris – est tout simplement infaisable. Mais comme disait la Nonna Nina, ma grand-mère, dans une cuisine, on ne jette rien, on fait des boulettes… L’étude des données et des ratings nous offre l’occasion de tirer d’autres plans sur la comète. En France, il n’existe pas d’attrait particulier pour une Triple Crown, même si deux chevaux l’ont réalisée, Zut (Flageolet) en 1879, et Perth (War Dance) vingt ans plus tard. Pour cela, ils ont gagné la Poule, le Jockey Club et le Prix Royal-Oak. Cette dernière épreuve était, jusqu’à l’ouverture aux 4ans et plus en 1978, le French St Leger.

Le Grand Prix de Paris, une autre filière. Le Grand Prix de Paris peut désormais jouer le rôle de troisième épreuve de la Triple couronne française, même si les gagnants du Jockey Club n’ont pas souvent envie de rallonger le tir. Depuis le raccourcissement du French Derby en 2005, seulement deux gagnants ont couru le Grand Prix de Paris : The Grey Gatsby (Mastercraftsman) s’est classé sixième de Gallante (Montjeu) en 2014, et Reliable Man (Dalakhani) avait terminé troisième de Méandre (Slickly) en 2011. Pour les entraîneurs français, le cheval de Grand Prix de Paris est devenu un animal bien diffèrent de celui qu’ils mettent de côté pour le Jockey Club. Seulement cinq lauréats du Grand Prix de Paris ont disputé le classique cantilien, dont deux entraînés par Aidan O’Brien.

Brametot et les autres. Les 500m de différence entre la Poule et le Jockey Club sont moins infranchissables que les 300m qui séparent le French Derby et le Grand Prix de Paris. Six des treize lauréats de la Poule ont pris part au Jockey Club et trois ont réussi le doublé. Il faut ajouter à ce trio Le Havre (Noverre), Intello (Galileo) et New Bay (Dubawi), qui ont pris à Chantilly leur revanche classique. L’un des trois gagnants du doublé Poule & Jockey Club aurait-il été capable de concrétiser notre espoir de Triple couronne ? La réponse est non pour Shamardal (Giant’s Causeway), un miler rallongé, mais devient envisageable pour Lope de Vega (Shamardal) et pour Brametot (Rajsaman). L’élève du Gestüt Ammerland a couru une fois sur 2.400m, dans l’Arc de Triomphe, mais son échec ne peut être attribué avec certitude à un manque de tenue puisqu'il a connu un parcours cauchemardesque. Avec le gagnant du Grand Prix de Paris Bekhabad (Cape Cross), c’était jouable. Brametot a effectué sa rentrée dans le Prix de l’Arc de Triomphe, et avec sa cinquième place il a affiché – d’après le Racing Post – une valeur encore supérieure à celle de son succès cantilien. Elle aurait certainement étésuffisante pour battre Shakeel (Dalakhani). Plusieurs gagnants du Jockey Club, placés dans la Poule, auraient pu gagner le Grand Prix de Paris. Et on ne peut pas oublier Le Havre, qui n’a plus couru ensuite.

Belmont Park, plus de 100.000 spectateurs. C’est un jeu sympa, non ? Nous avons ainsi découvert qu’en treize années, la France aurait pu avoir un ou plusieurs gagnants de Triple couronne et d’autres, comme le disent les Américains, "near miss", qui n’en sont pas passés loin. L’impact médiatique d’un challenge de ce type est plus qu’évident. Belmont Park a dépassé quatre fois les 100.000 spectateurs lors des six dernières éditions des Belmont Stakes quand la Triple Crown est en jeu. Le cas échéant, il est difficile arriver à 60.000 personnes. Cette année, l’hippodrome affiche déjà complet. L’acte final d’une Triple couronne à ParisLongchamp serait superbe. C’est une idée qu’il faut irriguer avec beaucoup d’argent car le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe et ses cinq millions représentent un mythe d'une immense attractivité.