Une année à deux Couronnes ?

Courses - International / 22.05.2018

 Une année à deux Couronnes ?

Par Franco Raimondi

Deux Triples couronnes réalisées la même année, cela peut paraître impossible mais c’est déjà arrivé en 1935 quand Omaha, issu de la première génération du lauréat de la Triple Crown Gallant Fox (Sir Gallahad), avait remporté le Kentucky Derby, les Preakness Stakes et les Belmont Stakes. De l’autre côté de l’Atlantique, l’élève de Son Altesse l’Aga Khan III Bahram (Blandford), déjà champion des 2ans, avait dominé les 2.000 Guinées, le Derby et le St Leger avant de partir au haras invaincu. Cette année Justify (Scat Daddy) est à 2.400m de la Triple Crown et le 9 juin, il sera au départ des Belmont Stakes. Une semaine auparavant, Saxon Warrior (Deep Impact) est attendu au deuxième obstacle, le Derby, puis, le 15 septembre, il ira à Doncaster pour le St Leger. À ce stade, je jouerais avec plaisir Justify, même à 3/5, mais pas le poulain de Coolmore à 3/1. 

Omaha, malgré une défaite. Le galop n’est plus celui qu’il était à l’époque d'Omaha et de Bahram. L’américain avait participé à une quatrième course, les Withers Stakes, dans les trente-cinq jours séparant le Kentucky Derby et les Belmont Stakes. Et en plus, les Preakness Stakes étaient à une semaine de la course de Churchill Downs ! Il avait même été battu. Son entraîneur, Sunny Fitzsimmons, pensait qu'un intervalle de quatre semaines entre la deuxième étape et les Belmont Stakes était trop important… Bahram, quant à lui, avait couru sur le mile dans les St James’s Palace Stakes, deux semaines après son succès à Epsom.

Et enfin American Pharoah ! Aux États-Unis, la Triple couronne est devenu le moment fort de la saison et même l’invention dans les années 80 de la Breeders’ Cup n’a pas changé les choses. Kentucky Derby - Preakness - Belmont Stakes sont les courses qui font un champion et qui dépassent largement tout le reste. La longue attente pour un douzième lauréat de la Triple couronne, American Pharoah (Pioneerof the Nile), était un motif de frustration pour le secteur économique des courses. Pendant les trente-huit années qui se sont écoulées entre la série d’Affirmed (Exclusive Native) et celle d’American Pharoah, treize chevaux ont raté le dernier test, celui de Belmont. J’ai assisté à deux de ces « near misses », celui de Real Quiet (Quiet American), battu par une monte abominable de son pilote, Kent Desormeaux, et celui de Charismatic (Summer Squall) qui s’est fracturé un membre au moment décisif et avait terminé troisième sur trois jambes. Depuis, je suis resté confortablement assis derrière la télé pour ne pas passer pour le chat noir…

Un challenge démodé ? En Angleterre, après le triomphe de Nijinsky (Northern Dancer) en 1970, la Triple couronne est devenue démodée. Déjà, le défi lancé aux 3ans est bien différent. Il faut gagner sur 1.600m, 2.400m et 2.900m ; les trois courses sont étalées sur trois mois et demi et – très important – on demande aussi à nos 3ans de confirmer leur valeur face aux chevaux d’âge, soit entre le Derby et le St Leger, soit à l’arrière-saison dans l’Arc de Triomphe, les Champion Stakes et pourquoi pas la Breeders’ Cup. Depuis Nijinsky, trois champions ont eu l’opportunité de courir pour la Triple couronne : Nashwan (Blushing Groom) en 1989, Sea the Stars (Cape Cross) en 2009 et Camelot (Montjeu) en 2012. Ce dernier est le seul qui a joué le jeu.

Les refus de Nashwan et Sea the Stars. Après les Guinées et le Derby, Nashwan avait gagné les Eclipse Stakes et les King George VI and Queen Elizabeth Stakes (Grs1). Son entraîneur, Dick Hern, n’avait pas caché son véritable objectif en disant : « La seule course que je veux gagner, c’est le St Leger ; l’Arc de Triomphe c’est juste un bonus. » Le cheikh Hamdan pensait autrement et, bien que le célèbre journaliste Richard Barlein ait écrit que l’absence de Nashwan dans le St Leger était une tragédie, le jour suivant le St. Leger, le poulain s’est aligné dans le Prix Niel. Il y avait terminé sa carrière sur une troisième place. Le St. Leger, lui, fut reporté d’une semaine et couru à Ayr suite aux mauvaises conditions de la piste à Doncaster. Aurait-il remporté la Triple couronne ? Le gagnant du St Leger, Michelozzo (Northern Baby), s’était imposé de huit longueurs et le RaceHorses of 1989 lui avait donné 127p, soit huit livres moins que Nashwan.

Un essai de Sea the Stars à Doncaster n’a même pas été pris en considération. Sa valorisation passait par le Juddmonte International et les Irish Champion Stakes (Grs1) – il lui fallait un Gr1 en Irlande – avant l’Arc.

Le bon pari de Camelot. Le marché des étalons a beaucoup changé et la décision de courir Camelot dans le St Leger fut une surprise. Il était le favori de l’Arc avec le japonais Orfèvre (Stay Gold) et il avait d’autres options plus commerciales. Sa courte défaite à Doncaster a forcé Coolmore à changer ses plans et à revoir à la baisse son lancement sur le marché. Le cheval avait couru l’Arc sur un terrain défoncé et a connu des problèmes à 4ans, mais la vraie question à se poser est autre : aurait-il gagné cet Arc sur un terrain normal ? L’argent est toujours le nerf de la guerre et un succès à Doncaster, qui semblait acquis, aurait ajouté de la valeur avec un risque très faible. C’était bien joué avant le coup…

Et celui de Saxon Warrior. La décision d’essayer le chemin de la Triple couronne avec Saxon Warrior est très sport, bien sûr, mais aussi commerciale. Avant tout, il doit gagner à Epsom, ce qui est fort probable mais pas garanti, et ensuite affronter le monstre Cracksman (Frankel) ainsi qu'Enable (Nathaniel) si elle revient à son niveau. Avec des "si", on ne fait pas l’histoire et encore moins un étalon. Un Saxon Warrior gagnant de Derby et battu par les chevaux d’âge risque d’être jugé, sur un marché très exigeant, comme le meilleur 3ans d’une cuvée moyenne. Un lauréat de Triple couronne quarente-huit ans après Nijinsky, issu d’un étalon qui a gagné à son tour une Triple couronne, c’est un pari plus simple à gagner.

Un retour à l’année 1935. Le héros de la Triple couronne anglaise Bahram fut stationné à Egerton Stud à un prix de 500 Gns. D’après des indicateurs, ce tarif correspond à 170.000 £ de nos jours et en 1940, il fut vendu pour 40.000 £ à un syndicat américain. Deux ans auparavant, Federico Tesio avait empoché 60.000 £ pour vendre Nearco (Pharos). Omaha, quant à lui, fut envoyé en Europe pour sa saison de 4ans avec comme objectif… l’Ascot Gold Cup. Il a été battu d’une courte tête par la pouliche Quashed (Obliterate) et il est ensuite retourné chez lui. Il n’a pas été un grand étalon mais si vous regardez dans le pedigree de Nijinsky, tout en bas, comme père de la troisième mère, Flaming Top, vous trouvez son nom. Le galop a décidément bien changé : le pauvre Omaha fut considéré le deuxième cheval de l’année 1935 aux États-Unis, derrière Discovery (Display), un 4ans qui l’avait battu lors de leur seule rencontre.