La mission de la rentrée : sortir des 2ans

Courses / 30.08.2018

La mission de la rentrée : sortir des 2ans

Le zéro dans la case victoires de Groupe avec les 2ans va disparaître dimanche. C’est un fait. Ce jeudi à 11 h 30, Charly Appleby n’a pas déclaré Aquanura (Invincible Spirit) dans le Prix La Rochette (Gr3) de dimanche à ParisLongchamp et aucun étranger n'a joué la carte de la supplémentation. Le succès ne peut pas échapper aux sept français qui sont restés sur les rangs : sept français sur sept partants ! Ce sera plus dur samedi pour les Frenchies dans le Prix d’Arenberg (Gr3), à Chantilly, face à trois anglais, Soldier’s Call (Showcasing), Second Generation (Dawn Approach) et Queen of Bermuda (Exceed and Excel) qui sont tous gagnants black types. Dans le pire des cas, si les cinq français sont battus dans l’Arenberg, le score depuis le début de saison se fixera sur France 0 - Reste de l’Europe 7.

Par Franco Raimondi

Carton plein en 2003. Nos juniors n’ont jamais pris une raclée pareille. Cette année, nous avons eu six Groupes pour juniors avant la rentrée parisienne de ce week-end… Soit un de plus par rapport aux années précédentes, suite à la promotion du Prix Six Perfection au niveau Gr3. La France en a gagné zéro. Ce n’était jamais arrivé durant les vingt dernières années. La saison qui a connu le pire résultat reste celle de l'année 2015 quand, dans les cinq Groupes d’avant la rentrée, la France n'avait remporté qu'un seul succès : c’était avec Ervedya (Syouni), dans le Prix de Cabourg.

De 1999 à 2018, la France a eu plus de victoires que de défaites à treize reprises et une fois, en 2003 le pays avait réalisé un carton plein avec Whipper (Miesque’s Son) dans le Prix Morny, Much Faster (Fasliyev) dans le Prix du Bois (Gr3) et le Prix Robert Papin (Gr2), Green Swallow (Green Tune) dans le Prix du Calvados (Gr3 à l’époque) et Denebola (Storm Cat) dans le Prix de Cabourg (Gr3).

Ils nous ont battus dans les chasses gardées. Les 2ans français mènent au score dans les cinq Groupes de début de saison depuis 1999. Sur les vingt dernières années, ils comptent 55 succès sur 100. Si on découpe cette période, on découvre que la France a gagné 31 Groupes sur 50 de 1999 à 2008 et 24 de 2009 à cette année 2018, annus horribilis, qui est arrivée sans même une sonnette d’alarme. En 2016 et 2017, les juniors de France ont perdu le Morny et le Robert Papin mais ils ont bien défendu leurs chasses gardées, les Prix du Bois, de Cabourg et du Calvados. Le score dans ces courses est le suivant : Bois et Cabourg 17-3 pour la France. C’est plus serré dans le Calvados (11-9).

Quand François Boutin était là. Le grand entraîneur nous a quittés en 1995. Il était le professeur des 2ans mais c’est une définition injuste pour un professionnel qui a remporté 21 classiques en France, en Angleterre et en Irlande, en plus de quatre en Italie et, en tout, 95 Grs1. François Boutin faisait des 2ans capables de durer. Dans les cinq courses de référence du début de saison, il a signé 21 succès dans la période 1973-1994, dont sept dans le Prix Morny. Il avait des jeunes chevaux de grande origine mais, pour ceux qui n’ont pas eu la chance de faire sa connaissance, il faut dire qu’il ne débourrait pas des centaines de yearlings comme les spécialistes de la précocité anglaise de son époque (Jack Berry). Il façonnait le talent des juniors.

Les 2ans ne se trouvent pas comme cela, en soulevant un rocher, mais ils se fabriquent. L’entraîneur français ayant connu le plus de réussite dans les cinq Grs1 de début de saison est l’ancien assistant de François Boutin : Pascal Bary compte douze succès dans la période 1999-2018 et il est bien détaché d’André Fabre qui en a six – le dernier avec Zanzibari (Smart Strike), dans le Prix de Cabourg 2009. Carlos Laffon-Parias vient ensuite avec quatre victoires en compagnie de Robert Collet, Jean-Claude Rouget et Freddy Head, lequel a remporté tous ses succès après 2012.

Il s’agit d’une question de culture. Le créneau des 2ans vites et précoces, ceux qui sont désormais connus comme les 2ans de Royal Ascot, n’a jamais été trop aimé par les Français. Pourtant, durant les dix dernières années, ce type de cheval est devenu très populaire, en développant même une sélection spéciale au niveau élevage avec des lignes d’étalons de plus en plus confirmées. C’est presque le même procès avec les entraîneurs. En Angleterre, en 1989, Jack Berry avait battu les records de victoires avec les 2ans, avec 63 succès. Richard Hannon senior a pris le relais et, en 2013, ses juniors (174 partants) ont remporté 135 courses. Beaucoup plus que le double du record de Jack Berry qui, à l’époque, paraissait imbattable mais qui a été amélioré une douzaine de fois. Mark Johnston est arrivé très proche des 100 succès en une saison et plusieurs autres entraîneurs ont fait des 2ans la spécialité maison.

Entraînement et élevage. Les 2ans anglais et irlandais sont plus précoces et endurci que nos juniors. C’est une question d’entraînement mais aussi de qualité des sujets. Plusieurs jeunes entraîneurs en France ont cherché à développer le "rayon 2ans", mais au moment de la confrontation avec les étrangers, ils doivent le péage face à des adversaires qui sont élevés pour ce métier, avec de meilleurs étalons de vitesse. C’est aussi un problème de base : en Angleterre et en Irlande, les chevaux projetés pour cette spécialité sont des milliers. Chez nous, ils sont quelques centaines, et les meilleurs étalons vites et précoces officient encore sur les îles, même si le courant vitesse et précocité se développe en France.

La patience, vertu française. Il reste que l’école française a sa propre façon de faire. Nous avons pris les résultats des vingt dernières années des Grs1 réservés aux 2ans (Lagardère, Boussac et les deux Critériums : International et de Saint-Cloud) en rajoutant le Critérium de Maisons-Laffitte, qui fait plus ou moins figure d’équivalent des Middle Park Stakes (Gr1), la meilleure course sur 1.200m de fin saison. Sur 91 courses, les Français ont remporté 31 succès. Il ne faut pas être déçus si nos juniors en ont gagné tout juste un tiers : la compétition dans ces épreuves est beaucoup plus relevée et il y a les 2ans de Ballydoyle (19 succès dans  la période). La réussite à la gagne des jeunes français dans grandes courses de 2ans à partir du mois d'octobre est de l’ordre de 34 %. Celle dans le Prix Morny est de… 15 %.

Jean-Claude Rouget, les 2ans et le manque de partants...

Jean-Claude Rouget a livré une longue interview à nos confrères d’Equidia cette semaine, dans laquelle il est revenu sur le phénomène des courses pour 2ans faibles en partants. Voici ses propos : « Les courses pour jeunes chevaux ne sont pas dotées par rapport au risque pris par les propriétaires. C’est normal de voir des courses creuses chez les 2ans : quelle est la tentation, hormis pour des gens très, très riches, d’acheter un yearling alors qu’il doit attendre un an pour courir ? Alors que toutes les semaines, il y a d’autres épreuves bien dotées par rapport à la valeur marchande d’un cheval. On préfère donc acheter du clé en main et il y a beaucoup moins de risque. La solution, ce serait d’encourager, de remonter la surprime aux 2ans. Il ne faut pas que le programme classique reste ouvert uniquement aux cinq grandes casaques internationales. Il faut encourager les propriétaires français à acheter des yearlings. Il faut aussi que des entraîneurs s’achalandent en jeunes chevaux. C’est ce qu’ont fait Simone Brogi, Philippe Sogorb et Christophe Ferland. Nous voyons bien que c’est faisable lorsque l’on a de la qualité pour entraîner. Il n’est pas normal que nous ne soyons que sept à avoir cinquante 2ans et plus, alors qu’il y a une quarantaine d’entraîneurs dans notre cas en Angleterre. […] J’ai engagé Montviette (Le Havre) dans le Prix Marcel Boussac (Gr1) mais elle sera trop tendre. Je ne pense pas la courir, je vais la protéger pour l’année prochaine. »

La concentration de 2ans, qui fait écho à la concentration des chevaux chez certains entraîneurs en obstacle, serait donc l’une des pistes expliquant le faible nombre de partants, de même que le "peu d’encouragement" pour les 2ans par rapport au risque pris. Mais il y a aussi une voie à laquelle nous pensons : la politique des entraîneurs avec les 2ans. Depuis l’époque de François Boutin, nous nous montrons plus frileux avec les jeunes pousses, parfois à raison et parfois à tort : qui dit qu’un bon 2ans deviendra un bon 3ans ? Si on veut faire un parallèle avec l’obstacle, il est souvent dit qu’un 5ans est trop tendre pour battre les 6ans et plus dans un Grand Steeple-Chase de Paris (Gr1). L’histoire récente tend à prouver le contraire et, avec les chevaux, une occasion manquée par sagesse peut tout aussi bien se transformer en occasion manquée tout court...

En Angleterre et en Irlande, il n’y a pas de frilosité avec la jeune promotion. Par exemple, ils sont bien souvent une vingtaine dans les Groupes pour 2ans à Royal Ascot… Le tout sans primes spéciales ! Avons-nous réellement des chevaux capables d’encaisser les courses à 2ans comme le font les anglais et irlandais ? L’entraînement et ses différentes méthodes peuvent donc interférer dans ce problème du manque de partants chez les 2ans.