George Strawbridge : « Je n’ai aucun doute sur la valeur des courses black types en France »

International / 29.10.2018

George Strawbridge : « Je n’ai aucun doute sur la valeur des courses black types en France »

Seulement trois propriétaires ont élevé et fait courir deux gagnants de Gr1 cette saison en France : la famille Niarchos, Godolphin et George Strawbridge. Les années passent et la casaque de cet américain amoureux de l’Europe ne semble pas subir l’usure du temps. Il y a quelques jours, alors que se clôturait une année faste pour ses couleurs, il s’est confié à Jour de Galop.

Par Adrien Cugnasse

En 2018, George Strawbridge a remporté huit épreuves black types dans l’Hexagone grâce à  Call the Wind (Qatar Prix du Cadran, Gr1), With You (Prix Rothschild, Gr1), Dallas Affair (Morocco Cup - La Coupe, Gr3 & Le Vase d'Argent, L), Listen In (Prix du Conseil de Paris, Gr2 & Prix Luth Enchantée, L) et Stunning Spirit (Grand Prix Anjou Bretagne-Haras du Saz & Prix du Ranelagh, L). Pour arriver à ce résultat, il n’a fait courir que 14 chevaux en France. Contre 20 pour les différentes entités de la famille Niarchos (deux victoires de Gr1) et 124 pour Godolphin (quatre victoires de Gr1). Cela situe le niveau de performance de l’écurie Strawbridge.

Jour de Galop. – À quelle occasion avez-vous commencé à faire courir en France ?

George Strawbridge. – En 1982, en compagnie de James Wigan, qui me conseille depuis très longtemps, nous avions traversé la Normandie et Chantilly pour acheter Reiko (Targowice) à l’amiable, alors qu’elle était une 3ans à l’entraînement. Au cours de cette visite, nous avons rencontré Jonathan Pease. Il débutait alors dans la profession et connaissait James pour avoir été à l’école avec lui. Nous lui avons envoyé le premier produit de Reiko, Turgeon (Prix Royal Oak et Irish St Leger, Grs1), puis son frère Tikkanen (Breeders' Cup Turf  et Turf Classic Invitational Stakes, Gr1, Prix Greffulhe, Gr2).

Ces dernières années, beaucoup d’Américains ont acheté des chevaux à l’entraînement en France. Selon vous, pourquoi les pouliches françaises réussissent-elles aussi bien sur le gazon américain ?

Je pense que les chevaux européens sont moins usés dans leurs jeunes années. Et cela leur permet par la suite de remporter de grands succès sur le turf aux États-Unis. Il y a aussi certainement le bénéfice des conditions d’entraînement de Chantilly, avec un environnement calme et sans stress, de longues pistes entourées d’arbres… Mais en Irlande et en Angleterre, on laisse aussi du temps aux chevaux pour arriver à maturité. Et le pourcentage de chevaux "gâchés" est que celui que l’on rencontre outre-Atlantique. Les chevaux venus de France semblent particulièrement bien s’adapter aux États-Unis. Les propriétaires français sont souvent plus enclins à vendre leurs bonnes pouliches que leurs homologues anglais.

Pensez-vous que le niveau des épreuves sur gazon aux États-Unis est en train de s’améliorer ?

Oui, je pense que c’est le cas. Il faut savoir que les courses sur le turf sont très appréciées des parieurs car elles ont tendance à réunir des champs de partants très fournis.  

Suites aux très nombreuses exportations de chevaux français, les courses pour chevaux d’âge sont logiquement moins relevées. En tant qu’éleveur et propriétaire, accordez-vous toujours la même valeur au black type français ?

Je n’ai aucun doute sur la valeur des courses black types en France. Les excellents résultats à l’exportation sont la conséquence des performances de ces chevaux à travers le monde. Et les allocations élevées poussent les propriétaires à conserver à l’entraînement leurs chevaux d’âge.

Quels sont les points forts et les points faibles des courses françaises ?

Parmi les points forts, il y a de beaux hippodromes, de bons centres d’entraînement et des allocations solides. Je ne suis pas préoccupé par le manque de train de certaines courses françaises. Bien sûr, cela permet parfois à un cheval de gagner une distance plus longue que prévu. Mais cela nécessite aussi d’avoir le changement de vitesse nécessaire, et avoir cette capacité d’accélération sera toujours un atout.

Depuis quelques années, le sang américain connaît un retour en grâce en Europe. La sélection à l’américaine produit-elle des chevaux plus durs que les européens ?

Il est exact que nous assistons à une résurgence en Europe des lignées américaines, en particulier grâce à la production de Medaglia d’Oro (El Prado), Kitten’s Joy (El Prado) et Scat Daddy (Johannesburg). Mais il faut avoir conscience que ces performances font suite à une période beaucoup plus calme pour les chevaux américains sur le vieux continent. Et ces derniers n’ont toujours pas retrouvé le niveau de réussite qu’ils ont connu il y a deux ou trois décennies.

Pensez-vous qu’il est impossible de mettre fin à la médication dans les courses américaines ?

Les courses propres, c’est une cause pour laquelle nous continuons à nous battre. Mais la majorité souhaite maintenir le statu quo, ce qui me rend assez pessimiste.

Outre-Atlantique, votre casaque a connu les plus grands succès sur les obstacles. Avez-vous envisagé de faire courir des sauteurs en Europe ?

J’ai eu des sauteurs à l’entraînement chez Michael O’Brien en Irlande, dont un vainqueur de la Mackeson Gold Cup à Cheltenham.

Avec Turgeon et Presenting, plusieurs futurs grands étalons d’obstacle ont couru sous vos couleurs en plat. Auriez-vous aimé élever des sauteurs ?

Cela n’a jamais été mon intention.

Après Lucarno (St Leger), Turgeon (Irish St. Leger), Montare (Prix Royal-Oak), Collier Hill (Irish St. Leger)… vous avez encore un stayer de classe avec Call the Wind (Prix du Cadran). Qu’appréciez-vous dans les courses de tenue ?

J’aime ces épreuves de longue distance car elles demandent du courage aux chevaux et du talent sur le plan tactique aux jockeys. Mais je n’ai jamais particulièrement cherché à produire des stayers. Call the Wind (Frankel), par exemple, est le produit d’une jument qui a gagné sur 1.600m et 2.000m avant de produire deux autres lauréats de Gr1, We Are (Dansili) et With You (Dansili), qui n’étaient pas des stayers. Dès lors il était surprenant d’obtenir un lauréat du Prix du Cadran en croisant cette jument avec Frankel (Galileo). Mon objectif est de produire des chevaux de grande classe et je suis très heureux s’ils peuvent s’imposer au niveau Gr1, que cela soit sur le sprint, sur les distances intermédiaires ou dans des épreuves de tenue. [George Strawbridge est l’éleveur de Seebe (placée de la Poule d'Essai des Pouliches), Presenting (placé du Derby), Fantasia (placé de la Poule d'Essai des Pouliches), Silver Fling (Prix de l'Abbaye de Longchamp), Treizième (Prix Jean-Luc Lagardère), Moonlight Cloud (Prix Jacques Le Marois, Maurice de Gheest (x3), de la Forêt et du Moulin de Longchamp…), ndlr].

Rêvez-vous de gagner la Melbourne Cup ?

Je préférerais remporter le Derby d’Epsom.

Quand vous avez acquis Bellarida, elle présentait un profil très attractif en tant que gagnante de Gr3 en France. Mais ni mère, ni sa deuxième mère n’avaient produit de chevaux de stakes. Il était donc difficile d’imaginer qu’elle allait être à l’origine d’In Clover, We Are, With You, Dominant, Teppal, Lilly’s Angel… Pourquoi l’avoir achetée ?

C’est James Wigan qui a acquis Bellarida (Bellypha), laquelle provenait de l’écurie Wertheimer, lors des ventes de décembre à Tattersalls, pour 85.000 Gns. C’était en 1997, elle était gagnante de Gr3 en France et pleine de Bering (Artic Tern). À ce moment-là, sa fille Bayourida (Slew O Gold) venait d’impressionner en s’imposant de cinq longueurs, ce qui pouvait laisser penser qu’elle deviendrait black type. Son fils Fumarelli (Trempolino) avait par ailleurs récemment décroché du caractère gras. La famille était donc plus vivante que ce que la page de catalogue de vente ne pouvait le laisser entrevoir. James aimait beaucoup le physique de la jument et il appréciait le fait qu’elle soit pleine de Bering. Le foal à naître était Bellona (Bering), future deuxième mère de Listen In (Sea the Stars). Parmi les juments de cette famille, In Clover (Inchinor) est basée chez Jeanette McCreery, à Stowell Hill Stud, dans le Somerset. Ce haras a produit un certain nombre de gagnants de Gr1 ces dernières années [Billesdon Brook, With You, Call the Wind]. La majorité des juments de mon élevage sont stationnées chez Peter Player, à Whatton Manor Stud. C’est le cas de Moonlight Cloud et Journey. Plus récemment, nous en avons placés chez Brian O’Rourke, à Copgrove Hall Stud, dans le Yorkshire. Nous avons aussi quelques juments au Quesnay. C’est là que Stunning Spirit a été élevé.

Pourquoi Freddy Head et John Gosden sont-ils si appréciés des éleveurs-propriétaires ?

Ces deux entraîneurs bénéficient de longue date de la confiance d’un certain nombre d’éleveurs-propriétaires. Freddy porte l’héritage de son père et de François Boutin, John celui de Noel Murless et de Vincent O’Brien. Ce sont deux professionnels qui ont la patience nécessaire pour que les chevaux puissent véritablement développer leur potentiel.

Ces dernières années, vous avez acquis plusieurs pouliches allemandes. Dans quel objectif ?

Elles sont issues d’un programme de sélection qui bannit toute médication. Elles présentent une certaine dureté et semblent offrir un bon rapport qualité/prix.

D’où vient l’appellation "Augustin Stables" sous laquelle vos chevaux courent aux États-Unis ?

Ce nom vient d’un lieu où j’habitais au moment où j’enseignais à l’université. Dans ce contexte, il me paraissait plus prudent de courir sous un pseudonyme.