SPÉCIAL KEENELAND - Le retour du sang américain en Europe

International / 09.09.2018

SPÉCIAL KEENELAND - Le retour du sang américain en Europe

Ce n’est pas aussi massif que dans les années 1980. Mais depuis 2015 et les raids de Wesley Ward sur les grandes épreuves estivales pour 2ans, on assiste à un petit retour en grâce du sang américain dans l’élevage et les courses européennes.

Par Adrien Cugnasse

À quelques heures du début de la vacation fleuve de Keeneland, les signes du retour de l’affixe "US" sur le vieux continent sont multiples. En 2013, dans la liste des 50 meilleurs chevaux de course anglo-irlandais – selon les ratings du Racing Post –, on ne trouvait que deux sujets nés aux États-Unis. En 2018, ils sont cinq et le meilleur 3ans des îles britanniques s’appelle Roaring Lion (Kitten’s Joy). Un jour ou l’autre, il fera la monte à Tweenhills, où il est très attendu par les éleveurs. Le poulain de Qatar Racing sera dès lors le deuxième produit de l’américain Kitten’s Joy (El Prado) au haras en Angleterre, après Bobby's Kitten (Lanwades Stud). Chez les 3ans français, on trouve trois américains de naissance – Homérique** (Exchange Rate), Gyllen (Medaglia d'Oro) et Wusool (Speightstown) – parmi les vingt-cinq meilleurs. En 2019, plusieurs fils de Scat Daddy (Johannesburg) devraient faire la monte en France, à commencer par Seabhac (haras de Saint Arnoult). Ils sont déjà trois en Irlande, Caravaggio (Coolmore), El Kabeir (Yeomanstown Stud) et No Nay Never (Coolmore). Ce dernier est d’ailleurs tête de liste des étalons de première production en Europe. À ce jour, il a déjà donné huit black types. Cet été, à Deauville, deux produits d’American Pharoah (Pioneerof the Nile) ont intégré le top 10 de la vente d’août. On ne trouvait aucun produit d’étalons américains parmi les dix prix les plus élevés des cinq éditions précédentes de la principale vacation française.

Des courses sélectives. Nicolas de Watrigant a acquis Mshawish (Medaglia d'Oro) à la breeze up Arqana. Le cheval fait désormais la monte à Taylor Made après avoir remporté plus de deux millions d'euros en course et deux Grs1, un sur le turf et un sur le dirt. Il a couru de 2ans à 6ans, se classant notamment quatrième du Prix du Jockey Club (Gr1). L’homme de Mandore International Agency nous a confié : « En Europe, on aime parfois critiquer les courses américaines. Pourtant l’histoire prouve la valeur de leurs chevaux. Je tiens le sang américain en haute estime. Le déroulement de leurs courses, avec beaucoup de train dès le départ, est garant de sélectivité. Les très bons chevaux américains ont beaucoup de qualité et ils peuvent la transmettre. Coolmore ne s’y trompe pas et American Pharoah pourrait très bien devenir un étalon de premier plan également pour le gazon. Ceci étant dit, pour le turf, on doit faire attention à sélectionner un bon marcheur. Les chevaux de dirt ont tendance à avoir plus de force, de dos et d’épaule. Sur cette surface, il faut partir très vite et tenir jusqu’au bout. Pour le gazon, on recherche des chevaux avec un changement de vitesse plus prononcé. C’est la raison pour laquelle les petites pouliches françaises réussissent aussi bien outre-Atlantique sur le turf [Thewayiam, Uni, A Raving Beauty, etc., ndlr ] »

Des américains, oui, mais lesquels ? Les problèmes liés à la médication aux États-Unis sont connus de tous. De même un certain nombre de pedigrees très orientés sur le dirt font fuir les acheteurs européens. Une vague américaine a envahi les catalogues des ventes de 2ans montés en 2018. Pas moins de 100 poulains nés outre-Atlantique (près de 20 % de l’offre) étaient inscrits à Arqana, Doncaster et à la Craven. Les pinhookers, très actifs ces dernières années à Keeneland, ont un avis intéressant sur le sujet. Brendan Holland, de Grove Stud, nous avait expliqué il y a quelques semaines : « Les Européens qui achètent pour les breeze up ne regardent pas les mêmes chevaux que les locaux. Le sommet du marché, c'est-à-dire les grands étalons de dirt comme Tapit (Pulpit), ne nous intéressent pas. En outre, nous essayons de nous concentrer sur des pages de catalogue qui vont parler aux acheteurs européens, avec éventuellement des étalons qui ont déjà produit des gagnants chez nous. »

Laurent Benoit a acquis Homérique (Exchange Rate) à la breeze up Arqana. Troisième du Prix de Diane Longines (Gr1), elle a remporté le Prix de Psyché (Gr3). Le courtier nous a expliqué : « Je n’ai rien contre les sangs américains, au contraire. Mais je ne prends pas de risque et je me tourne vers des produits d’étalons confirmés sur le gazon. Du côté maternel, Homérique a aussi des références sur le turf. Ce n’est pas du 100 % dirt, tout en sachant que beaucoup d’étalons américains ont tracé en Europe. Mais chez des chevaux comme Kitten’s Joy et Medaglia d’Oro, Saddler’s Wells n’est pas loin. Ce n’est donc pas totalement une surprise. » Lauréat de Gr2 sur 1.400m en dirt, son père, Exchange Rate (Danzig), a aussi donné en Europe un cheval qui vient sur le tard, Thundering Blue (Sky Bet York Stakes, Gr2, troisième des Juddmonte International Stakes, Gr1)… mais aussi le précoce Reckless Abandon (Middle Park Stakes & Prix Morny, Grs1).

Quels étalons ? Champion sur le dirt, Northern Dancer (Nearctic) avait gagné sur le gazon à 2ans. Mais comme l’écrivait récemment Franco Raimondi dans nos colonnes : « Aux États-Unis, les entraîneurs préfèrent garder leurs chevaux sur le dirt pour des raisons économiques (les allocations). Pour les Européens, il faut beaucoup d'argent pour accepter de prendre le risque d'un changement de surface. Il y a bien sûr les chevaux qui n'avancent pas sur le sable et vice-versa, comme il y en a d'autres qui volent dans le lourd et ne galopent pas dans le léger… » Il n’est pas donc pas surprenant de voir qu’un certain nombre d’étalons reconnus pour la qualité de leur production sur le turf n’ont jamais foulé le gazon en compétition. C’est le cas de Scat Daddy, dont le pedigree comportait pourtant lui aussi des références pour le turf. Medaglia d’Oro (El Prado) fut un grand cheval de dirt (neuf fois sur le podium au niveau Gr1) mais, en bon fils d’El Prado (Sadler’s Wells), il est également capable de produire des sujets de gazon. Le meilleur exemple étant certainement Talismanic (Medaglia d’Oro). Kitten’s Joy (El Prado), issu du même père de père, était en revanche largement plus à l’aise sur le gazon. Et c’est sur cette surface qu’il avait acquis ses titres de noblesse. Cela l’a d’ailleurs pénalisé sur le marché américain. Dans une interview accordée à Lucas Marquadt, Mark Taylor a déclaré au sujet de la vente de Roaring Lion (acquis 160.000 $) : « Il n’était pas très musculeux, mais très bien fait, avec une très bonne locomotion (…) Nous étions très déçus qu’il ne fasse pas plus monter les enchères. Mais il est issu de Kitten’s Joy et certains entraîneurs américains ont catalogué cet étalon comme 100 % turf. Et étant donné que sa mère est par Street Cry, beaucoup d’Européens se sont dit qu’il y avait trop de références au dirt dans son pedigree ! David Redvers a su regarder plus loin dans son origine, ce qui lui a permis de voir qu’il avait de la qualité pour le turf. »

Aussi une question de modèle. Les chevaux pour le dirt sont souvent plus massifs, avec des canons plus courts que ceux appelés à briller sur le gazon. L’histoire offre quelques exemples célèbres de choix basés sur la conformation. En 1969, l’éleveur et propriétaire américain Paul Mellon fut confronté à un choix difficile. Dans un lot de poulains exceptionnel – qui comptait aussi Run the Gantlet (Tom Rolfe), le champion turf horse de l’année 1971 outre-Atlantique –, il devait désigner ceux destinés à courir en Europe et ceux qui allaient rester aux États-Unis. Son entraîneur, John Elliott Burch, fit remarquer que le jeune Mill Reef (Never Bend) était presque long jointé et que ses dessous n’étaient pas ceux d’un cheval de dirt. De taille moyenne et loin d’être massif, le destin du poulain fut ainsi scellé : direction l’Angleterre. Dans le top 10 des meilleurs ratings attribués par Timeform au cours de l’histoire outre-Manche, Mill Reef occupe la septième place. Il fut tête de liste des pères de gagnants en Grande-Bretagne et en Irlande en 1978 et en 1987.

La genèse de Without Parole. Les éleveurs du dernier lauréat de la Triple couronne des États-Unis, Justify (Scat Daddy), John et Tanya Gunther, ont fait le choix d’envoyer certaines de leurs juments américaines en Europe. Elles y sont saillies par les meilleurs étalons de gazon du vieux continent. C’est ainsi qu’a été conçu Without Parole (Frankel). Ce lauréat des St James's Palace Stakes (Gr1) était à ParisLongcamp ce dimanche pour prendre part au Prix du Moulin de Longchamp (Gr1). Son père de mère, Lemon Drop Kid (Kingmambo), avait un pedigree à cheval entre l’Europe et l’Amérique, mais ses meilleures performances ont été décrochées sur le dirt. Tanya Gunther a confié à Melissa Bauer-Herzog : « Bien que la famille soit principalement orientée vers le dirt, Without you Babe (Lemon Drop Kid), la mère de Without Parole, était issue d’un père et d’un père de mère qui avaient réussi avec leur production sur le turf [Lemon Drop Kid et Storm Bird, ndlr ] Dès lors, nous avions des éléments qui nous laissaient à penser que Without you Babe pourrait bien produire avec un étalon européen pour courir sur le gazon. Le croisement faisait aussi sens sur le plan morphologique. »