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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Aurélien Lemaître en pleine lumière

Courses / 30.07.2018

Aurélien Lemaître en pleine lumière

Par Alice Baudrelle

Aurélien Lemaître a remporté dimanche dernier son premier Gr1 en selle sur With You ** auquel il a toujours été associé en compétition. Ȃgé de 28ans, le jockey nous a raconté cette victoire, sa relation avec Freddy Head et ses expériences passées.

Jour de Galop. – Qu’avez-vous ressenti au passage du poteau avec With You ?

Aurélien Lemaître. – J’étais ému et ravi, bien sûr. Cela fait longtemps que je me lève tous les jours dans l’espoir de connaître un moment comme celui-là, donc quand il arrive, cela fait vraiment plaisir.

With You est invaincue sur la distance de 1.600m. Elle a déjà failli gagner sur plus long dans le The Gurkha Coolmore Prix Saint-Alary, mais elle semble un peu limitée en tenue. Qu’en pensez-vous ?

Elle nous a prouvé dans le Saint-Alary qu’elle tenait les 2.000m. Je pense qu’une distance plus longue serait un peu le bout du monde pour elle. Sur un champ de courses plat, elle pourrait peut-être le faire, mais je ne pense pas qu’elle serait capable d’être aussi performante sur 2.100m ou 2.400m sur des hippodromes comme Chantilly ou encore ParisLongchamp.

Pensez-vous qu’elle soit capable de réaliser le doublé Rothschild - Jacques Le Marois ?

Cela dépend de l’opposition. Une chose est sûre, c’est que vu la façon dont elle a gagné dimanche, elle devrait très bien courir. L’année dernière, j’avais déjà l’espoir de remporter mon premier Gr1 avec elle. C’était l’une des trois meilleures juments que j’avais à ma disposition. Lorsque nous avons été battus d’une courte tête dans le Saint-Alary au printemps, je me suis douté que j’allais gagner un Gr1 avec elle d’ici la fin de l’année.

Votre accident est arrivé à un moment crucial de la saison. Comment avez-vous préparé votre retour à la compétition ?

Effectivement, ce n’est pas arrivé au bon moment puisque j’ai subi une fracture du coude durant la période des préparatoires aux classiques. Le lendemain de mon opération, le chirurgien m’a fait bouger la main et m’a donné quelques consignes que j’ai appliquées tout de suite, comme bouger mon bras ou essayer de reprendre de la force dans la main. Je n’en avais plus du tout après une immobilisation de deux jours. J’ai tout fait pour garder ma condition. Pour cela, j’ai fait beaucoup de vélo, et au bout d’une semaine et demie, j’ai commencé la course à pied pour garder la forme. J’ai aussi fait de la musculation pour reprendre de la force et de la souplesse, car la flexion était un peu difficile les premières semaines. Je m’entraînais à tendre le bras, à relâcher, avec le kiné mais aussi chez moi grâce au cheval mécanique. J’essayais de pousser, de tirer dessus avec un poids au bout. Je tentais d’allonger mon bras tous les jours un peu plus ! Je n’avais jamais eu d’accident aussi conséquent. Il y a une dizaine d’années, je me suis cassé la clavicule. Mais le coude, c’est plus compliqué à se remettre et c’est près de l’articulation. Tout le monde avait peur que je reprenne trop vite. Mais quand j’ai repris, je savais que j’étais en condition et que cela ne me faisait plus mal. Le professeur Judet m’avait dit que je pourrais reprendre au bout de trois semaines. Il a l’habitude d’opérer des jockeys d’obstacle et de plat et il était plutôt confiant. Il sait que les sportifs sont assez durs au mal et que nous n’aimons pas rester chez nous ! Voir les autres gagner des courses pendant que nous sommes dans le canapé devant la télé, c’est difficile…

Votre retour à la compétition a eu lieu dans le Prix Cléopâtre. Cela ne s’est pas passé comme prévu avec Luminate, qui se présentait pourtant invaincue au départ de ce Gr3. Vous avez même été rétrogradé de la deuxième à la cinquième place. Beaucoup de professionnels vous en auraient voulu, mais pas Freddy Head…

Freddy Head était un peu énervé, mais il sait comment ça se passe. La vie d’un jockey est faite de hauts et de bas et il le sait en toute connaissance de cause. Il m’a soutenu et ne m’a pas laissé tomber. Nous avions un peu de pression ce jour-là car la pouliche se présentait invaincue. Le cheval qui était à mon extérieur me mettait beaucoup de pression, alors j’ai décalé ma pouliche. Malheureusement, celle qui était devant moi a changé de jambe et elle a fait un écart, ce qui a amplifié le mouvement. Cela a créé une grosse vague alors qu’en temps normal, cela aurait dû être un tout petit mouvement.

Vous êtes un garçon assez discret. Comment êtes-vous arrivé dans ce milieu ?

Je n’ai pas du tout de famille dans les chevaux. Je montais dans un centre équestre quand j’étais petit, mais j’avais déjà regardé des courses et la vitesse m’attirait beaucoup. Je suis donc arrivé à l’Afasec à l’âge de 14 ans et je me suis retrouvé au service de Freddy Head, que je ne connaissais pas du tout ! Je n’avais aucun contact dans les courses et je ne connaissais personne, ni parmi les entraîneurs, ni parmi les jockeys.

Vous êtes au service de Freddy Head depuis vos débuts dans le milieu. Comment expliquez-vous cette longévité ?

Je n’ai jamais voulu partir, tout simplement ! J’ai pris mon temps. D’autres jockeys seraient peut-être partis, mais j’ai préféré rester, m’accrocher et travailler. Et ça a payé ! Cela fera quinze ans au mois de septembre que je suis à son service.

Vous avez toujours monté régulièrement pour l’extérieur en obtenant de bons résultats. Pourtant, il a fallu du temps avant que certains professionnels vous fassent confiance…

Cette année, j’ai davantage de gagnants pour l’extérieur que pour mon patron, malgré le mois d’arrêt que j’ai subi. J’ai monté 42 gagnants depuis le début de la saison. J’ai toujours été quelqu’un de discret. Je fais une trentaine de gagnants par an, sans vraiment me démarquer. C’est lorsque que Freddy Head a commencé à me faire un peu plus monter que les gens ont commencé à me solliciter davantage. Ma première victoire de Groupe, avec Rosso Corsa, dans le Prix du Palais-Royal (Gr3) et pour l’entraînement de Georges Mikhalides, a été également un élément déclencheur dans ma carrière.

Vous êtes parti plusieurs fois à l’étranger. Que retenez-vous de ces expériences ? Seriez-vous prêt à y retourner ?

Je suis allé aux États-Unis plusieurs fois. J’ai travaillé pour Julio Canani à Santa Anita quand j’avais 19 ans. Je suis aussi allé chez Bill Mott en Floride. C’est quelqu’un qui m’a beaucoup appris et qui m’a fait confiance. Rodolphe Brisset était son bras droit à l’époque et il m’a expliqué beaucoup de choses, notamment le travail au chronomètre. J’ai vite réussi à m’adapter et à avoir des résultats là-bas. Il y a une grosse différence de rythme entre les courses américaines et les courses françaises. Nous sommes habitués ici aux courses tactiques, alors qu’aux États-Unis, tout est une question de rythme. Il faut sentir son cheval pour aller dans son tempo. S’il part un peu mou et qu’il est débordé, il faut l’écouter. Si au contraire il a un peu d’influx et veut aller de l’avant, il faut aller dans son rythme et ne pas le contrarier. Toute expérience est bonne à prendre et fait progresser. Aux États-Unis, quand vous montez douze lots par jour, vous êtes obligé de vous améliorer, d’autant plus que vous galopez les chevaux pratiquement tous les jours. Vous vous habituez à écouter votre cheval et je pense que c’est très important. Je serais prêt à retourner à l’étranger car j’espère encore voyager. Dès que j’aurai des opportunités, je repartirai aux États-Unis et, pourquoi pas, au Japon ou à Hongkong, car l’hiver est un peu creux en France.

Gagner votre premier Gr1 était clairement votre objectif depuis le début de l’année. Maintenant que c’est fait, quel sera le prochain ?

En gagner d’autres (rires) ! Je souhaite continuer sur la même dynamique. Je m’étais fixé comme objectif de faire plus de gagnants que l’année dernière et cela a l’air bien parti malgré mon mois d’arrêt. Je continue donc sur cette lancée et j’espère regagner un ou deux Grs1 d’ici la fin de l’année. Peut-être avec Luminate et Efaadah ?