Barry Irwin : « J'aime la France car c’est dans ce pays que le programme et les hippodromes sont les meilleurs »

01.08.2018

Barry Irwin : « J'aime la France car c’est dans ce pays que le programme et les hippodromes sont les meilleurs »

Depuis 1987, la Team Valor a décroché 263 podiums au niveau black type et fait courir pas moins de 28 gagnants de Gr1. Le célèbre syndicat de propriétaires américains fait encore parler de lui cette année en Europe, avec des chevaux comme Devant, Kingstar ou VA Bank. Barry Irwin, qui dirige l’entité, a répondu à nos questions.

Par Adrien Cugnasse

Jour de Galop. – Vous avez acquis Devant après une impressionnante victoire à Craon. Un mois plus tard, elle est très bonne deuxième de Groupe. Comment un acheteur basé aux États-Unis peut-il repérer un débutant sur un hippodrome provincial français ?

Barry Irwin. – Plusieurs personnes repèrent des chevaux pour nous. Dans le même temps, mon équipe et moi-même regardons tous les jours les courses en France, en Angleterre, en Irlande et en Allemagne. Je suis les courses françaises depuis plus de trois décennies. Avec John Hammond, nous avons remporté le Prix Vermeille. C’était en 2004 avec Sweet Stream (Shantou). Avec André Fabre, nous avons remporté le Prix La Force [Triple Threat en 2013, ndlr] et le Prix Vicomtesse Vigier [Brigantin en 2011]. J’ai eu des chevaux à l’entraînement chez François Boutin. Au fil des années, j’ai donc appris à connaître la France et ses nombreux hippodromes.

Quels sont vos objectifs avec Kingstar, cinquième des Belmont Derby Invitational Stakes (Gr1) ?

Kingstar (Evasive) devait concourir dans les Gordon Stakes à Goodwood, mais il n'est pas revenu de sa dernière séance d'entraînement en bonne forme.

Que pensez-vous du niveau de la compétition et de l’entraînement en France ?

J'estime que les courses anglaises sont les meilleures au monde. La France et l'Irlande ne sont pas très loin de ce niveau. Les installations d’entraînement en France sont les meilleures au monde. Je suis particulièrement impressionné par le travail des autorités hippiques françaises sur la régulation des produits dopant. C'est l'une des raisons pour lesquelles je cours en France. Les États-Unis pourraient apprendre beaucoup des autorités françaises sur ce sujet.

Votre présence se renforce en Allemagne et en France. Pourquoi concentrez-vous vos achats européens dans ces deux pays ?

J'aime la France car c’est dans ce pays que le programme et les hippodromes sont les meilleurs et que le sport y est le plus beau du monde. À travers le monde, ce sont les chevaux français qui possèdent la meilleure accélération. L'Allemagne m'a toujours intrigué parce que chaque année, le pays sort des chevaux de classe mondiale à partir d’une faible quantité de naissances. De toute évidence, ils doivent bien faire les choses ! Leurs chevaux ont de l'os, ils sont durs et ont de la tenue. D'une manière générale, nous privilégions l'Europe pour acheter des chevaux de course avant de les importer en Amérique. Si mes clients me le permettaient, je ne les exporterais jamais en Amérique.

Dimanche, à Munich, Va Bank a terminé à la troisième place du Grosser Dallmayr Preis - Bayerisches Zuchtrennen (Gr1). Il doit être le premier cheval polonais à être placé dans un Gr1 en Europe occidentale. Pouvez-vous nous en dire plus sur son histoire ?

Va Bank (Archipenko) est un cheval remarquable qui, j'en suis convaincu, aurait été champion en France s'il avait été entre de bonnes mains. Ces deux dernières années, il a eu des soucis de santé. Mais il a été capable de partiellement les surmonter. Si bien que je ne le pense pas revenu au niveau qui a pu être le sien. Andreas Wöhler a fait du très bon travail pour le garder "en un seul morceau". Ma femme, Kathleen, qui est consultante internationale pour les Bloodstock Research Informational Services, au Kentucky, avait repéré ce cheval. Il était alors un véritable champion en Pologne et elle m'a incité à l’acheter. Nous en avons donc acquis la moitié.

Vous avez aussi planifié le croisement d'Animal Kingdom (Kentucky Derby et Dubai World Cup). Pourquoi avez-vous fait saillir Dalicia par Leroisdesanimaux ?

Dalicia (Acatenango), lauréate de Gr3 à Baden-Baden en battant Soldier Hollow (In the Wings), devait à l'origine aller à la saillie du héros des Guinées françaises Kingmambo (Mr Prospector). Mais il n'a pas pu saillir certaines juments à cause de problèmes physiques. Nous nous sommes donc rabattus sur Leroidesanimaux (Candy Stripes), un cheval que j'ai acheté lorsque j'étais courtier pour Stonewall Farm, dans le Kentucky. Le propriétaire du haras possédait un pourcentage de la jument. Je l'ai au final autant choisie du fait de son modèle que de son pedigree. Elle était grande et longue, avec de l'os. C’était une jument de 2.000m, 2.200m. De son côté, Leroidesanimaux mesurait un peu moins d'1,62m au garrot. C’était un pur miler, avec une conformation puissante.

Quelle est l'importance des statistiques dans votre processus de décision pour l'achat d'un cheval à l’entraînement ?

Aucune. J'achète des chevaux en fonction de leur capacité, de leur conformation, de leur tempérament et de leur pedigree. Cela m'a plutôt bien réussi au cours des cinquante dernières années. Le pedigree est intéressant, mais pas essentiel.

Quelle est l'histoire des deux juments sud-africaines entraînées par Alain de Royer Dupré ?

Alain a fait ses preuves en obtenant de bons résultats à partir des sprinters sud-africains. Nous lui avons confié Brave Mary (Brave Tin Soldier) et Anna Pavlova (St. Petersburg). J'ai eu la chance de courir en France des pouliches élevées en Afrique du Sud avant de les amener en Amérique. Il y a quelques années, André Fabre a remporté le Prix du Pin avec l'une d'entre elles [Captain's Lover en 2008] et elle a ensuite remporté une bonne course en Amérique. Je trouve que le fait de débuter en France leur offre une bonne transition.

Avez-vous encore des poulinières au haras en France ?

Je suis actuellement en train de vendre mes poulinières en Europe, en Amérique, en Afrique du Sud et en Amérique du Sud, car cela est devenu trop cher et m'empêche de me concentrer sur les courses en elles-mêmes. J'ai 75 ans et je préfère courir plutôt qu'élever à ce stade de ma vie.

Vous vous concentrez sur l'achat de chevaux à l'entraînement dans le monde entier. Pourquoi avez-vous choisi d'acheter des yearlings en Afrique du Sud ?

Le rapport qualité/prix en Afrique du Sud est difficile à battre. Si les voies d'exportation s'ouvrent un jour, l'Europe découvrira à quel point ces chevaux sont bons. Les deux meilleures pouliches que j'aie jamais possédées ont couru dans un premier temps en Afrique du Sud. L'une était Ipi Tombe (Manshood), qui a gagné le Dubai Duty Free, et l'autre Irridescence (Caesour), qui a battu Ouija Board (Cape Cross) pour remporter l'Audemars Piguet Queen Elizabeth II à Hongkong. J'adore les gens et les jockeys d'Afrique du Sud, mais ils ont des problèmes administratifs qu'ils n'ont pas réussi à surmonter. C'est l'environnement le plus difficile que j'ai connu dans notre sport.

Qu'avez-vous prévu avec les pouliches à la fin de leur carrière de course ?

La plupart de nos pouliches sont saillies et proposées en vente au mois de novembre, dans le Kentucky, comme poulinières. Occasionnellement, nous en vendons une à l'entraînement, mais mes associés achètent les chevaux strictement pour les faire courir. Ils adorent courir.

En Amérique, quel est le pourcentage de vos chevaux qui courent sur le gazon ? Les courses sur le turf sont-elles un meilleur investissement, en termes de valeur, en Amérique du Nord ?

Sous nos couleurs, deux chevaux sur trois courent sur le gazon. C’est une surface plus "confortable" pour eux. Ils peuvent récupérer plus rapidement et courir davantage. Je commence à trembler quand on parle d’investissement. Les chevaux ne sont pas un investissement. Mettre de l'argent dans un cheval de course, c'est un pari. De la pure spéculation.

Pensez-vous qu'il est encore possible d'acheter des chevaux européens comme The Deputy et de les faire courir avec succès sur le dirt ?

The Deputy (Petardia) était un cheval de turf en Angleterre. Il possédait un énorme changement de vitesse. Il s'agit d'un cas rare que nous avons acheté grâce à son style et son pedigree. Il a été élevé pour le dirt et nous l'avons acheté pour l'essayer. Ça a marché. Nous avons réussi à faire cela de temps en temps, mais c'est très risqué. Il a été le meilleur cheval que nous ayons acheté en termes de transition vers le dirt. The Deputy a failli battre A. P. Indy (Seattle Slew) dans les Belmont Stakes. Je ne trouve absolument aucune corrélation entre un cheval qui réussit sur les pistes all-weather et un cheval de dirt. Chercher sur la P.S.F. un cheval pour courir sur le dirt est une bonne façon de perdre beaucoup d'argent.

C'est sur les pistes synthétiques que vous avez découvert Euro Charline. Quelle est l'histoire de cette jument qui a gagné 1,5 million de dollars d’allocation ?

Bien que je me sois rendu compte qu'elle était talentueuse, je n'ai pas été assez impressionné pour l'acheter après sa victoire en all-weather. Même si elle était entraînée par mon entraîneur préféré au Royaume-Uni, Marco Botti. Un courtier m'a poussé à l'acheter. Étant moi-même un ancien courtier, j'ai un faible pour ceux qui ont une certaine confiance en un cheval. Parfois, je le leur dit, mais ils s’obstinent et il m’arrive de céder. J'espère qu'aucun courtier ne lira cette phrase !

En général, combien d’investisseurs sont associés sur chacun des chevaux que vous proposez à la syndication ?

Environ une douzaine.

Vous avez débuté votre carrière en tant que journaliste hippique. Qu’avez-vous retiré de cette première expérience ?

Cela m’a permis d’apprendre à quel point il fallait être exigeant pour pouvoir travailler dans les courses. Et très souvent, le public des courses n’a pas conscience de ce niveau de difficulté. 

Précurseur des écuries de groupe. L’histoire de la Team Valor débute dans les années 1980. Barry Irwin et Jeff Siegel, qui se sont rencontrés dans les salles de presse des hippodromes américains et sont ainsi devenus amis, commencent à acheter des chevaux ensemble. En 1987, ils créent Clover Racing Stables avec deux autres associés et, dès la première année, ils tombent sur Political Ambition (Hollywood Derby, Gr1). En 1992, les deux autres associés de Clover Racing Stables ne veulent pas réinvestir. C’est la fin de l’écurie, mais Irwin et Siegel rebondissent en créant la Team Valor. Le premier cheval à inaugurer la casaque est My Memoirs (Don't Forget Me). Acheté en Grande-Bretagne, il n’avait donc jamais couru sur le dirt. Mais Barry Irwin était persuadé de tenir un cheval de Belmont Stakes. Il demande donc à Richard Hannon de l’entraîner sur sa piste tout temps. Et pour sa première sortie sur le sol américain, il réalise une performance exceptionnelle, se classant deuxième d'A.P. Indy (Seattle Slew) dans les Belmont Stakes, en 1992. En 2007, nouveau changement : Barry Irwin rachète les parts de Jeff Siegel et renomme l’écurie Team Valor International, pour mettre l’accent sur l’évolution de l’écurie débutée en 2006. Barry Irwin explique : « Pour tout dire, nous étions déjà tournés vers l’international depuis plusieurs années. Nous pensions qu’avec le développement d'internet, le monde entier serait beaucoup plus accessible. J’ai toujours préféré chercher de nouveaux talents en dehors des États-Unis, grâce à la grande variété existante dans les autres pays. J’ai toujours dit également qu’un bon cheval pouvait venir de n’importe où. Ce qui a changé, c’est aussi le fait que nous avons commencé à faire courir des chevaux ailleurs qu’aux États-Unis, avant de les ramener parfois ici. Au début, nous n’avions pas beaucoup de moyens pour acheter. Alors, nous regardions moins les pedigrees que les autres, et cherchions avant tout à trouver le talent. Ensuite, nous voulons des chevaux athlétiques, sains, et avec un bon tempérament. Le pedigree n’intervient que tout à la fin. »