La Pegasus World Cup Turf Invitational : coup de génie ou coup de folie ?

International / 20.09.2018

La Pegasus World Cup Turf Invitational : coup de génie ou coup de folie ?

En l’espace de deux petites années d’existence, la Pegasus World Cup (Gr1), à la base un pari fou imaginé par Frank Stronach, a ancré son existence dans le paysage hippique américain et international. Sa petite sœur, la Pegasus World Cup Turf Invitational (Gr1), va naître le 26 janvier 2019 à Gulfstream Park. Et c’est peut-être un nouveau coup de génie que nous invente le groupe Stronach.

Par Anne-Louise Échevin

Qui veut gagner trois millions ? Le principe de cette Pegasus World Cup Turf Invitational (1.900m) est simple : l’achat d’une place au départ par les propriétaires coûte 500.000 $, le gagnant touchera 3 millions de dollars, avec 7 millions d’allocation totale à distribuer. Prenez donc la Pegasus World Cup, faites un copier-coller, et voilà, vous avez une course ! C’est cependant trop simpliste et c’est oublier que, du côté du groupe Stronach, on ne manque pas d’inventivité : il ne s’agit pas de juste rajouter un Gr1 sur le gazon, tombé du ciel, à la journée de la Pegasus World Cup, loin de là.

La Pegasus World Cup perd 7 millions de dollars. La création de la Pegasus World Cup Turf Invitational s’accompagne d’une évolution de la Pegasus World Cup originale, celle sur le dirt. Et c’est un changement très fort, voire carrément gonflé : la Pegasus World Cup avait été lancée pour sa première édition, en 2017, sous la marque de "la course la plus richement dotée du monde" avec 12 millions de dollars, passant de fait devant la Dubai World Cup (10 millions de dollars à l’époque).

Pour la deuxième édition, celle de 2018, l’allocation était même passée à 16 millions de dollars ! Cela est fini : la Pegasus World Cup est désormais la Pegasus World Cup Invitational. Elle se dispute toujours sur 1.800m dirt avec douze places au départ, mais elle ne sera désormais dotée "que" de 9 millions de dollars, dont 4 millions au gagnant. Passer de 16 à 9 millions, ce n’est pas rien et cela veut dire perdre son statut de course la plus richement dotée du monde… Mais c’est un choix réfléchi.

Deux courses sur surfaces différentes mais liées. C’est peut-être un nouveau coup de génie du groupe Stronach. La Pegasus World Cup version dirt avait pour but de séduire les grands propriétaires capables de dépenser un million de dollars pour une place au départ. Il y a les grands propriétaires américains, spécialisés sur le dirt. Mais aussi les entités mondiales pouvant présenter des chevaux de dirt comme de gazon : Coolmore, Juddmonte, Godolphin, pour ne citer qu’eux… La création de la Pegasus World Cup Turf Invitational est, pour eux, une idée parfaite.

C’est simple : on ne dépensera plus un million pour avoir sa place au départ de la Pegasus World Cup Invitational (version dirt) : le ticket d’entrée coûte désormais 500.000 $. L’achat d’un ticket donne un accès prioritaire pour l’achat d’un ticket d’entrée pour l’équivalent sur gazon (500.000 $ aussi). Pour un million de dollars, vous n’avez plus accès à une course, mais à deux… Et, là où le concept est fort, c’est que vous avez l’espérance d’un gain encore plus élevé.

Jackpot possible : huit millions. Ce n’est pas un tour de magie. Le propriétaire capable de remporter la Pegasus World Cup Invitational et la Pegasus World Cup Turf Invitational – 7 millions de dollars cumulés au gagnant – se verra offert un bonus d’un million de dollars. Cela fait un total de 8 millions de dollars pour l’heureux propriétaire ayant dans ses boxes un cheval pour chaque course. On retombe donc sur nos pattes, voire mieux : le cheval gagnant de la Pegasus World Cup version 16 millions permettait à son entourage de décrocher un jackpot de 7 millions.

Un nouveau challenge pour les professionnels… et les parieurs. Les courses hippiques sont du sport mais aussi du pari. Les deux sont indissociables. Nous avons déjà écrit dans nos colonnes que les EpiqE Series avaient loupé le coche en mettant totalement de côté l’aspect pari, alors que c’était l’occasion rêvée pour promouvoir l’antepost betting en France. Le groupe Stronach ne fait pas cette erreur et lance un nouveau jeu pour ses deux Pegasus World Cup : le Pegasus Pick 24.

L’idée est simple… sur le papier ! Il y aura – si les deux épreuves affichent complet – douze partants au départ de la Pegasus World Cup Invitational et douze partants au départ de la Pegasus World Cup Turf Invitational, soit vingt-quatre chevaux en lice. Le but du Pegasus Pick 24 est de trouver l’ordre exact d’arrivée des deux courses. Vous y parvenez ? Il y a un bonus de 5 millions de dollars qui vous attend.

Le défi : avoir les ratings. Belinda Stronach, présidente du groupe Stronach, a déclaré : « Il y avait une vraie envie d’avoir une course sur le gazon et la décision d’inclure une épreuve de premier plan sur le turf fait partie des évolutions de la Pegasus World Cup. Nous sommes enthousiastes à l’idée d’agrandir cet événement, que ce soit pour les propriétaires ou les fans, avec cet ajout à ce qui est déjà une journée incroyable de divertissement et de courses de classe mondiale à Gulfstream. »

Classe mondiale… C’est désormais la question. En ce qui concerne la Pegasus World Cup Invitational, il n’est pas "difficile" pour Gulfstream d’avoir les meilleurs chevaux du monde sur le dirt au départ… Le dirt est américain et les finales "mondiales" se jouent entre locaux. La Pegasus World Cup Invitational intervient de façon parfaite pour les meilleurs chevaux américains : Breeders’ Cup Classic début novembre, Pegasus World Cup fin janvier, Dubai World Cup fin mars. Ou haras après Gulfstream.

Reste que le gazon est le parent pauvre des courses américaines. Pour être une course de top-niveau mondial, il faudra que les ratings suivent. Et, sur le turf, on ne pourra pas se contenter des chevaux américains ! Il faudra attirer européens, japonais et pourquoi pas australiens : cette course fait un bel appel du pied à Winx (Street Cry). Difficile d’imaginer la championne là-bas, son entourage ayant déjà dit non à Royal Ascot et à son trophée remis par la reine…

Il faudra travailler le calendrier. John Magnier, un des boss de Coolmore, a approuvé la création de cette Pegasus World Cup sur gazon. Reste à savoir quel chemin devra prendre un irlandais ou n’importe quel européen pour ce Gr1 disputé à la fin du mois de janvier. Faire une rentrée directement dans ce futur Gr1, sachant que les conditions climatiques entrent en jeu en Europe, c’est a priori mission impossible.

Il faudra certainement courir au préalable et les seules options sont pour l’instant hors d’Europe. On peut imaginer tenter une course comme la Longines Breeders’ Cup Turf (Gr1, 2.400m, début novembre), aller à Hongkong pour la Longines Hong Kong Cup ou le Longines Hong Kong Vase (Grs1, 2.400m et 2.000m, mi-décembre), revenir aux États-Unis pour le Pegasus World Cup Turf (fin janvier) puis éventuellement pousser jusqu’à Dubaï et la Dubai Sheema Classic ou le Dubai Turf (Gr1, fin mars, 2.400m et 1.800m). Mais cela demande un cheval ayant une capacité à voyager hors norme, même en sautant une ou plusieurs de ces étapes… Sachant aussi qu’il y a l’automne européen auparavant et qu’un tel effort peut ensuite nécessiter l’abandon de la saison européenne au printemps. Pourquoi pas, après tout ? Dans le monde version 2019 et au-delà, pourquoi le centre du monde hippique resterait-il au sein de la "vieille Europe" ? Pour les Japonais, on fait face à une problématique plus ou moins similaire : un cheval peut disputer le Tenno Sho à l’automne (Gr1, 2.000m, fin octobre), aller ensuite sur la Japan Cup (Gr1, 2.400m, fin novembre), puis l’Arima Kinen (Gr1, 2.500m, fin décembre), ensuite à Gulfstream Park, suivi des courses de Meydan ou de l’Osaka Hai (Gr1, 2.000m, début avril). En sautant ou non une étape… Mais un tel effort peut aussi revenir à sacrifier le reste du premier semestre local.

Réussite ou échec, le pari du groupe Stronach mérite d’être tenté. You make your own luck : la chance se provoque. Et si cela ne marche pas, tant pis ! Ils auront essayé… Si cela marche, alors nous nous exclamerons : Stronach, ce génie !