La recette des Gabeur pour aligner les Grands Steeples

Élevage / 22.05.2018

La recette des Gabeur pour aligner les Grands Steeples

Par Adrien Cugnasse

Par définition, un champion est une exception, un être à part. Statistiquement, un éleveur, aussi doué et chanceux soit-il, a peu de chance de produire un gagnant de Grand Steeple-Chase de Paris. Alors remporter quatre des six dernières éditions, cela tient du miracle ! C’est l’exploit que viennent de réaliser Benoît Gabeur et son épouse.

L’élevage français des sauteurs est le meilleur au monde. Avec un nombre inférieur de naissance, il arrive à faire jeu égal outre-Manche avec les Irlandais, tout en fournissant des champions sur les obstacles parisiens. Cette qualité est la résultante de plusieurs facteurs. Il y a la sélectivité d’Auteuil, la qualité du dressage français… et le talent des éleveurs de notre pays. Pourtant, même pour les meilleurs, remporter le Grand Steeple-Chase de Paris reste un rêve inassouvi. Un élément permet de mesurer la difficulté de l’exercice : dans l’actuel top-dix des éleveurs de sauteurs en France, seuls les Gabeur ont réussi à remporter la grande course.

Une édition, deux records. On the Go (Kamsin) a fait voler en éclat le temps de référence du Grand Steeple… établissant par la même occasion un autre record, à mettre au crédit de ses éleveurs. Personne n’avait jusqu’alors réussi à produire trois gagnants de quatre éditions en l’espace de six années. Par le passé, plusieurs illustres éleveurs ont profondément marqué le palmarès du Grand Steeple grâce à des phénomènes. Quatre des cinq victoires de Paul Boulard sont à mettre au crédit de Hyères III. Pierre de Montesson a atteint cinq victoires grâce à Katko (trois victoires) et Kotkijet (deux victoires). Mais sortir trois gagnants différents, en si peu de temps, c’est une performance inédite. Et ce n’est pas tout. Benoît Gabeur et son épouse sont actuellement en tête du palmarès provisoire des éleveurs français avec seulement douze chevaux en piste… soit quatre fois moins de sauteurs que le deuxième ! Même lorsqu’ils ne gagnent pas le Grand Steeple, comme en 2015, ils parviennent à conserver la pole position… qu’ils n’ont pas quittée depuis cette date. En 2016 et 2017, aucun autre éleveur n’a réussi à accéder au top-cinq avec moins de quinze chevaux.

Deux étalons qui intriguent. Pour celui qui se passionne pour l’élevage, suivre les choix réalisés par les leaders est aussi captivant qu’instructif. Ainsi je ne manque jamais d’étudier avec attention ce que fait Benoît Gabeur (et je ne suis pas le seul). Cela va des juments qu’il achète, jusqu’au choix des saillies ou aux différentes interventions qu’il peut accorder aux médias. En 2016, cinq 3ans de son élevage ont couru en France. Leurs pères ? Un miler, Dick Turpin (pour Dickenek), deux sauteurs, Balko (pour Descourt) et Kapgarde (pour West Kap et Kap et Pas Cap), et un gagnant du Derby allemand, Kamsin (pour On the Go).

La présence de Dick Turpin (Arakan) et Kamsin (Samum) dans cette liste avait de quoi surprendre. Pour Dick Turpin (Arakan), l’explication était assez évidente et elle correspond à une pratique dont Benoît Gabeur est coutumier. Il a trouvé pour une somme modeste, à Arqana, une jument, Baladewa (Monsun x Top Ville), qui avait jusqu’alors produit en plat et qui était pleine de cet étalon. Son papier et sa famille de tenue – sœur de deux black types sur 2.400m et plus, tante d’un gagnant du Prix Vicomtesse Vigier (Gr2) – l’avaient convaincu qu’il y avait quelque chose à tenter… en la croisant avec des étalons d’obstacle. C’est ainsi qu’une fois délivrée du produit du miler Dick Turpin, Baladewa est allée à la rencontre de trois piliers de l’obstacle français : Saint des Saints (Cadoudal), Martaline (Linamix) et Poliglote (Sadler’s Wells). Au côté de Dick Turpin, Kamsin était l’autre grande surprise de cette liste.

Le mystère Kamsin. Presque tous les gagnants du Derby allemand finissent au haras. Actuellement, quinze lauréats de cette épreuve font la monte en Europe et en 2012, l’année de conception d’On the Go, ils étaient au moins aussi nombreux. Il est rare qu’un éleveur de sauteurs français fasse saillir à l’étranger, pour des raisons de coûts bien sûr mais également du fait que l’offre hexagonale est large. Le 8 avril 2016, lorsqu’On the Go a décroché sa JDG Jumping Star en remportant le Prix Grandak, il est devenu le premier produit de Kamsin à gagner sur les obstacles français. Une question m’a alors brûlé les lèvres : quelles sont les raisons qui ont poussé Benoît Gabeur à choisir ce gagnant du Derby allemand en particulier, un étalon qu’il n’avait jamais vu et dont la saillie réclamait un trajet de plus de 1.600 km depuis la Mayenne ? J’ai dû attendre quelques semaines avant d’avoir une première réponse. Le 22 mai 2016, alors qu’une pluie incessante s’abattait sur la réunion du Grand Steeple-Chase de Paris, je suis allé à la rencontre de Benoît Gabeur et de Guillaume Macaire. Ce jour-là, alors que l’attention et les questions portaient logiquement sur le triomphe de So French (Poliglote), j’ai posé ma question sur le croisement d’On the Go, qui venait de gagner le Prix Stanley (L). Benoît Gabeur, dans un moment d’émotion bien légitime, m’avait répondu : « Il n’y a qu’un gagnant de Grand Steeple. Il faut tenter, quitte à être le seul, de faire une chose à laquelle on croit. C’était mon idée. » Guillaume Macaire avait alors pris alors la parole : « Ce sont nos idées ! Nous avons des idées à la con, mais cela ne fait rien, elles nous portent chance. » Deux années plus tard, lors de cette même réunion, c’était au tour d’On the Go d’être au centre de toutes les attentions. Et Benoît Gabeur m’a alors expliqué : « Cette année-là, je lui avais envoyé la mère d’On the Go. Je ne l’avais pas vu en vrai mais il avait remporté trois Grs1 à 3ans sur 2.400m, le Derby allemand, le Rheinland - Pokal et le Grosser Preis von Baden-Baden [dont deux face aux chevaux d’âges, ndlr]. Quand un 3ans est capable de gagner cela, vous ne vous occupez pas de savoir s’il est comme si ou comme ça. Ses origines plaidaient en sa faveur pour l’obstacle, et je voulais reproduire le croisement de Rubi Ball, Monsur sur Luthier et RelianceC’est le fruit d’une réflexion et je devais y croire car j’ai envoyé la jument jusqu’en Allemagne… »

Les points communs de ses trois gagnants du Grand Steeple. Depuis les débuts victorieux d’On the Go, Kamsin a intégré le haras d’Étreham et donné deux autres black types sur les obstacles, El Gringo et Adjali. Certains disent que l’intuition n’existe pas et qu’elle se manifeste chez les gens capables d’intégrer une grande capacité d’informations… au point que la prise de décision devient pour eux une évidence. Quiconque a pu discuter quelques instants avec Benoît Gabeur mesure à quel point ses connaissances généalogiques sont peu communes. Mais elles ne sont pas livresques. Ce vétérinaire correspond à ce que les Anglais, qui ont inventé les courses, appellent a practical person. C’est un homme de terrain. Et ce n’est sans doute pas un hasard si ses trois gagnants du Grand Steeple-Chase de Paris, On the Go, So French et Bel la Vie (Lavirco), présentent de nombreux points communs. Les trois sont issus d’un père à l’aise dans le souple et capable de monter sur le podium d’un Gr1 sur 2.400m à 3ans. Il y a donc un réel apport de classe de plat chez nos trois héros d’Auteuil. Et il est aussi présent du côté maternel chez On the Go et So French. En remontant l’origine maternelle de ce dernier, on trouve plusieurs stayers de classe comme Nononito (Prix du Cadran, troisième de la Gold Cup d’Ascot), Sir Brink (troisième du Prix du Cadran) et Lassalle (Ascot Gold Cup et Prix du Cadran).

La polyvalence. Mais il ne faut pas oublier que Nononito et Sir Brink, en parallèle de leurs performances en plat chez les stayers, s’étaient également distingués à haut niveau à Auteuil. Une telle polyvalence dans la carrière d’un cheval est à présent devenue rarissime. On the Go est issu d’une sœur de Perfect Impulse (Poliglote), deuxième du Grand Steeple 2018. Cette famille est aussi un exemple de polyvalence. Olivier Tricot, l’éleveur de Pefect Impulse et de la mère d’On the Go, nous avait confié en 2017 : « C’est une souche que j’ai façonnée à partir d’une lauréate du Prix Finot (L), Miss Dundee (…) Elle était la sœur de Prestigieux (Dom Pasquini), placé de Listed en plat et deux fois sur le podium à ce niveau à Auteuil. Leur mère, Girolata (Will Somers), avait suffisamment de classe pour gagner huit courses en plat et se classer troisième du Prix de l'Élevage (L). »

Avec ce même schéma – un père performant sur 2.400m à 3ans sur une mère issue d’une souche polyvalente – Benoît Gabeur a également coélevé, avec le haras des Sablonnets, le gagnant du Betfred TV Scilly Isles Novices' Chase (Gr1) Top Notch (Poliglote). Sa souche est en effet celle de Never Forget (Prix de Malleret, Gr2, 2.400m) et fr Niederhof (Prix Denisy et Michel Houyvet, Ls, 3.000m). Long Run (Gold Cup de Cheltenham, King George VI Chase, deux fois, Prix Maurice Gillois et Cambacérès), le cheval qui a fait connaître l’élevage Gabeur outre-Manche, était un fils de Cadoudal (Prix Hocquart, Gr2, 2.400m). Sa mère, sœur de trois black types sur les obstacles, était une petite-fille de Full of Fun (troisième du Prix Pénélope, Gr3, 2.100m). La France a pris une longueur d’avance sur les autres pays d’élevage en faisant sauter ses étalons et en cultivant des souches d’obstacle. Mais pour atteindre le graal des sauteurs français, le secret est peut-être de se focaliser sur les origines capables de briller à la fois en plat… et sur les obstacles !