Rencontre avec Yutaka Take - « L’Arc, c’est le rêve et le but de mon existence »

International / 14.09.2018

Rencontre avec Yutaka Take - « L’Arc, c’est le rêve et le but de mon existence »

Rencontre avec Yutaka Take

« L’Arc, c’est le rêve et le but de mon existence »

ParisLongchamp, mercredi. Yutaka Take vient de monter L’Arc dans le Prix des Tourelles (L), sans réussite. La presse japonaise et française l’attend dans la salle des balances. Il accepte de se poser à la brasserie pour une longue interview. On lui demande ce qu’il veut boire. « Un coca, s’il vous plaît ». Un coca… Zéro ? « Non, un coca normal ». Le garçon n’a pas de problème de poids. On est tenté de dire le garçon : bien malin est celui capable de dire qu’il aura cinquante ans l’année prochaine. Yutaka Take est, chez lui, une légende vivante. Mais il n’a pas la grosse tête et c’est détendu, avec le sourire, qu’il répond à nos questions…

Par Anne-Louise Échevin

Jour de Galop. - Cette année, le Japon compte sur Clincher dans le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe. Il a pour lui sa capacité d’adaptation, mais n’a pas encore gagné de Groupe 1. Pensez-vous avoir une chance réelle avec lui ?

Yutaka Take. - Ce sont les courses ! On ne sait jamais ce qu’il peut se passer. Qui aurait cru que Solemia (Poliglote) battrait Orfèvre (Stay Gold) ? Et Nakayama Festa (Stay Gold) n’était pas très suivi au Japon. Il a tout de même fini deuxième, tout près. Il y a des choses qui se passent et que l’on n’attendait pas. Il y a toujours une chance de gagner à partir du moment où vous êtes au départ.

Que représente le Prix de l’Arc de Triomphe pour vous ?

C’est la course que je veux gagner. C’est le rêve et le but de mon existence.

On parle de la malédiction japonaise dans l’Arc. Vous y croyez ?

Je ne pense pas qu’il y ait une malédiction. C’est difficile de remporter un Prix de l’Arc de Triomphe. Je pensais qu’Orfèvre allait gagner. Il nous a manqué juste un peu de chance…

Savez-vous d’où vient la fascination des Japonais envers le Prix de l’Arc de Triomphe ?

En fait, je pense que cela vient de moi. Lorsque j’ai dit que je rêvais de gagner l’Arc, les autres m’ont suivi. Avant que je commence à en parler, il n’y avait pas beaucoup de personnes au Japon qui avaient cette idée de viser le Prix de l’Arc de Triomphe. J’ai commencé à en parler il y a une vingtaine d’années : j’ai monté mon premier Arc en 1994. C’était avec White Muzzle (Dancing Brave). Depuis ce jour-là, je veux vraiment gagner cette course. Avant cela, je voyais l’Arc à la télé, je lisais les articles dans les journaux. Quand je suis allé le courir en 1994, tout cela est devenu réalité et c’était quelque chose de presque féerique. Cette tentative m’a aussi fait réaliser que, pour réussir à monter au mieux dans un Prix de l’Arc de Triomphe, pour le monter instinctivement, il me fallait monter en France. C’est pour cela que j’ai commencé à venir ici dès le début des années 2000.

Qu’est-ce que représentent les courses françaises pour vous ?

J’ai eu la chance de devenir jockey et j’ai voulu acquérir de l’expérience dans beaucoup de pays différents. J’ai senti que les courses françaises étaient celles qui me permettaient d’apprendre le plus de choses sur la manière de monter. C’est pour cela que je viens en France. Je pense sincèrement que j’ai gagné autant de courses au Japon grâce à mon expérience à l’étranger et tout particulièrement en France. J’adore la France et les courses françaises. Je viens depuis le début des années 2000. Je suis resté six mois en 2001 et 2002 et je reviens de temps en temps pour monter. C’est un pays où je me sens toujours très à l’aise, j’y suis détendu et toujours bien accueilli. Quand je suis ici, je préfère aller aux courses plutôt que d’aller voir les musées : je ne suis encore jamais allé à Versailles ou au Mont-Saint-Michel. Si je vais dans de tels endroits, je me fais attraper par les touristes japonais (rires) !

Vous approchez de la barre des 4.000 victoires. Vos expériences à l’étranger ont-elles permis une telle domination dans votre pays et avez-vous le sentiment d’avoir été, chez vous, un précurseur ?

Je n’ai pas beaucoup réfléchi à cela, ce que les autres jockeys faisaient, le fait d’être précurseur et de devenir un symbole. Je l’ai fait parce que je voulais le faire et parce que je voulais découvrir de nouvelles choses, rencontrer des gens.

On vous voit beaucoup plus en France cette année, avec Géniale et L’Arc, des chevaux de Masaaki Matsushima. C’est un investisseur récent au Japon et un de vos amis. Est-ce vous qui l’avez converti aux courses ?

(Son téléphone sonne) Quand on parle du loup… Il est en train de m’appeler, je crois qu’il nous a entendus ! Il a toujours aimé les courses hippiques. Il pariait beaucoup… Et il perdait beaucoup ! C’est pour cela que je lui ai dit d’acheter un cheval plutôt que de perdre de l’argent en pariant (rires). Mais ce n’est pas simple en tant que propriétaire non plus. Il perd encore de l’argent et la perte est finalement plus importante (rires) ! Il n’a pas encore gagné de Groupe au Japon. La victoire de Géniale (Deep Impact) dans le Prix Messidor était sa première à ce niveau. Il était vraiment très heureux. C’était le plus grand moment de sa vie… après son mariage (rires) !

Pourquoi avoir pris cette décision d’envoyer des chevaux en France ? Sur le plan financier, cela n’a pas de sens. Avez-vous hésité à relever le défi ?

C’était le rêve du propriétaire d’avoir des chevaux courant en France, avec moi en selle. Cette année, il a eu la chance d’avoir deux chevaux que l’on pense capables de s’adapter aux courses françaises. Il a donc décidé de les envoyer en France et m’a demandé de les monter. Nous en avons discuté parce que, financièrement, c’est difficile de faire cela, mais il a vraiment souhaité le faire. Dès ce moment, je n’ai eu aucune hésitation pour relever ce challenge.

Vous êtes une star au Japon. Votre popularité dépasse le monde des courses. Comment vivez-vous cela ?

Les courses hippiques au Japon ont la chance d’avoir beaucoup de fans. Si je marche dans la rue, c’est vrai qu’il y a beaucoup de monde qui vient me parler. Parfois, cela peut être un peu stressant. Juste un peu. Mais cela montre à quel point notre sport est populaire chez nous. J’en suis donc heureux.

Vous avez dit dans une interview au Racing Post : avant, on m’appelait génie, maintenant on m’appelle légende. Le statut de légende vivante, c’est particulier…

(Rires) J’ai dit cela pour la presse, mais ce n’est pas mon sentiment personnel. Je ne me sens pas comme une légende, je me sens toujours comme un jeune jockey. La différence est qu’avant, je battais les records des jockeys les plus jeunes au nombre de victoires, par exemple. Maintenant, je suis en train de battre des records établis par des jockeys plus âgés !

Olivier Peslier disait, dans une interview à nos confrères de Dada, qu’il avait signé un autographe à la bombe sur une voiture au Japon. Avez-vous des anecdotes folles avec des fans à nous raconter ?

Olivier va être plus reconnu au Japon que sur les Champs-Élysées, c’est certain ! C’est une star là-bas. En ce qui me concerne, je n’ai pas d’anecdote très spéciale à raconter. Mais j’en ai avec Olivier ! Quand je me baladais avec lui sur les Champs-Élysées, j’étais surpris que les Français ne fassent absolument pas attention à lui. C’étaient les touristes japonais qui nous reconnaissaient ! Mais il y a des Français qui me demandent de prendre des photos avec eux… Pour qu’ils puissent l’envoyer à des amis au Japon !

Vous aurez cinquante ans l’année prochaine. La retraite, vous y pensez ?

Je prends toujours beaucoup de plaisir à monter. J’ai autant d’enthousiasme que lorsque j’étais jeune et je veux monter le plus longtemps possible. Physiquement, je ne sens pas vraiment une différence par rapport à quand j’étais plus jeune, mais je suis conscient de mon âge. Je travaille avec un entraîneur personnel pour maintenir ma condition. Je fais de l’entretien physique avec du stretching ou encore du gainage. Le but n’est pas de prendre de la masse. Heureusement, je n’ai pas de problème de poids et c’est pour cela que je peux boire un coca normal, pas un coca zéro !

Votre petit frère était jockey, il a pris sa retraite il y a peu et est devenu entraîneur. C’est quelque chose qui vous attire aussi ?

Pas pour le moment ! Mon père a aussi été jockey avant de devenir entraîneur. Lorsqu’il pensait à sa vie, il trouvait qu’elle était mieux à l’époque où il était jockey plutôt qu’entraîneur. Il disait aussi que les courses, c’est le cheval et le jockey. Si vous allez sur un hippodrome, les jockeys sont toujours souriants. Mais quand ils deviennent entraîneurs, on sent que c’est plus difficile, ils ont moins le sourire !

Qu’est-ce qui est le plus difficile : être un jeune jockey de vingt ans sans expérience ou un jockey de presque cinquante ans avec beaucoup d’expérience ?

J’ai aussi eu des expériences inutiles (rires) ! L’idéal, si je pouvais revenir en arrière, serait de revenir à mes dix-huit ans, mais avec toutes les expériences que j’ai accumulées.

Quelle est la victoire qui vous a le plus marqué ?

La victoire à Fontainebleau hier [lire mardi, ndlr] ! Je suis sérieux. La plus belle victoire, c’est toujours la dernière !

La défaite qui vous a le plus marqué ?

Deep Impact (Sunday Silence) dans l’Arc… C’était un choc. Le plus grand choc de ma vie du côté des défaites. Et cette défaite m’a fait sentir à quel point je souhaitais gagner cette course.

Que représente Deep Impact pour vous ?

Deep Impact est le cheval que j’ai attendu toute ma vie. J’ai eu cette chance de le rencontrer. C’était le cheval de rêve. Il avait tout.

Vous avez été le premier Japonais et jockey en activité à avoir reçu le Longines International Award of Merit. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Je suis très fier de l’avoir reçu. Mais je n’ai pas eu l’impression que cette récompense m’était destinée. Pour moi, elle était remise aux courses japonaises avant tout. Je suis très heureux d’être, quelque part, l’ambassadeur des courses japonaises. C’est une petite pression que j’accepte avec bonheur.

Le paysage hippique japonais change. Les top jockeys internationaux viennent monter l’hiver depuis plusieurs années, Christophe Lemaire et Mirco Demuro s’y sont installés définitivement et Joao Moreira souhaite le faire. Quel est votre point de vue sur cette concurrence ?

Quand un top jockey arrive au Japon, comme Christophe Lemaire, cela permet aux autres jockeys d’apprendre de lui. C’est quelque chose de très bien. Au Japon, nous n’avons pas le droit d’avoir plus de dix-huit partants dans une course. Forcément, quand les jockeys étrangers arrivent, c’est plus compliqué pour tous les jockeys locaux de trouver des montes. Mais si on pense aux courses hippiques en général au Japon, c’est quelque chose de formidable pour elles d’avoir tous ces top jockeys. Pour moi, ils sont tous les bienvenus chez nous. C’est bien aussi pour les fans japonais. Ils cherchent beaucoup d’informations sur les courses à l’international et, quand les meilleurs jockeys arrivent au Japon, ils sont aussi heureux.

Le niveau des chevaux japonais a aussi progressé de façon spectaculaire. Pouvez-vous évaluer cette progression ?

Cela fait trente ans que je monte. J’ai commencé au Japon et je suis allé dans d’autres pays ensuite. J’ai donc vraiment senti la progression des chevaux japonais. Par exemple, en France, les chevaux étaient de très haut niveau à l’époque où j’ai commencé à monter et ce niveau progresse encore. Au Japon, on est parti de beaucoup plus bas, mais nous rattrapons notre retard à très grande vitesse. Je crois que nous vous rattrapons ou que nous vous avons rattrapés : nous n’avons pas gagné l’Arc, mais il est désormais difficile pour les étrangers de gagner une Japan Cup.

En Europe ou en Australie, on commence à chercher du sang japonais pour l’élevage. Imaginiez-vous un tel scénario lors de vos débuts comme jockey ?

Il y a trente ans, c’était quelque chose d’inimaginable. Et je suis certain que, un jour, nous remporterons l’Arc. J’espère que ce sera cette année !

Un grand merci à Hal Suzuki de la Japan Racing Association pour sa disponibilité et la traduction.