INTERVIEW EXCLUSIVE  DE MOHAMED ESSAIED - « HAJRES EST LA CONSÉCRATION DE QUATRE ANS DE DISCUSSIONS »

14.05.2018

INTERVIEW EXCLUSIVE  DE MOHAMED ESSAIED - « HAJRES EST LA CONSÉCRATION DE QUATRE ANS DE DISCUSSIONS »

Facile lauréat du Prix Dormane (Gr. III PA) face à quelques-uns des meilleurs éléments tricolores, le poulain tunisien Hajres a fait sensation sur la piste de La Teste-de-Buch, devenant le premier cheval né et élevé en Tunisie à s’imposer sur notre sol à ce niveau. Entraîné par Élisabeth Bernard, il a fait la joie de son entourage et de son éleveur, le haras Ahmed Essaied. Rencontre avec celui qui en a la charge, Mohamed Essaied.

The French Purebred Arabian. – Cette victoire de Hajres fera-t-elle date dans l’histoire des chevaux tunisiens ?

Mohamed Essaied. –  Il est vrai que nous avons déjà gagné des courses de Groupe PA en France, mais jamais encore avec un cheval né et élevé en Tunisie. Nous avions eu auparavant des gagnants avec certaines de nos juments, achetées par des clients étrangers, mais c’est la première fois qu’un né et élevé gagne une course de Groupe en France.

Que cela représente-t-il pour vous ?

C’est une énorme fierté, bien sûr.

Avez-vous vu la course ?

J’ai pu la voir en direct sur Equidia car je ne pouvais me rendre sur place en raison d’un empêchement. Je m’étais auparavant déplacé lors de ses trois dernières sorties, à Bordeaux, Toulouse et Casablanca.

Pourquoi l’avoir envoyé en France ?

C’est un poulain qui, dès le débourrage, a montré une grosse supériorité par rapport aux autres chevaux de sa génération. Il faut dire que celle de 2014 est très forte. Nous avons les trois meilleurs poulains tunisiens du moment, donc son absence ne s’est pas trop fait sentir à l’écurie. J’ai donc demandé à madame Bernard de venir le voir. Elle s'est déplacée en novembre dernier, lors de son année de 2 ans. Il effectuait ses premiers canters et je voulais avoir l’avis d’un professionnel, d’un entraîneur étranger. Elle a été très surprise par ce qu’elle a vu, par rapport à son physique, à sa précocité. Elle m’a dit : « Monsieur Essaied, à ce stade-là, on n’a pas un poulain en France qui lui ressemble physiquement. » Cela m’a beaucoup aidé à réfléchir, pour savoir si je devais l’envoyer en France, ou non, même si j’ai tenu à le débuter en Tunisie. C’est bien beau d’avoir de belles allures et une certaine supériorité à l’entraînement, le vrai test, ce sont les courses.

Un test réussi puisqu’il a tout gagné…

Nous l'avons débuté dans une course pour inédits. Le lot était bon. J’ai fait appel à Émilien Révolte, un jockey français qui vient souvent chez moi en Tunisie. Je voulais qu’il débute le poulain pour avoir ses impressions. Il a été ravi, sentant que le cheval avait beaucoup de qualités. Cela a été une formalité. Il est passé au niveau Groupe PA pour sa deuxième course, étant alors confronté quasiment aux meilleurs 3 ans tunisiens dans le Prix Ibn (Gr. II PA local), et encore une fois, il s’est baladé. Nous avons attendu sept semaines avant de le présenter dans la Poule d’Essai des Poulains, le Prix Godolphin Arabian [1 600 mètres, ndlr], Groupe I PA désignant le meilleur poulain de sa génération. On l’a vu dans un autre style puisqu’il s’est retrouvé en tête, a contrôlé la course et a gagné dans un joli chrono. Cela nous a décidés à partir en France.

Pourquoi avoir choisi l’écurie de madame Bernard ?

C’est une habituée de la Tunisie. Elle est souvent venue voir nos courses sur l’hippodrome de Kassar Saïd. Elle montre beaucoup de sympathie pour notre pays, nos chevaux. À chacune de mes visites en France, j’ai eu l’occasion de la rencontrer. Un soir, au restaurant, je lui avais montré des vidéos de nos chevaux. Elle m’avait dit qu’elle serait ravie d’en accueillir pour voir ce que cela donnerait en France. Elle croyait en leurs qualités. La victoire de Hajres est la consécration de ces quatre ans de discussions. Ce projet commun avec Élisabeth Bernard a été récompensé et je ne voyais pas mes chevaux dans une autre écurie que la sienne.

Hajres porte cependant les couleurs de monsieur Emadadein Alhtoushi ?

C’est un arrangement avec lui mais j’ai encore des parts du cheval. Monsieur Althoushi est mon associé et il a déjà acheté des chevaux en France. Je lui ai conseillé d’aller chez madame Bernard. Il s'agit de ma première expérience en tant que propriétaire-éleveur. Nous comptons bien la reproduire tous les ans. Je vais propulser un ou deux poulains chaque année dans cette aventure européenne.

Comment votre haras est-il né ?

La famille Essaied est dans le cheval de père en fils depuis années 30 et mon grand-père a fondé le haras dans les années 40. Ce haras est situé à Sidi Thabit depuis 1962. Notre haras est le plus vaste du "Grand Maghreb" [Tunisie, Algérie, Maroc et Libye], que ce soit au nombre de poulinières ou par la réussite. Nos origines sont connues partout. Par exemple, Salamah (Sibawaih), la mère de Madjani (Tidjani), est issue de notre élevage. Nous avons eu beaucoup de satisfactions avec nos origines. La mère de Darike (Dormane), Malika Fontenay (Medicq Allah), est également issue d’une de nos souches, via son père de mère, Besbes (Esmet Ali).

Vous avez dû avoir beaucoup de bons chevaux…

Oui, nous en avons eu beaucoup. La course de référence en Tunisie est le Grand Prix du Président de la République (Gr. I PA local - 2 000 mètres), qui est l’épreuve la plus dotée. Nous détenons le record de victoires dans cette épreuve. Jusqu’en 1965, elle était destinée aux pur-sang anglais avant de devenir la course de référence pour les pur-sang arabes en 1966. Nous avons commencé à la gagner en 1967 et les victoires se sont multipliées. Dans les dernières générations, nous nous sommes imposés avec G’Daa (Tidjam Lotois) [2017], Fawzi (Darman) [2016], Enta Horr (Hajjam) [2015] et nous espérons bien la gagner de nouveau à la fin du mois de mai. Nous avons deux très bons chevaux pour cela.

Avez-vous beaucoup de poulinières ?

Nous en avons une soixantaine pour une cinquantaine de naissances par an. Après le débourrage, nous effectuons un tri pour ne garder que les meilleurs chevaux car nous ne visons que les courses classiques en Tunisie. Nous vendons le reste.

Des pur-sang anglais figurent-ils dans vos écuries ?

Mon grand-père était contre le pur-sang anglais dans les pays du Maghreb. Il soutenait que le jour où nous produirions un bon pur-sang arabe, il aurait un niveau international, et il avait bien raison (rires) ! Il a toujours dit que le climat n'était pas propice à l'élevage de pur-sang anglais et qu'au mieux, nous aurions un niveau local, maghrébin, mais pas mondial. Il a donc toujours été contre le pur-sang anglais et un défenseur du pur-sang arabe. Il n’a pas voulu son développement du fait de notre climat et c’est un peu vrai. Le pur-sang anglais a besoin d’herbages et de pâturages toute l’année, ce que nous ne pouvons lui donner ici. A contrario, le pur-sang arabe est résistant et s’adapte bien aux températures plus chaudes. J’ai d’ailleurs eu chez moi des poulains arabes venus de France et j’ai vu qu’ils n’étaient pas aussi beaux, ni aussi précoces que les miens. Cela confirme que le pur-sang arabe est bien adapté à notre climat et à notre élevage, même si les moyens ne sont pas les mêmes. Nous n'avons pas la même qualité de nutrition [fourrage plus pauvre], mais dans les années qui viennent, la concurrence des éleveurs tunisiens sera plus grande.

Depuis quand utilisez-vous des étalons étrangers ?

Avant les années 2000, nous étions assez renfermés sur nous-mêmes avec nos souches tunisiennes. Nous n’utilisions pas les étalons étrangers, aussi existait-il une trop grande consanguinité. Depuis une dizaine d’année, cela a changé et nos chevaux, comme notre élevage, ont évolué avec cette ouverture au sang. Il faut dire qu’à un certain moment, la consanguinité a amené de la fragilité avec beaucoup de chevaux délicats et beaucoup de casse.

Pourquoi la Tunisie s’était-elle repliée sur elle-même ?

Notre programme était important toute l’année, avec deux, trois meetings par semaine pour le pur-sang arabe. Nous trouvions notre compte chez nous et les courses étaient moins intéressantes en France dans les années 1990.

Aujourd’hui, tout a changé…

Grâce au sang de Dormane (Manganate), qui a bien marché chez nous, puis maintenant à celui d’Amer (Wafi), on commence à avoir de meilleurs modèles avec moins de fragilités osseuses, ligamentaires. Toutefois, l’élevage tunisien n’a jamais eu peur de se confronter aux autres, notamment sur l’hippodrome de Grosseto, en Italie, où chaque année, les meilleurs pur-sang arabes s’affrontaient. Nous avons gagné là-bas, avec Daawa (Hosni) notamment. À présent, j’espère que le succès de Hajres va encourager d’autres éleveurs et propriétaires tunisiens à aller chercher plus loin et à se confronter au niveau international. Je pense que cela va encourager beaucoup de personnes à le faire. D’ailleurs, l’an passé, une pouliche tunisienne a gagné pour la première fois en France. Nommée Halima (Munjiz), elle a été élevée par Fares Torgemane, qui fait partie d’une ancienne famille d’éleveurs.

Pourquoi avoir choisi de croiser Nizam avec la mère de Hajres ?

On sait que le croisement de Dormane sur Amer fonctionne bien. La mère de Hajres est par Vent Dredy (Dormane). Nous n'avions donc pas trop d'autre choix que d’aller vers Amer, un sire qui fait preuve d'une certaine domination, tandis que son fils Dahess n’a pas bien marché avec nos juments tunisiennes. Nous avions pourtant récupéré de la semence de cet étalon qui avait été acheté par le Tunisien Slim Sliboub, mais nous n'avons pas eu une grosse réussite. Nous sommes en train d’associer de nouveaux étalons avec nos juments. Cette année, nous avons notamment choisi Azadi, Nizam et No Risk Al Maury.

Parlez-nous de la famille maternelle d'Hajres…

C’est l’un des meilleurs courants de sang tunisiens. Il s'agit d'une famille qui a produit de nombreux champions. Les trois derniers lauréats du Grand Prix du Président de la République (Gr. I PA local) viennent de la même lignée, celle de Ghadouia (Raoui). Elle domine en Tunisie depuis longtemps et nous avons des étalons de cette lignée comme Dammar (Darike).

Justement, Dammar est stationné au haras de Thouars cette année...

Effectivement, et au départ, nous l'avions envoyé pour prélever de la semence car nous avions eu des demandes, mais quand les éleveurs l’ont vu, ils ont été assez impressionnés par son physique. Après discussion avec Emmanuel Cessac, nous nous sommes mis d’accord pour le faire découvrir en France et lui donner sa chance. Son origine maternelle, son physique et ses performances en course lui permettent d’être un très bon reproducteur.

Qui était Vent Dredy, le père de mère d'Hajres ?

Il a été l’un des premiers étalons occidentaux à venir en Tunisie. Il a été importé dans les années 2000 du fait de sa bonne souche maternelle. Sa mère a produit plusieurs bons chevaux et son père, Dormane, était très recherché. Il n’a pas donné beaucoup de qualité en course, chez nous. Ses produits étaient trop massifs et à cette époque, nos entraîneurs étaient habitués aux chevaux orientaux légers et précoces. Il y a eu beaucoup de casse suite à l'utilisation de cet étalon. Il est passé à côté de sa carrière et n'a pas eu sa chance car nous connaissions une période de transition et n’étions pas habitués à ce type de modèles. En revanche, comme père de mère, on commence à avoir de bons résultats. Il est assez récurrent de voir des juments par Vent Dredy bien produire. La mère d'Hajres n’est pas la seule.

Le sang français a-t-il laissé sa marque dans l’élevage tunisien ?

Oui, du côté paternel. Il a donné de bons coursiers, notamment grâce à Dormane, Darike, des fils et petits-fils de Tidjani. Toutefois, la base de notre élevage reste nos juments et le pur-sang arabe a été très bien préservé chez nous. Pour vous donner un exemple, alors que l’analyse ADN et les puces n’étaient pas disponibles, nous étions obligés de faire saillir par un étalon des Haras nationaux et la mise bas devait se faire sur place. Si la jument mettait bas devant la porte des haras, le produit n’était pas inscrit au studbook. Nous avons réussi à conserver un sang pur, qui n’a pas été souillé par certains étalons que je ne citerai pas… La Tunisie est l’un des rares pays à avoir préservé ses chevaux, comme la Syrie, l’Irak, à l’image des chevaux de monsieur Al Nujaifi.

Quelle est votre politique d’élevage ?

Elle est celle de mon grand-père. C’est-à-dire que nous ne vendons jamais nos juments en Tunisie. Il a sélectionné des souches particulières que nous sommes les seuls à posséder. Toutes nos ventes sont exclusivement destinées à l’exportation. Nos clients habituels sont la Libye, le Maroc, les pays du Golfe. Certains chevaux sont partis aux États-Unis, en Suisse, en Belgique et beaucoup en France. Ces dernières années, le marché en direction du Sultanat d’Oman s’est particulièrement développé. Notre champion 2015, Enta Horr, est parti là-bas et a gagné au niveau Groupe I PA à Oman. Il a battu plein de chevaux étrangers fin 2015 et début 2016. Suite au succès de ce cheval, les Omanais se sont intéressés aux poulinières. Ils ont acheté Fetat Koraich (Rafii), qui a été très bonne en course en Tunisie. Nous avons eu la visite de grosses écuries qataries cet été. Elles sont venus inspecter, voir les poulinières. Nous sommes en contact quant à une éventuelle collaboration. Nous vendons entre trente et quarante produits chaque année, surtout des chevaux mâles et des juments de 5 ans et 6 ans. Nous conservons les plus jeunes pour l’élevage.

UN CHEVAL TUNISIEN QUI PORTE LA CASAQUE D’UN PROPRIÉTAIRE LIBYEN

Hajres porte les couleurs d'Emadadein Alhtoushi, un propriétaire lybien qui possède quelques chevaux depuis deux ans en France. Outre Hajres, il dispose actuellement d’un pur-sang anglais, Baron (Myboycharlie), qui a gagné deux courses dans sa carrière pour l’entraînement d’Élisabeth Bernard, puis celui d'Henri-Alex Pantall. Il avait auparavant eu Majd du Loup (Majd Al Arab), lauréat sur le sable de Séville pour Élisabeth Bernard avant d’être exporté au Sultanat d’Oman l’an passé.