LE MAGAZINE - Nonza, la méthode Devin

Élevage / 03.09.2018

LE MAGAZINE - Nonza, la méthode Devin

Ces dernières saison, l’élevage et la casaque de madame Henri Devin connaissent une forme insolente dans les épreuves black types en plat (Golden Legend, Style Icon, Nonza…) et sur les obstacles (La Griottière, À Plus Tard, Tavera…). À contre courant des modes et des tendances, cet élevage plus que centenaire poursuit son odyssée…

Par Adrien Cugnasse

Le 19 août dernier, Nonza (Zanzibari) s’imposait dans le Darley Prix Jean Romanet (Gr1) face à un lot très solide. Urban Fox (Foxwedge), la deuxième, restait sur une victoire dans les Juddmonte Pretty Polly Stakes et une deuxième place dans les Qatar Nassau Stakes (Grs1). Parmi les battues, on trouvait également deux des trois premières du Prix de l'Opéra Longines (Gr1) 2017, Rhododendron (Galileo) et Lady Frankel (Frankel).

Made in Mesnil. Le pedigree de Nonza correspond bien à la méthode employée par ses éleveurs, la famille Devin, qui utilise en priorité ses étalons. Son père, Zanzibari (Smart Strike), et son père de mère, Kaldounévées (Kaldoun), ont fait la monte au haras du Mesnil. Ce n’est pas une exception : sur les 20 derniers black types issus de cet élevage, 15 sont les produits d’étalons maisons (Ange Gabriel, Doctor Dino, Turgeon, Kaldounévées, Zanzibari). Mieux encore, 12 d’entres eux ont un père de mère "made in Mesnil". Nul ne peut prédire si un étalon va bien ou mal produire. Et on entend souvent dire, à juste titre, qu’utiliser son propre étalon constitue un grand risque pour un éleveur. Mais quand on répète cette prise de risque sur plusieurs étalons et sur le long terme, la prise de risque, sur le papier, apparaît énorme. C’est pourtant la recette employée par la famille Devin.

Soutenir ses étalons. En 2017, 32 poulains ont été immatriculés au nom d’Antonia Devin : 25 sont issus d’étalons maison (20 Doctor Dino, 3 Turgeon et 2 Saônois). En 2016 (26 sur 30, dont 13 Doctor Dino) et en 2015 (24 sur 35), la politique maison était comparable.  En regardant plus en détail la liste des 20 derniers black types français élevés par Antonia Devin (5 en plat et 15 sur les obstacles), plusieurs éléments sautent aux yeux. Turgeon (Caro) est présent dans le pedigree de 11 d’entre eux, tout comme Kaldounévées (9 fois). Ils sont suivis de près par Rex Magna (7 fois) et Kahyasi (5 fois). Le jeune Doctor Dino (Muhtathir) apparaît déjà 3 fois. Il a déjà donné 4 black types à l’élevage Devin, 3 en plat, Golden Legend (Prix Bertrand de Tarragon, Gr3), Style Icon (Prix Charles Laffitte, L), Physiocrate (deuxième du Prix de Diane Longines, Gr1) et un sur les obstacles, Ardina (Prix Dominique Sartini, L). En dehors de Kahyasi (Aga Khan Studs), la famille Devin a donc obtenu ses bons résultats à partir d’étalons maison dont le profil était atypique.

Sortir des sentiers battus. Ce qui n’a pas manqué de surprendre les observateurs étrangers, c’est le prix de la saillie avec laquelle Nonza a été conçue. En effet Zanzibari (Smart Strike) officiait à l’époque pour un prix double : 1.500 € en cas de produit mâle et 1.000 € pour une femelle. Depuis que le Prix Jean Romanet a été promu au niveau Gr1, on n’avait jamais vu cela (prix moyen de saillie sur les 10 précédentes éditions : 45.000 €) ! Nonza n’est pourtant pas un accident. C’est le septième black type de son père, lequel a également un placé de Gr1 à Hong Kong (Joyful Trinity). Turgeon et Rex Magna (Right Royal) étaient des stayers. Kaldounévées – père d’une vingtaine de black types, dont deux gagnants de Gr1 en plat – n’avait pas couru à 2ans. Et c’est à 4ans qu’il a atteint son pic de performance (deuxième du Bayerisches Zuchtrennen et des Man O'War Stakes, Grs1). Doctor Dino, black type à 2ans, est devenu un vrai cheval de Gr1 à l’âge de 5ans et 6ans (Man O' War Stakes, Hong Kong Vase, deux fois, Grand Prix de Saint-Cloud). Ces chevaux ne cochaient donc pas toutes les cases requises pour être des étalons commerciaux. Et pourtant, leur production se distingue au niveau black type.

Leur laisser du temps. Sur les cinq derniers élèves de la famille Devin à avoir décroché du caractère gras, quatre ont été entraînés par Henri-François Devin, l’étoile montante de Chantilly. Cela ne peut pas être un hasard. Ces cinq chevaux ont pris leur black type à 3ans (Style Icon et Golden Legend) ou plus tard (Special Request, Zemindari et Nonza). Ce n’est pas totalement une surprise si on se souvient que les précédents chevaux de Gr1 issus de cet élevage, Ange Gabriel (Hong Kong Vase et Grand Prix de Saint-Cloud) et Terre à Terre (Prix de l'Opéra et Dubai Duty Free, Grs1) avaient attendu l’âge de 4ans pour atteindre ce niveau. Et si on remonte dans le temps, on peut se souvenir que Rialto (Rabelais), un des meilleurs élèves de madame Couturié, la grand-mère d’Henri Devin, était âgé de 5ans lorsqu’il était devenu un cheval de course de premier plan (Prix d’Ispahan, deuxième du Prix de l'Arc de Triomphe, Gr1). Bien que tardif, il fut ensuite un étalon influent.

Les atouts de la France. Cet article n’a pas pour vocation de faire l’apologie des chevaux tardifs, à quelques heures d’une vente orientée sur la vitesse et la précocité. Il s’agit plutôt de dire qu’il y a aussi des opportunités pour ces chevaux sur la distance. La force du système français réside dans sa capacité à proposer des allocations pour toutes les catégories, toutes les distances et tous les âges. Malgré toutes les polémiques récentes, il faut souligner que nous avons la chance de vivre dans un pays où les éleveurs vendeurs peuvent cohabiter avec les éleveurs propriétaires. Plus de 80 % des black types issus de l’élevage Devin ont décroché leur fait d’arme sous une des casaques familiales. Hors de l’Hexagone, il serait très difficile de reproduire un tel système. Antonia Devin avait d’ailleurs déclaré à Emma Berry en 2016 : « Nous élevons pour courir, plus que pour vendre. Notre élevage n’est pas vraiment commercial. Les primes françaises sont fantastiques et si l’on élève pour courir, on peut utiliser des étalons non commerciaux, tout en restant dans le positif financièrement. »

LES ALLOCATIONS EN FRANCE EN 2017

Age                  Chevaux ayant couru                         Allocation & primes propriétaires (K€)

2ans                1.684                                                  21.636 (13 %)

3ans                3.528                                                  66.373 (40%)

4ans                2.220                                                  35.718 (22%)

5ans & plus    2.747                                                  41.485 (25%)

L’avenir. Après la victoire dans le Darley Prix Jean Romanet, Henri Devin nous avait expliqué : «  Les deux tiers de nos juments produisent pour l’obstacle. Mais notre fils n’entraînant pas de sauteurs, nous allons donc orienter un peu plus l’élevage vers le plat. Nous avons toujours veillé à conserver au haras des chevaux durs, qui courent longtemps et qui ont de bonnes jambes. Nous ne voulons pas de feux de paille. » Peu avant sa disparition, madame Jean Couturié avait expliqué : « Je souhaite que le Mesnil puisse continuer à apporter du travail et du bonheur à ceux qui ont le privilège d’y vivre et qu’en même temps, de nombreux bons chevaux continuent à y être élevés. Mon gendre, Bertrand de Taragon, a déjà consacré une grande partie de sa vie au Mesnil, donc à l’élevage et aux courses. Et mon petit-fils Henri Devin et sa charmante épouse, une Irlandaise qui, elle aussi, a la passion des chevaux, feront surement de même. Je leur souhaite à tous les mêmes grandes satisfactions que j’ai eues le bonheur d’obtenir. » Après la victoire à Deauville de Nonza, entraînée par son arrière-petit-fils Henri-François Devin, entouré de ses proches, on pouvait se dire que les vœux de cette grande dame de l’élevage français avaient été exaucés…