DEAUVILLE, D’ICI ET D’AILLEURS - Saratoga, ses millions et ses millionnaires

International / 16.07.2018

DEAUVILLE, D’ICI ET D’AILLEURS - Saratoga, ses millions et ses millionnaires

Par Franco Raimondi

Le meeting de Deauville, qui commence le 28 juillet prochain, n’est pas une spécificité française. Des courses l’été, sur un lieu de villégiature coté, avec toute une vie sociale organisée autour du cheval, cela existe ailleurs. Nous vous proposons une série sur ces Deauville version internationale, en commençant par Saratoga, aux États-Unis.

Saratoga Springs, dans l’état de New York, est une ville de 27.000 habitants et l’année dernière, lors des quarante réunions de son meeting, l'hippodrome a enregistré une moyenne de spectateurs proche de 28.000. La New York Racing Association, qui gère aussi Belmont Park et Aqueduct, les deux hippodromes de la métropole, aurait déjà fermé depuis longtemps sans son joyau estival, qui donnera vendredi le coup d’envoi de sa saison. L’année dernière, la Nyra a organisé 225 réunions et Saratoga, avec 1.117.838 visiteurs, a été responsable de 64,2 % des entrées payantes, de 45,3 % des enjeux aux guichets des hippodromes, et de 31 % des enjeux totaux. Tout ça avec 17,7 % des réunions ! D’après les comptes de l’État de New York, l’hippodrome de Saratoga a engendré en 2017 presque 2.600 emplois et 237 millions de dollars de revenus pour l’économie locale. 

Une table de pique-nique pour 180 $. On peut même se demander pourquoi la Nyra ne fait pas que des courses à Saratoga et ne laisse pas tomber ses deux hippodromes en ville, mais la réponse est simple. Le vieux champ de courses, qui existe depuis 1863 et n’a pas beaucoup changé depuis, est synonyme pour les New-Yorkais de vacances, plus exactement de vacances pour les riches et, pour les locaux, c’est l’endroit où il faut aller, à n’importe quel prix. Les turfistes du coin payent sans trop y penser 180 $ pour réserver une table de pique-nique. Ils apportent leur frichti et regardent les courses via des petits écrans télé cachés sous les arbres. Pour les riches de Manhattan, Saratoga est l’adresse de leur palace d’été, le siège de soirées hyperbranchées, et l’hippodrome l’endroit où il faut se montrer.

Les courses invisibles. Saratoga n’est pas un hippodrome comme les autres. La tribune, en parfait état, n’a pas changé depuis plus d’un siècle. Elle a un charme fou… sauf que les courses y sont impossibles à voir. Heureusement, mon ami Ed McNamara m’a appris le truc : il faut monter sur le toit, d’où la vue est dégagée, sans les poteaux de soutien qui vous empêchent de comprendre ce qu'il se passe en piste. C’est un secret, mais si vous allez à Saratoga, avec un petit pourboire au responsable de l’escalier, vous économiserez un joli paquet de dollars et surtout vous comprendrez qui a gagné et pour quelle raison.

Les tuyaux de Shoeshine Chico. Saratoga a ses traditions et les défend. Le rond de présentation ressemble à un petit bois et chaque arbre est numéroté. Chaque cheval a son arbre et les entraîneurs qui respectent la tradition sellent sous les arbres. Il y a aussi des boxes et des stalles, comme dans chaque hippodrome américain, mais pour un entraîneur de la vieille école, en profiter est presque un sacrilège. À l’époque de ma dernière visite, il y avait une autre chapelle, le fauteuil de Shoeshine Chico, le meilleur cireur de chaussures de la planète. Pour une douzaine de dollars, en plus de bottes nickel, il vous filait aussi le bon tuyau, en direct de la bouche du jockey, parce qu’après avoir fait le papier avec vous, quand il avait un doute sur le déroulement de la course, il posait directement la question par une fenêtre du vestiaire.

Les maidens à 85.000 $. Les courses sont de haut niveau, bien sûr. Les allocations distribuées cette année sont proches de 19 millions de dollars, avec des maidens qui offrent 85.000 $, mais gagner à Saratoga n’est pas une question d’argent. Les grandes écuries sortent leurs meilleurs 2ans et le rêve de tous est de gagner les Travers Stakes (Gr1), le Midsummer Derby qui a contribué à la réputation de Saratoga, à savoir le tombeau des favoris. Le propriétaire du lauréat, en plus de l’allocation (750.000 $) aura droit à voir la pirogue qui flotte dans le petit lac au milieu de la piste avec les couleurs de sa casaque.

Entre le lac, le Siro’s et le trot. Il y a aussi un lac, très beau m’a-t-on dit, et des sources thermales, mais je n’ai pas eu la chance d’en boire une goutte. Après les courses, c’est plutôt le Siro’s, un bar avec musique live, le lieu où quelques milliers de turfistes et vacanciers cherchent la réhydratation. L’après-Siro’s, si vous avez encore un peu d’énergie, c’est au Saratoga Raceway, l’hippodrome de trot situé à deux kilomètres. C’est aussi un lieu historique du trot (et de l’amble) américain, la piste de 800m est la plus rapide du pays, mais on se croirait sur une autre planète. Les allocations sont ridicules, sauf en cas de sires-stakes, des courses financées avec l’aide de l’État, et l’ambiance est la même que celle d’un petit champ de courses de la province française. C’est le seul hippodrome du monde où j’ai vécu l’émotion du matelassier. Un guichetier m’a applaudi quand j’ai présenté un ticket gagnant de 50 $ sur un cheval à 4/1. Il a ajouté : « Cela fait longtemps qu’on ne voit plus de gros joueurs comme vous, bravo mon ami. »

Saratoga, c’est historique, beau et plein de charme, mais la ville a aussi un gros défaut. Le mardi, il n’y a pas de courses et en s’y promenant à la recherche d’un restaurant, on a l’impression d’être dans une ville fantôme. Ce n’est pas la faute du Siro’s…