« LES CHEVAUX, IL FAUT LES AIMER »

01.08.2018

« LES CHEVAUX, IL FAUT LES AIMER »

Auteur d’un rarissime doublé dans le Qatar Derby des Pur-Sang Arabes de 4 ans (Gr. I PA) grâce au succès de Nafees (2017) et de Rodess du Loup (2018), l’entraîneur palois Charles Gourdain a une nouvelle fois fait la preuve de son talent avec les pur-sang arabes. Des chevaux qu’il aime et qui le lui rendent bien. Entretien.

The French Purebred Arabian. – Comment avez-vous vécu le fait de gagner pour la deuxième année d’affilée cette prestigieuse épreuve du Qatar Derby des Pur-sang Arabes de 4 ans ?

Charles Gourdain. – C’était un moment magique car nous avions le soutien de notre famille et de nombreux amis ce jour-là. C’est toujours satisfaisant de gagner une belle course pour des propriétaires qui nous font confiance depuis plusieurs années.

Rodess du Loup avait toutefois un peu déçu pour sa rentrée cette année…

Rodess du Loup avait bien gagné le French Arabian Breeders’ Challenge pour Poulains (Gr. II PA), l’année dernière, à Toulouse. Nous étions très déçus de sa rentrée cette année. Malgré un bon hiver pendant lequel il était très en forme, il était moins bien pendant les semaines précédant la course. Le cheval était mou, ne se donnait plus. Il s’était mis en mode "off". D’habitude, il est très généreux. Les analyses de sang étaient excellentes, donc le cheval avait sans doute une petite baisse de moral. Je lui ai donc mis des œillères le jour de sa rentrée et je n’aurais pas dû. En effet, il a tiré pendant la course et a beaucoup consommé, terminant cinquième. Des épreuves pour les 4 ans, il n’y en a pas beaucoup. Nous l’avions donc visée et nous étions forcément déçus.

Il a remis les pendules à l’heure le jour du Derby…

Le lendemain de sa rentrée, il était en mode réveil. Il était bien et, cette fois, nous avons pu le préparer au mieux. J’ai été un petit peu plus dur dans son travail et il a fait trois bons travaux d’affilée. Il a brillamment gagné le Derby. Nous le savions compétitif dans ce type d’épreuves mais nous ne pensions pas forcément gagner aussi facilement. Enlever un Groupe I est toujours quelque chose de difficile, quel que soit le type de chevaux. J’avais dit à Christophe Soumillon de bien le préserver dans le parcours car, pour finir, il est très dur. Être lutteur est l'une de ses caractéristiques. Il est aussi amusant car il est "oreillard" : lorsqu’il finit ses courses, il met ses oreilles sur le côté. Il a pris l’avantage très tôt. Nous avons eu un peu peur mais les autres n’ont fait que le pousser. Il a gagné facilement, Christophe n’a même pas utilisé sa cravache.

Une victoire que l’on doit savourer après le succès l’an passé de Nafees, pour votre entraînement…

Parfaitement, c'est motivant d’avoir une telle relève. Nafees, je l’espère, n’a pas fini de faire parler de lui. C’était une déception d'être battu [deuxième, ndlr] en dernier lieu, à ParisLongchamp, dans The President of the UAE Cup - Coupe d’Europe des Chevaux Arabes (Gr. I PA), même s’il a encore montré que c’était un bon cheval.

Quelle suite envisagez-vous pour Rodess du Loup ?

C’est un cheval que nous allons préserver. Je ne le courrai pas contre les vieux chevaux à Goodwood (Qatar International Stakes - Gr. I PA). Je vais le garder pour le mois de septembre où il va disputer The President of the UAE Cup - UK Arabian Derby (Gr. I PA) à Doncaster, une épreuve pour les seuls 4 ans, puis il ira ensuite sur la belle course de ParisLongchamp, la (Qatar Arabian World Cup (Gr. I PA), le jour de l’Arc de Triomphe. Il devrait bien vieillir.

Quel sera le programme de Nafees ?

Il ira sur les Shadwell Dubai International Stakes (Gr. I PA) de Newbury.

Pouvez-vous comparer vos deux gagnants de Derby, Rodess du Loup et Nafees ?

Ils se ressemblent dans le sens où ce sont tous les deux des champions. Ce sont de gentils chevaux, très courageux. Ils sont très lutteurs, ce qui n’est pas toujours la caractéristique première des chevaux arabes. Il y en a beaucoup qui mettent les oreilles dans le poil. Rodess du Loup a été élevé au haras de Saint-Faust et c’est un cheval solide, qui a de beaux tissus. Nafees, élevé au haras du Berlais pour les Écuries Royales d’Oman, n’a pas des aplombs parfaits mais sa classe et son courage ont pris le dessus. Le matin, c’est un vrai poney. Rodess du Loup est un peu plus "chaud" mais ils ont en commun cette envie de lutter.

Est-ce la marque des meilleurs ?

Oui, ils savent attendre et ont une très belle pointe de vitesse.

Quel a été votre parcours en tant qu’entraîneur ?

J’ai eu l’opportunité de travailler chez de très bons professionnels un peu partout. Je suis issu d’une famille de cavaliers. Mon grand-père était un bon cavalier. Mon père, qui est commissaire aujourd’hui à France Galop, a gagné le Prix Georges Courtois en tant que gentleman-rider. Très jeune, j’ai donc eu le virus des chevaux de course. J’ai fait l’école de l'Irish National Stud en Irlande. J’ai travaillé ensuite plusieurs années pour Son Altesse l’Aga Khan, dans la structure d’élevage comme à l’entraînement, notamment chez John Oxx. J’ai ensuite vécu plusieurs années aux États-Unis où j’ai travaillé pour Taylor Made Farm and Sales Agency, le plus gros consignataire américain de pur-sang anglais, puis pour Christophe Clément. Consécutivement, j’ai été l’assistant de Luca Cumani en Angleterre. Nous avons gagné le Breeders’ Cup Mile (Gr. I) avec Barathea, fini cinquième de l’Arc de Triomphe (Gr. I) avec Only Royale, deux bons chevaux. Je suis ensuite rentré en France pour être l’assistant d’Alain de Royer Dupré, puis stagiaire chez Jean-Claude Rouget. Toutes ces expériences ont précédé ma licence.

Ce passage chez Jean-Claude Rouget explique-t-il votre installation à Pau ?

Tout à fait, d'autant plus que ma femme est née dans le Sud-Ouest. Nous avons donc des attaches familiales très fortes dans cette région. J’ai bien aimé l’ambiance, le centre d’entraînement de Pau, même si, au départ, je me suis installée à La Teste-de-Buch car il n’y avait pas de place à Pau pour moi.

Comment avez-vous commencé à entraîner des pur-sang arabes ?

Suite aux résultats que j'ai obtenus, des courtiers sont venus me voir pour me demander si je voulais entraîner des pur-sang arabes. Depuis plusieurs années, l’écurie gagne tous les ans une cinquantaine de courses avec des arabes purs, des anglo-arabes, des pur-sang anglais, des chevaux d’obstacle comme des chevaux de plat.  Nous aimons tous les chevaux, nous sommes tous passionnés par les chevaux de manière générale. Et quand on connaît bien les chevaux, que l'on s'intéresse à toutes les races, à la spécificité de chacune, on peut toutes les entraîner.

Les chevaux arabes sont à la fois intelligents et sensibles. Je suis reconnaissant envers des courtiers comme Jean-Pierre Deroubaix et Gérard Larrieu, qui m’ont permis de les entraîner en me faisant confiance. Et puis, quand vous obtenez des résultats, les gens viennent… D'autant plus si des victoires à l’étranger ont été remportées, car les propriétaires apprécient de voir leurs chevaux sur les plus grands hippodromes internationaux. C’est ce que j’aime chez les pur-sang arabes. Ils offrent beaucoup d’opportunités. De vrais voyages. Depuis plusieurs années, je vais en Angleterre, aux Émirats Arabes Unis, en Turquie, en Italie… Nous avons gagné dans tous ces pays-là, surtout en Angleterre d’ailleurs. À Windsor, Goodwood, Doncaster… C’est un magnifique pays de courses où le sport brille à haut niveau. Les chevaux sont bien présentés, sur de beaux hippodromes, avec des femmes élégantes. Si vous aimez cela, vous ne pouvez qu’aimer l’Angleterre.

Vraiment ?

J’ai gagné devant 40.000 personnes l’an passé à Doncaster [Nafees a enlevé The President of the UAE Cup - UK Arabian Derby, Gr. I PA, ndlr]. L'ambiance y est tout à fait particulière. Les courses sont un spectacle. C’est une énorme erreur de négliger le côté festif des courses et son esthétisme. On passe à côté du sujet.

Comment expliquez-vous toutefois votre réussite avec les chevaux arabes ? Une question de feeling ? De qualité ?

Oui, bien sûr. C’est la qualité des chevaux qui fait la différence, que ce soient des chevaux arabes ou des pur-sang anglais avec lesquels je gagne également. Il ne faut pas se leurrer. J’ai eu de la chance d’avoir récemment Nafees, Rodess du Loup. Quand on fait bien son travail avec de mauvais chevaux, on n’arrive à rien. Nous avons deux bons chevaux qui ont fait leurs preuves et d’autres à venir, il faut bien s’en occuper, savoir les exploiter, gérer au mieux leur carrière. Pour les pur-sang arabes, il faut tâcher de ne pas les écœurer. Ce sont des chevaux assez sensibles dont il faut être proche et pour lesquels la motivation est importante. Ils aiment dominer leur sujet.

Combien avez-vous de pur-sang arabes dans votre effectif ?

Une quinzaine. J’ai pas mal de chevaux tardifs et j’ai constaté que beaucoup de pur-sang arabes arrivent à maturité à l’âge de 4 ans.

Quels types de propriétaires avez-vous ?

Mes propriétaires sont très diversifiés : des éleveurs du Sud-Ouest comme des propriétaires des Émirats. Certains ont plus de chevaux que d’autres, comme Sheail bin Khalifa Al Kuwairi [qui possède de nombreux 3 ans], ou les Écuries Royales d’Oman.

Vous êtes également très impliqué dans les écuries de groupe, grâce à l’action de votre épouse. Est-ce quelque chose d’important ?

Il est difficile d’avoir des propriétaires à notre époque. Mutualiser les risques peut motiver certains pour se lancer dans l’aventure des courses.  Cela peut également faire découvrir les courses à des personnes néophytes. Je crois qu’il faut faire ce travail, avec des animations, un site internet actualisé et très réactif ainsi qu'un accueil permanent des gens à l’écurie. Cette ouverture nous a fait venir beaucoup de nouveaux propriétaires mais cela prend du temps. Deux de nos écuries de groupe ont connu des succès, avec entre autres Prince d’Aliénor et Tradigraphie. Certes, il est plus facile d’avoir un propriétaire qui vous met dix chevaux et qui connaît déjà les courses, mais c’est aussi notre rôle de les faire découvrir à des néophytes.

En ce qui concerne le fonctionnement de votre écurie en général, peut-on parler de projet familial ?

Forcément. J’habite sur place et nous vivons au milieu de nos chevaux. J’ai cinq enfants : Solange, 21 ans,  et Hubert, 17 ans, montent en course et ont déjà gagné à plusieurs reprises.. Ma fille Solange s’occupe aussi de l’association Aux courses les jeunes. C’est une grande passionnée. Antoine, 14 ans, et Jeanne, 9 ans, comptent bien prendre la relève…..

On peut donc dire que c’est un projet familial. C’est une réelle stimulation. Ils sont très concernés par ce qu'il se passe à tous les niveaux et aiment en parler à leur entourage familial et amical. Cela explique la présence, nombreuse, de ma famille et de nos amis le jour du Diane.

Cette sensibilisation est-elle un des leviers pour permettre la renaissance des courses hippiques ?

Oui, c’est une piste sur laquelle il faut beaucoup travailler. Solange, par exemple, ma fille aînée, travaille beaucoup là-dessus avec son association. Elle amène des jeunes diplômés aux courses en sachant qu’ils ont le profil pour être de futurs propriétaires ou acteurs des courses. Il existe un grand nombre de jeunes qui apprécient les courses quand on prend la peine de leur en expliquer les mécanismes et de les faire venir sur les hippodromes. L’idée est de semer l’amour des courses pour pouvoir récolter plus tard, en termes de propriétaires. C’est un moyen de pérenniser les choses. Il faut croire en la jeunesse, et nous avons une belle jeunesse. Nous sommes pleins d’espoir. Nous faisons de notre mieux avec les chevaux que nous avons et nous aimons notre métier. Nous espérons en vivre le plus longtemps possible. Vivre de sa passion, c’est beau. Le plus dur est de durer et nous, cela fait déjà vingt ans.