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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

A LA UNE - Pascal Bary, les chevaux plutôt que les records

Courses / 05.06.2018

A LA UNE - Pascal Bary, les chevaux plutôt que les records

Par Adrien Cugnasse

Ce mardi, Pascal Bary nous a ouvert les portes de son écurie. Moins de quarante-huit heures après son sixième succès dans le Qipco Prix du Jockey Club, il nous a livré ses impressions à bâtons rompus, avec franchise, passion et humour…

Jour de Galop. – Comment va Study of Man, 48 heures après son succès classique ?

Pascal Bary. – Le cheval va très bien. Pas de souci particulier. Il a bien récupéré.

Finalement, on peut dire que le choix d’aller vers les 2.100m du Jockey Club plutôt que sur les 2.400m du Derby était le bon…

Maintenant qu’il a gagné, oui, on peut le dire.

En 1998, après sa victoire dans le Jockey Club, Dream Well était jugé inférieur à City Honours parmi les candidats au Derby d’Irlande. En réaction, vous aviez déclaré au Racing Post : « J’ai vraiment envie qu’il gagne, pas pour ma satisfaction personnelle mais pour prouver qu’il est le meilleur 3ans. » Dream Well vous a donné raison en s’imposant en Irlande. Avez-vous la même ambition avec Study of Man dont la victoire a été très commentée ?

Cela va venir. Il faut juste laisser du temps au temps. Nous ne sommes que le 5 juin et un cheval comme lui aura beaucoup d’opportunités. Les commentaires n’ont aucune importance. Study of Man a battu ce qu’il avait à battre. Rien n’est défini pour ses futurs engagements, et ce d’autant plus qu’il y a le choix. Nous n’avons pas en tête une course en particulier. Le cheval est bien, il faut réfléchir et ne pas se tromper.

Combien de produits de Deep Impact avez-vous eus à l’entraînement ?

Trois, dont Study of Man et son propre frère, Tale of Life **. Ce dernier avait débuté par une victoire de sept longueurs en terrain lourd à Saint-Cloud, au mois de novembre de ses 2ans, devant quatre futurs black types. Pour sa rentrée à 3ans, il avait bien couru, n’étant battu que d’une longueur par New Bay (Dubawi) à Longchamp. Il a ensuite très mal couru dans la Poule d’Essai des Poulains (Gr1) avant d’être exporté pour diverses raisons aux États-Unis [où il détient le record de la piste en dirt de Keeneland sur 1.700m, mais n’a jamais réussi à percer au niveau black type, ndlr]. J’ai aussi eu une pouliche, Teepee, qui a couru quatre fois de manière infructueuse. Mais au haras, elle a donné naissance à Nomadic (Duke of Marmalade) qui s’est classée troisième du Prix Miesque (Gr3) sous mon entraînement.

À l'époque où Miesque courait, vous aviez déjà quitté l’équipe de François Boutin pour vous installer en tant qu’entraîneur. Quels souvenirs gardez-vous de la deuxième mère de Study of Man ?

Je ne l’ai pas beaucoup vu travailler le matin. C’est donc principalement l’après-midi que j’ai pu la voir à l’œuvre. Son accélération était formidable. D’ailleurs, j’avais couru le Breeders' Cup Mile à Hollywood Park avec Highest Honor (Kenmare) face à elle. C’était en 1987. Elle avait gagné et mon pensionnaire s’était classé septième. Il avait remporté le Prix d’Ispahan et s’était classé deuxième de la Poule d’Essai des Poulains, du Prix de la Forêt et du Jean Prat (Grs1). C’était un bon cheval mais surtout un très bon étalon. D’ailleurs il est toujours présent en tant que père de mère, comme dans le cas de Recoletos (Whipper) qui vient de remporter le Churchill Coolmore Prix d'Ispahan (Gr1). Highest Honor faisait la monte au Quesnay et Alec Head aimait bien le cheval. Il s’en était donc bien occupé. Pour en revenir à Miesque (Nureyev), je crois qu’Helike (Rahy) était le premier descendant de cette jument que j’ai eue à l’entraînement. C’était son petit-fils car issu d’East of the Moon (Private Account). Helike, né en 2001, s’était classé deuxième du Grand Prix de Marseille (L).

Trouvez-vous des points communs aux différents descendants de Miesque ?

C’est une question difficile. Au niveau des distances de prédilection, il y a de tout, de 1.600m à 2.400m. J’ai lu qu’elle était à l’origine de plus de 35 black types. J’ai le sentiment qu’elle a légué son tempérament et son accélération.

Le fait de travailler sur le long terme avec un éleveur-propriétaire rend-il votre travail plus intéressant ? Donnez-vous votre avis pour les croisements ?

Il est certain qu’il est important de connaître les familles des chevaux qu’on entraîne. C’est indéniablement un plus, car parfois on retrouve des qualités et des défauts communs. Je pense que pour un éleveur, obtenir des informations en provenance de l’entraînement est aussi très utile. Certains chevaux ont beaucoup de qualité mais ne sont pas capables de courir, par exemple en cas d’accident, et cela ne les empêche pas de bien produire une fois au haras. J’ai eu plusieurs sujets avec un grand potentiel mais qui n’ont jamais eu l’occasion de le montrer en piste. Malgré des problèmes physiques, nous savions que le potentiel était là. Et c’est une information qui remonte jusqu’aux personnes chargées d’établir les croisements.

Choisissez-vous les yearlings qui vous sont envoyés ?

Je reçois une liste, puis je vais voir les poulains. Enfin, c’est Maria Niarchos qui prend la décision d’envoyer un yearling chez tel ou tel entraîneur.

Quand avez-vous commencé à travailler pour la famille Niarchos ?

Le cheval qui a véritablement lancé notre collaboration, c’est Dream Well (Sadler’s Wells). Il courait pour l’association entre monsieur Bouchard, qui était déjà propriétaire chez moi, et la famille Niarchos. Quelques années auparavant, j’avais reçu deux yearlings, qui ne se sont pas révélés performants. Dream Well fut une bonne première pierre pour bâtir un édifice. Une partie de la réussite que j’ai pu connaître par la suite, c’est grâce à lui.

La victoire de Dream Well dans le Jockey Club remonte à 1998. C’était donc il y a vingt ans… Les courses et l’élevage fonctionnent par cycle. Dans les victoires comme les défaites, la casaque Niarchos est connue pour sa fidélité

C’est certain. Il faut être patient. Et savoir attendre si le cheval le mérite. Mais le travail est bien fait du début à la fin, en commençant par l’élevage. Leur réussite est le fruit d’efforts très importants, avec des juments extrêmement bien nées, qui sont saillies par de très bons étalons.

Dans cette réussite, François Boutin a-t-il eu une part importante ?

Oui, il adorait l’élevage. Avec Sir Philipp Payne Gallwey, il allait à Keeneland, il défendait les chevaux… Il était très présent. La casaque Niarchos a eu d’autres entraîneurs, mais il a beaucoup œuvré à leur réussite. Quand il a commencé à beaucoup entraîner pour eux, j’étais déjà parti.

Comment aviez-vous rencontré François Boutin ?

Je pense qu’on me l’avait présenté aux courses à Newmarket. Il m’a notamment fait comprendre que le plus dur dans les courses, c’est de durer. Mais c’est un métier formidable, qui permet notamment de faire beaucoup de rencontres.

Était-ce au moment où vous étiez chez Sir Mark Prescott ?

Oui. Pendant une année, à Newmarket, j’ai pu apprendre l’anglais et les bases du métier. En arrivant chez lui, je ne savais rien faire. Il gagnait des courses, mais pendant cette période, son écurie ne comptait pas de stars. Il m’avait été recommandé par Jean-Michel de Choubersky. J’y étais allé car j’avais déjà l’objectif de devenir entraîneur. Au total, j’ai passé une année en Angleterre, puis trois ans chez François Boutin. Ce fut une chance de pouvoir les côtoyer et d’observer leur travail. En outre, c’est en travaillant au service de monsieur Boutin que j’ai fait la connaissance de Gérard Larrieu. Quelques décennies plus tard, nous travaillons encore ensemble.

Comment passe-t-on de finaliste du Championnat de France junior de concours hippique aux chevaux de course ?

J’étais étudiant et les chevaux étaient pour moi un loisir. Je n’étais pas un champion du monde en concours hippique, loin de là ! J’avais monté à l’entraînement chez William Clout. Et cela m’avait beaucoup plu. Et puis je savais qu’il n’était pas simple de faire carrière dans les sports équestres… Je n’ai pas grandi au milieu des chevaux, mais j’ai commencé à monter à cheval de très bonne heure.

Quand on voit le jour à Neuilly, dans une famille qui ne vit pas du cheval, est-il difficile de faire accepter sa vocation d’entraîneur ?

Dans la vie, il faut faire ce que l’on aime. On n’a pas le choix. J’aimais cela et je l’ai fait. On ne m’a rien interdit.

Vous vous êtes installé en 1981 et dès l’année suivante, vous avez touché un très bon cheval…

Oui dès 1982, avec Deep Roots (Dom Racine). Il a gagné les Prix Morny et de la Salamandre (Grs1). Il s’était aussi classé deuxième du Prix Robert Papin (Gr2). Deep Roots a ensuite fait la monte au haras du Petit Tellier.

Parmi vos premiers clients, il y avait Jean-Louis Bouchard, qui d’ailleurs est encore présent dans votre effectif…

J'ai reçu son premier représentant, un achat à réclamer. Au départ, il a eu beaucoup de réclamers. Parfois on gagne, parfois on perd, mais c’était un exercice sympathique. Il a gagné quatre fois le Prix du Jockey Club, dont une fois en association. Cette réussite vient du fait que quand il se lance dans un projet, il le fait à fond, en se donnant les moyens de réussir. Et les résultats sont là.

Comment se porte son représentant, Naturally High, qui n’a pas pu se montrer performant dans le Prix du Jockey Club ?

Le cheval va très bien et je ne sais pas pourquoi il a couru aussi mal.

Dans le Prix du Jockey Club 2008, vous aviez eu l’audace de courir une femelle, Natagora, troisième. Pourquoi ce choix ?

Cette année-là, le Prix de Diane était beaucoup plus relevé, avec Zarkava** (Zamindar) et Goldikova ** (Anabaa). C’était une très grande génération, dès lors cela valait le coup de tenter sa chance face aux mâles. À 100m du poteau, elle était encore en tête. L’idée venait surtout de Patrick Barbe car c’est lui qui manageait son propriétaire.

Vous avez gagné le Prix du Jockey Club sur 2.100m et 2.400m. Que pensez-vous des polémiques au sujet de la distance ?

Il est certain que le format actuel demande plus de vitesse et que le Prix du Jockey Club a désormais pris la place du Prix Lupin. Par le passé, les chevaux en provenance de la Poule d’Essai rencontraient les sujets de distance dans le Lupin. Aujourd’hui, ils se retrouvent dans le Jockey Club. Au final, on a perdu un Gr1, qui devait être remplacé… et qui ne l’a toujours pas été. Cela ne sert à rien de regretter l’ancienne distance. Il faut s’adapter au programme. Je le prends tel qu’il est et j’essaye d’engager au mieux mes pensionnaires.

Parmi les entraîneurs français en activité, vous êtes désormais codétenteur du record de victoires dans le Derby français. Est-ce important pour vous ?

À mes yeux, c’est complétement anecdotique. Vous ne pouvez même pas imaginer à quel point ! Ce qui me plaît, ce sont les chevaux. Pas les records. Ce qui compte, c’est le bien-être des animaux. Je suis arrivé au galop par passion pour le cheval. D’ailleurs l’entraînement m’intéresse plus que les courses en elles-mêmes. Ce qui m’intéresse vraiment, ce sont les chevaux. S’ils sont moyens, tant pis, s’ils sont bons, tant mieux.

Mais vous avez aussi monté en course d’obstacle pendant votre service militaire. C’est une autre source de passion ?

Ce fut assez catastrophique ! J’ai monté sous l’uniforme en steeple-chase et cross-country, mais mes résultats n’ont pas été très glorieux.

Vous auriez aimé être éleveur ?

J’aime l’élevage, mais je pense que c’est une activité qui n’est passionnante que si l’on dispose de moyens très importants. L’élevage, c’est très dur.

Gloria de Campeao, lauréat de la Dubai World Cup 2010, occupe-t-il une place particulière dans votre cœur ?

Toutes les victoires sont belles. Ce qui compte, c’est que le travail soit bien fait. Concernant Gloria de Campeão (Impression), c’est une histoire assez particulière car c’est un cheval né au Brésil qui ne courait bien que dans les Émirats ou à Singapour. Je ne sais pas pourquoi. Après Singapour, au mois de mai, il restait tranquille en France. On le remettait à l’entraînement en septembre. À chaque tentative en France, il n’a rien fait. J’ai de très bons souvenirs de cette période. J’allais à Dubaï avec cinq ou six chevaux tous les ans. C’était très agréable.

Depuis vos débuts, dans les années 1980, les courses hippiques ont beaucoup changé... Vous a-t-il fallu vous adapter vous aussi ?

À présent, il y a beaucoup plus de courses, beaucoup plus d’opportunités… Mais je n’ai rien changé. Je continue à entraîner et à courir de la même manière. Je ne vais que rarement en province. L’objectif, c’est de gagner les bonnes courses si les chevaux ont le niveau.

Par rapport à cette période, la montée en puissance des entraîneurs installés en province est impressionnante…

Un bon cheval peut être entraîné n’importe où. Si vous avez le bon sujet et l’outil d’entraînement, il n’y a pas de raison que cela ne fonctionne pas. Ce qui a changé, ce sont les temps de trajet qui se sont considérablement raccourcis. À l’époque, il fallait 10 heures pour venir du Sud-Ouest jusqu’à Paris.