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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

LE MAGAZINE - Nureyev a (enfin) trouvé ses continuateurs !

Courses / 29.06.2018

LE MAGAZINE - Nureyev a (enfin) trouvé ses continuateurs !

Par Adrien Cugnasse

Ces dernières semaines, deux fils de Pivotal se sont distingués en Europe, Farhh et Siyouni. Le premier effectue une percée remarquée tandis que le second ne cesse de confirmer. Ces deux jeunes étalons sont peut-être en train de sauver la lignée de Nureyev… dont l’histoire est romanesque.

À peine un étalon sur 20 réussit vraiment sa carrière de reproducteur, et passer de père de gagnants à père de pères, c’est encore autre chose. On peut être un sire de premier plan, dominer son époque, mais ne pas être capable d’engendrer des fils qui connaissent le succès au haras. À l’inverse, un sire méconnu ou peu recommandable donne parfois un fils capable d’être le point de départ d’une lignée mâle. Qui aurait cru que Waajib (Try my Best), qui n’avait pas brillé lors de sa courte carrière au haras, serait capable de fonder une lignée qui est aujourd’hui en pleine explosion avec Acclamation (sept fils au haras) et son fils Dark Angel (sept fils étalons) ? De la même manière, il n’était pas évident que la lignée de Nureyev (Northern Dancer) se perpétue par l’intermédiaire de Polar Falcon, dont l’entrée au haras n’avait pas fait grand bruit (à 6.500 £), en comparaison avec les premiers pas de Peintre Célèbre (dont le prix de saillie était 10 fois supérieur), Theatrical, Soviet Star et autres… Pourtant, Polar Falcon, par le biais de son fils Pivotal, géniteur de Siyouni et de Farhh, peut être considéré comme le meilleur continuateur de Nureyev. Des premiers pas du grand étalon façonné par François Boutin à la deuxième place de City Light dans les Diamond Jubilee Stakes, nous vous proposons, en dix dates clés, les petites histoires de cette véritable saga.  

1979

Quand la TVA avantageait la France

Pour sa première sortie publique, à 2ans, Nureyev avait pulvérisé l’opposition dans le Prix Thomas Bryon (Gr3). Son entraîneur, François Boutin, l’avait récupéré quelques mois auparavant, en provenance de l’écurie de Peter Walwyn. Franco Raimondi, qui conserve précieusement sa collection de Racehorses, a trouvé dans l’édition 1979 une des raisons de l’arrivée de ce poulain à 1,3 million de dollars dans l’Hexagone. Ce dernier a traversé la Manche notamment pour des questions de fiscalité, après son passage chez Walwyn, dont l’écurie avait été frappée par un virus. En Angleterre, la TVA représentait 15 % de la valeur commerciale, soit 195.000 $ dans le cas de Nureyev. On peut aussi se poser la question de savoir pourquoi il avait débuté directement au niveau Groupe. Xavier Bougon, qui fait référence sur ces questions, nous a fourni une copie du code des courses de l’époque : Nureyev est tombé sous le coup d’un règlement qui stipulait qu’un sujet américain n’étant pas à l’entraînement en France depuis le 1er janvier ne pouvait prendre part qu’à une course d’un nominal supérieur à 35.000 francs (de l’époque). Il n’avait donc pas d’autre choix que de débuter directement au niveau black type.

1984

Une petite alezane au grand cœur

Marie d’Argonne (Jefferson), future mère de Polar Falcon, ne payait vraiment pas de mine… Ce qui ne l’empêchait pas de galoper. Michel Zerolo se souvient : « Marie d’Argonne était passée à la vente de la succession Mathet. C’était une petite alezane très claire avec des crins lavés et des balzanes. Elle n’était pas très jolie mais avait un certain moteur. Sa mère avait déjà produit Marie de Litz (Dictus), lauréate des Prix de Pomone (Gr2) et de Royaumont (Gr3) et troisième du Gran Premio di Milano, Milan (Gr1, 2.400m). En 1984, alors qu’elle était troisième du Prix Pénélope (Gr3), j’ai acheté Marie d’Argonne en association avec Edward Seltzer. Nous l’avons fait courir avec un certain bonheur aux Etats-Unis, où elle s’est imposée au niveau Listed tout en montant sur le podium de plusieurs Groupes. Elle a quitté l’entraînement assez tard, à l’âge de 5ans, mais je voulais vraiment qu’elle soit saillie par Nureyev, qui venait d’arriver à Walmac. » Outre Polar Falcon, Marie d’Argonne a aussi produit Marie Rheinberg (Surako), la mère de Le Havre (Noverre). Elle figure donc dans le pedigree de deux des trois étalons les plus chers de France.

1990

Le cheval dont l’Amérique ne voulait pas

Avant de devenir l’excellent sprinter dont on se souvient encore, Polar Falcon a été un yearling dont personne ne voulait. Michel Zerolo nous a expliqué pourquoi : « Le poulain était né tard. C’était un petit yearling et il n’a pas été vendu à Keeneland. Nous l’avons ensuite envoyé à Tattersalls, où il n’a encore une fois pas trouvé preneur. Nous avons donc choisi de le placer à l’entraînement chez Olivier Douïeb. Mais ce dernier était souffrant et il est d’ailleurs décédé peu après, en nous conseillant d’envoyer le cheval chez Criquette Head, laquelle n’avait plus de place. Polar Falcon est donc arrivé chez mon ami John Hammond. Il a débuté au mois de mai de ses 3ans sous mes couleurs. C’était en 1990. À cet âge, il est monté sur le podium du Prix du Pont du Jour (L), du Grosser Preis Von Düsseldorf (Gr2, 1.700m) et de l’Elite Preis (Gr2, 1.600m) à Cologne. À la suite de ces performances, il a été acquis par les Américains de Dogwood Stable. Pendant la quarantaine, à New York, le cheval a été diagnostiqué positif à la morve. On nous proposait alors deux solutions : l’abattre ou le rapatrier en Europe. Il a donc retraversé l’Atlantique pour passer soixante jours à Grosbois. C’était un petit cheval assez épais et très élégant. Ses genoux n’étaient pas très bons lorsqu’il était foal et il avait été opéré. Je pense qu’il n’a pas transmis ce défaut. »

John Hammond, l’entraîneur de Polar Falcon, nous a expliqué : « Ce problème de morve, cela paraissait assez improbable pour un cheval en pleine santé. À son retour en France, nous avons pu constater qu’il n’avait absolument rien. C’était une erreur des autorités sanitaires américaines et j’ai suggéré à David Thompson, de Cheveley Park Stud, de faire une offre. À l’époque, ces derniers avaient acquis de cette manière plusieurs chevaux à l’entraînement comme Goofalik (troisième du Budweiser International, Gr1), Flag Down (deuxième des Man O’War Stakes, Gr1), Voleris (Prix du Rond Point, Gr2)… »

1991

Le jour où Polar Falcon a brisé un record à Haydock

À 4ans, sous les couleurs de David Thompson, Polar Falcon a remporté son premier Groupe, le Prix Edmond Blanc (Gr3, 1.600m). John Hammond a alors pris une décision qui a permis au poulain de prendre une tout autre dimension. Le Cantilien se souvient : « C’était un cheval plutôt facile et gentil. Il n’était pas du tout démonstratif le matin, faisant des canters avec une petite action. Mais il avait vraiment une très bonne accélération. Après sa quatrième place dans le Jacques Le Marois, deux options se présentaient. Aller sur 2.000m de l’Arlington Million ou le raccourcir. J’avais eu une longue conversation avec Cash Asmussen. Un matin, il était venu le travailler sur une distance plus courte. C’est un cheval qui ne montrait aucune vitesse à l’entraînement et qui s’est révélé avec l’âge. Le raccourcissement fut bénéfique et sa victoire dans la Ladbrokes Sprint Cup (Gr1) à Haydock avait vraiment marqué les esprits. Il était encore dernier à 300m du poteau et avait gagné en étant presque arrêté, établissant au passage le nouveau record de la piste. Polar Falcon devançait alors Sheikh Albadou (Breeders’ Cup Sprint, Nunthorpe Stakes et Haydock Park Sprint Cup, Grs1), Shadayid (1.000 Guinées et Prix Marcel Boussac, Grs1), Mystiko (2.000 Guinées, Gr1)… Ce fut une grande performance. Né tard, il n’avait pas couru à 2ans. Mais un cheval de vitesse peut être tardif. Vitesse et précocité sont deux choses différentes. Red Rum [triple vainqueur du Grand National de Liverpool, ndlr] avait gagné sur 1.000m à 2ans. À l’autre bout du spectre, Elmhurst (Wild Again) avait débuté à 3ans sur 2.400m à Evreux. À 7ans, il a battu le record de la piste dans la Breeders’ Cup Sprint (Gr1). »

1992

Une carrière éclair au haras

À 5ans, l’heure de la retraite sportive était arrivée pour Polar Falcon. Il a alors intégré Cheveley Park Stud. Chris Richardson, le directeur du haras anglais, nous a confié : « Nous étions très intéressés par la possibilité d’intégrer un fils de Nureyev dans notre effectif. Je connaissais très bien Nureyev, étant donné que je m’étais occupé de lui à Fresnay-le-Buffard. Les victoires de Polar Falcon dans les Juddmonte Lockinge Stakes (Gr2, 1.600m) et dans la Ladbroke Sprint Cup (Gr1), sous les couleurs de M. Thompson, furent sa meilleure carte de visite auprès des éleveurs britanniques. Il fut complet lors de sa première saison. Nous avons ensuite eu beaucoup de chance. Polar Falcon avait un très bon mental, de la classe et de la vitesse. Dans tout ce que nous avons pu lui demander au cours de sa carrière, Polar Falcon s’est toujours donné à 100 %. Il a transmis ses qualités mais il avait déjà 10ans quand Pivotal a gagné son Gr1 et, malheureusement, nous l’avons perdu quatre années plus tard. Il n’a pas pu récolter les fruits de la popularité que ses quatre gagnants de Gr1 auraient dû lui apporter et il n’a jamais fait la monte pour un tarif élevé [8.000 £ lors de son ultime saison, ndlr]. Nous avons toujours voulu proposer nos étalons à des tarifs compétitifs et il faut se souvenir que, au début des années 1990, les sprinters étaient moins populaires au haras qu’ils ne le sont aujourd’hui. »

1993

Le premier fut le bon !

Le 19 janvier 1993, à Cheveley Park Stud, Fearless Revival (Cozzene) donnait naissance au tout premier produit de Polar Falcon. C’était un mâle alezan. Son nom ? Pivotal ! Sous l’entraînement de Sir Mark Prescott, il a gagné deux de ses trois sorties, avec de la marge, à l’âge de 2ans. À 3ans, Pivotal n’a couru que trois fois, s’imposant notamment dans les King’s Stand Stakes (alors Gr2) et dans les Nunthorpe Stakes (Gr1). Il s’est aussi classé sixième d’une grande édition de la July Cup, derrière Anabaa (Danzig) et Danehill Dancer (Danehill). Chris Richardson se souvient : « Pivotal était un cheval très sérieux en piste, comme son père et comme son grand-père Nureyev. À 2ans, il a battu le record de vitesse des 1.000m de Folkstone. Compte tenu de son pedigree, nous ne pensions pas forcément qu’il serait un sprinter. »

1997

Pivotal, l’histoire d’une ascension

La progression du prix de saillie d’un étalon est un bon indicateur de sa popularité et, dans le cas de Pivotal, elle est impressionnante. Après avoir débuté à 6.000 £ en 1997, il est monté jusqu’à 85.000 £ en 2008. Toujours fertile à l’âge de 25ans, il officie à présent à 40.000 £. Entre-temps, l’étalon a donné 225 black types, et ses statistiques sont impressionnantes. Selon Global Stallions, 52 % de ses produits ont gagné et 72 % ont vu un champ de courses (Galileo est à 50 % et 74 %). Grâce aux performances classiques de Sariska (Oaks d’Irlande et Oaks d’Epsom, Grs1), Saoire (1.000 Guinées d’Irlande, Gr1), Briseida (1.000 Guinées allemandes, Gr2), Halfway to Heaven (1.000 Guinées d’Irlande, Gr1)… cela fait longtemps qu’il a quitté la case étalon de vitesse. Chris Richardson nous a expliqué : « On me demande souvent avec quel type de juments il faut le croiser. Le fait est qu’il produit remarquablement bien avec tout ce que l’on peut lui présenter, étant capable de donner des chevaux de Gr1 du sprint jusqu’à 2.400m. Pivotal a représenté un véritable outcross pour les lignées de Sadler’s Wells, Danehill et Mr. Prospector, ce qui n’est pas très courant de nos jours. À présent, il est aussi devenu un père de mères de tout premier plan. À Cheveley Park Stud, nous avons 35 filles de Pivotal à la reproduction. » Tête de liste des pères de mères lors du meeting de Royal Ascot 2018, l’étalon de Cheveley Park Stud a déjà donné les génitrices de 12 gagnants de Gr1, dont Cracksman (Frankel), Hydrangea (Galileo), Olmedo** (Declaration of War), Précieuse (Tamayuz), Rhododendron (Galileo)…

2002

La marque d’un grand étalon

Père de classiques, Pivotal devait ensuite prouver qu’il pouvait aussi être un père de pères. Kyllachy, champion sprinter chez les chevaux d’âge en Europe en 2002, a intégré Cheveley Park Stud l’année suivante. Il a été le premier fils de Pivotal au haras. Kyllachy, dont le prix de saillie a été multiplié par deux entre sa première et sa dernière saison de monte, a donné trois gagnants de Gr1 avant de prendre sa retraite. En 2018, la moitié des étalons stationnés à Cheveley Park Stud portent le sang de Polar Falcon (Pivotal, Mayson, Garswood et Twilight Son). Chris Richardson nous a confié : « Abondance de biens ne nuit pas ! C’est une lignée avec de la vitesse qui nous a beaucoup apporté et avec laquelle nos clients ont connu de grands succès. Avec Intello (Galileo) et Ulysses (Galileo) nous avons à présent les étalons pour les croiser avec les juments descendant de Polar Falcon. »

2014

Siyouni éclate au grand jour

Sous l’entraînement d’Alain de Royer Dupré, Siyouni fut un 2ans de tout premier plan, le quatrième meilleur de sa génération en Europe. Il a notamment remporté le Prix Jean-Luc Lagardère (Gr1) et n’a trouvé qu’une pouliche du calibre de Special Duty (Hennessy) pour lui barrer la route dans le Prix Robert Papin (Gr2). À 3ans, Siyouni s’est classé deuxième du Prix Jean Prat et troisième du Prix du Moulin de Longchamp (Grs1).

Au haras, il a montré une tout autre envergure. Sa première génération, née en 2012, comptait 11 black types sur 76 produits enregistrés par France Galop (14,5 %), ce qui est d’autant plus remarquable pour un étalon officiant à 7.000 €. Son prix de saillie a été multiplié par 10. Grâce à Laurens (Prix de Diane Longines, Gr1) et Ervedya (Poule d’Essai des Pouliches), Siyouni fait son entrée à l’âge de 11ans dans un club très sélect, celui des étalons français ayant donné deux gagnants classiques. Récemment, Le Havre l’avait intégré à 10ans (avec La Cressonnière et Avenir Certain). Il est intéressant de comparer ces résultats avec ceux des étalons français des générations précédentes. Anabaa (d’où Style Vendôme et Anabaa Blue) avait 21ans lorsqu’il a décroché une deuxième victoire classique. Linamix (d’où Vahorimix) était âgé de 14ans lors de l’unique succès classique de sa production. Enfin, Kendor a produit trois gagnants de Gr1… mais aucun classique.

2018

Un père de pères qui s’affirme

Après Kyllachy, désormais retraité, et Siyouni, Pivotal se signale désormais avec un autre de ses fils, Farrh, lequel avait gagné au niveau Gr1 à 5ans sur le mile. L’étalon de Darley a actuellement sa première génération en piste, avec 78 sujets de 3ans en âge de courir. Mais il est déjà sorti cinq black types, dont Nocturnal Fox, brillant lauréat du Prix Hocquart Longines (Gr2) et qui est attendu au niveau Gr1, et Dee Ex Bee, deuxième du Derby d’Epsom et qui sera un des favoris de l’équivalent irlandais ce samedi. Cette année, Coolmore a investi dans deux fils de Siyouni, le très bien né Almerton (gagnant de Gr2 à 2ans en Australie) et le placé classique Le Brivido (Jersey Stakes, Gr3)… Pour cette multinationale du pur-sang, dans un contexte de surabondance du sang de Sadler’s Wells, les fils de Siyouni représentent un outcross parfait. City Light (Siyouni x Kendor x Irish River x Luthier) présente lui aussi un papier très attractif car différent de ce que l’on trouve communément de l’autre coté de la Manche. Le jour de son entrée au haras, quelques esprits chagrins lui reprocheront certainement de n’avoir pas décroché son black type à 2ans… ce qui était aussi le cas de ses aïeuls Pivotal et Polar Falcon ! En montant sur le podium des Diamond Jubilee Stakes (Gr1) Royal Ascot, City Light marche dans les traces de Society Rock (Rock of Gibraltar), Choisir (Danehill Dancer) et autres Danehill (Danzig)…