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LE MAGAZINE - Écuries de groupe : se réinventer ou disparaître ?

Courses / 07.06.2018

LE MAGAZINE - Écuries de groupe : se réinventer ou disparaître ?

Par Adrien Cugnasse

Souvent présentées comme le salut des courses françaises, les écuries de groupe n’ont que très rarement réussi à transformer l’essai dans notre pays. Alors que le concept semblait à bout de souffle, une nouvelle génération de projets, plus diversifiés et plus ouverts sur le marché, est en train de voir le jour.

Au départ, les écuries de groupe sont censées permettre à ceux qui n’en ont pas les moyens d’accéder au propriétariat en divisant les coûts. Après une période d’euphorie, un nombre important de projets ont été arrêtés. Certains par manque de performances et par lassitude des investisseurs. D’autres à cause d’un faible intérêt économique pour les socioprofessionnels.  

Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas mieux en France ? Depuis les années 1990, Pascal Adda est l’un des principaux créateurs d’écuries de groupe en France. Ses projets les plus connus sont l’écurie Club des Étoiles, les écuries RMC et l’écurie mansonnienne. Il nous a confié : « Au départ, un certain nombre de socioprofessionnels ont été séduits par le concept. Ils se sont lancés, avant se rendre compte que c’était très chronophage. Beaucoup s’en sont rapidement lassés. Un entraîneur, compte tenu du nombre de tâches qu’il doit mener à bien, n’a pas le temps de s’occuper de cela. Moi-même, j’y arrive car je dispose de collaborateurs dédiés à ces fonctions et qui mettent leurs compétences au service de plusieurs écuries de groupe en parallèle. » Le manque de rentabilité, en lien avec le temps investi, est souvent cité parmi les causes de disparition des écuries de groupe. Pascal Adda précise : « Le taux de couverture des frais d’entretien d’un cheval de course en France est connu. Dès lors, tout le monde sait qu’une société d’entraînement peut difficilement s’en sortir avec pour seuls revenus le pourcentage sur les gains et les pensions, sauf coup de chance, c’est-à-dire un cheval exceptionnel. Dès lors, il faut pouvoir vendre afin de dégager des ressources. »

Les complexités et la lenteur de l'administration française sont aussi souvent évoquées. « J’ai bon espoir que la législation se simplifie encore en France et que l’on fasse sauter certains freins qui brident certainement une création plus aisée de nouvelles écuries. » La véritable plus value des projets lancés par Pascal Adda réside dans la création de nouvelles vocations. Parmi les milliers de porteurs de parts de ces différentes écuries, plus de 150 ont ensuite pris leurs couleurs. L’espoir est donc de faire émerger de potentiels investisseurs et passionnés dans cette population.

La situation est différente dans les pays anglo-saxons. En Irlande, en Angleterre et surtout en Australie, les écuries de groupe sont beaucoup plus nombreuses. Plus pérennes aussi et certaines sont présentes à haut niveau. Pascal Adda explique cette différence : « Outre-Manche, les écuries de groupe sont un phénomène ancien qui a atteint une plus grande maturité. Les Anglo-Saxons acceptent le fait d’avoir des échecs, tout en voulant continuer à investir l’année suivante. Souvent, en France, lorsque cela se passe moyennement bien, les gens ne veulent pas continuer. Aussi, au départ, je pense qu’il faut être extrêmement clair dans la manière de présenter le propriétariat. C’est un loisir, qui peut s’équilibrer si tout se passe bien, voire être profitable dans certains cas. » L’exemple le plus frappant est certainement celui d’Elite Racing Club. Fondée en 1992, cette écurie de groupe rassemble 10.000 parts à 199 £. Outre son effectif de 20 chevaux à l’entraînement, le projet élève avec sept poulinières. En plus de 25 années d’existence et 350 victoires, les porteurs de parts ont eu le bonheur de remporter 39 courses black types en plat et sur les obstacles, dont huit Grs1. Marsha (Acclamation), une élève d’Elite Racing Club, a gagné les Nunthorpe Stakes et le Qatar Prix de l'Abbaye de Longchamp (Grs1). Coolmore l’a achetée six millions de Guinées en décembre 2017. Plus médiatique encore, notamment grâce à Harbinger (King George VI & Queen Elizabeth Stakes) et Motivator (Derby d’Epsom), Highclere propose des syndicats avec des parts allants de 6.950 £ à 47.500 £. Cette année, Luminate (Prix Pénélope, Gr3) vise le Prix de Diane Longines (Gr1) avec de légitimes ambitions.

Ils jouent la carte de la diversification. Fondée en 2014 par Sébastien Desmontils et Mathieu Brasme, l’écurie Brillantissime n’a pas tardé à prendre son envol, avec 10 victoires en 2015. Plusieurs black types comme Azaelia (2e du Vanteaux, Gr3, 4e du Prix de Diane Longines, Gr1) ou Sugar Crush (2e du Prix Finot, L) ont fait décoller le projet avant d’être exportés. En parallèle, l’achat de deux parts de l’étalon trotteur Brillantissime – qui officie à 10.000 € – s’est révélé fructueux. Dans la même veine, l’écurie Vivaldi, qui a vu le jour plus récemment, rassemble des participations dans huit chevaux à l’entraînement, des parts de quatre étalons (Almanzor, Montmartre, Zarak et Dariyan) et sept chevaux d’élevage. L’entité compte déjà deux victoires cette année. Ces deux exemples illustrent une tendance vers la diversification des sources de revenus de certaines écuries de Groupe, qui en profitent pour faire découvrir une palette plus large du cycle de production et d’exploitation du cheval de course. Dans les deux cas, et c’est bien logique, le ticket d’entrée est très supérieur aux quelques centaines d’euros demandés par certaines écuries très grand public.   

Une écurie 100 % obstacle. Pascal Adda s’apprête à lancer un nouveau concept et il nous a confié à ce sujet : « Le projet n’est pas encore nommé mais il est déjà bien avancé. Nous souhaitons créer une écurie de groupe en trouvant 20 sauteurs de 2ans : 10 femelles dont nous louerions la carrière de course à leurs éleveurs et 10 mâles que nous achèterions. Il faut que le nombre de chevaux soit suffisamment important, afin d’avoir des partants régulièrement, mais également de pouvoir vendre un ou deux sujets, si l’occasion se présente, sans dépeupler l’effectif. Au départ, pour faire patienter les gens, nous achèterons certainement quelques chevaux à réclamer, car il faut du temps avant de voir en piste des sauteurs acquis à 2ans. Pour les éleveurs, le bénéfice est réel, car ces chevaux vont tous débuter en France et la très grande majorité va poursuivre une carrière dans notre pays. C’est clairement plus avantageux que l’exportation et, en fin de carrière, ils récupéreront les femelles que nous avions en location. » Concernant la genèse de ce projet, il a précisé : « Il n’était pas possible d’associer l’image de l’écurie RMC avec l’obstacle car c’est une discipline à risque. Au fil des années, de projet en projet, j’ai appris à mieux cerner les attentes des passionnés français. Dans le même temps, nous avons créé un fichier de plus de 10.000 personnes, constitué lors des écuries de groupe précédentes. Au sein de ce vivier, j’ai repéré deux catégories que cette écurie de sauteurs peut réunir. D’une part, une majorité de personnes qui ont envie de faire courir sur les obstacles, mais qui n’en ont pas toujours les moyens à titre individuel. Et d’autre part des investisseurs, certainement moins nombreux, qui s’intéressent aux courses et qui souhaitent acheter des chevaux, mais pas forcément financer leur carrière. » 

Au-delà de la compétition. Les programmes français ont aussi vu fleurir un certain nombre d’écurie de groupe dont les ambitions ne sont pas uniquement sportives. C’est le cas de l’écurie Les Élégantes – trois victoires en 2018 – qui rassemble 21 femmes. Leurs quatre chevaux ont pour vocation de soutenir l’activité d’un jeune entraîneur, Armand Lefeuvre. Bérengère et Justine Lefeuvre nous ont confié : « C'est une très belle aventure humaine. Sur le plan hippique nous sommes heureuses que notre entraîneur, également mari, frère et beau-frère, voie son travail récompensé. Pour ce qui est des autres participantes, nous sommes fières de pouvoir dire que nos objectifs sont pour le moment remplis. La première année, une de nos Élégantes a pris ses propres couleurs, plusieurs fréquentent maintenant les PMU et d'autres s'intéressent à l'élevage ! Le fils d'une Élégante se renseigne d'ailleurs actuellement pour participer aux courses de poneys ! Nous avons clairement "mouliné" la première année, pour le montage juridique de notre écurie. Nous aspirons à un "kit" prêt à l’emploi pour le montage des écuries de groupe afin de faciliter les démarches. Notre grande chance, c'est "l'union qui fait la force" car si un moment d'essoufflement se fait sentir, il y a toujours l'une de nous trois pour relancer l'enthousiasme ! Les écuries de groupe ont un rôle central à jouer pour l'avenir des courses en France. Aujourd'hui il y a de très grands propriétaires, avec des moyens permettant d'avoir beaucoup de chevaux, mais ceux-ci se font rares. »

Se tourner vers les entreprises.  Arqana s’est lancée depuis cinq ans dans l’aventure des écuries de groupe. Pauline Boulc'h Mascaret, qui est responsable de ce projet au sein de l’agence de vente, nous a expliqué : « Arqana Racing Club joue son rôle "d’école du propriétariat", au bénéfice de tous les acteurs de la filière. Forts de l’expérience acquise, et maintenant que nous pouvons compter sur un superbe outil comme ParisLongchamp, nous souhaitons faire évoluer Arqana Racing Club avec un volet tourné notamment vers les entreprises et une écurie de groupe lancée tous les deux ans. » Jusqu’à présent, les efforts étaient principalement concentrés sur les particuliers : « Outre l’important volet sportif axé sur le suivi à l’entraînement et aux courses, nous mettons un accent particulier sur la qualité de la communication : newsletters régulières avec rapports détaillés, photos, vidéos et actualités de la filière, organisation d’événements… Il y a également un volet pédagogique complet, avec une immersion privilégiée dans les coulisses de l’élevage, de l’entraînement, des courses et des ventes. C’est en découvrant de l’intérieur cette filière, en rencontrant ses acteurs et en comprenant son fonctionnement que nos clients se passionnent véritablement pour les courses et prennent leurs couleurs. Depuis 2013, nous avons créé quatre écuries de groupe. Cela représente un total de 124 parts souscrites par 86 personnes différentes, certains associés étant impliqués dans différentes écuries. Les trois quarts n’avaient jamais possédé un cheval de course auparavant. À l’issue de cette première expérience très riche, 27 d’entre eux, soit près d’un tiers, ont obtenu ou sont en cours d’obtention de leur agrément en qualité de propriétaire, en pleine propriété ou en association. »