Une pouliche, un jockey, et un seul et même éleveur !

International / 06.10.2018

Une pouliche, un jockey, et un seul et même éleveur !

Par Franco Raimondi

Dimanche à 16 h 03, il sera accroché à la grille de la salle des balances de San Siro, deux ou trois selles sous le bras et les yeux pointés vers l’écran télé. Cette fois, Alduino Botti ne cherchera pas un de ses partants à Capannelle, Pise ou un élève au départ dans une course pour cavalières à Merano. C’est bien vers ParisLongchamp que son regard sera tourné, vers une petite pouliche alezane, pétrie de classe. La bien nommée Sea of Class (Sea the Stars), deuxième favorite du Qatar Prix de l’Arc de Triomphe. Alduino Botti l’a élevée avec son frère Giuseppe sous la griffe Razza del Velino, et l’a laissée partir pour 170.000 Gns à la vente de yearlings de décembre de Tattersalls. Pour un entraîneur qui a terminé tête de liste une quarantaine de fois, cela pourrait sonner comme une faute professionnelle… « Non, je n’ai pas vraiment de regret. La pouliche est passée en vente pour résoudre un foal sharing. Elle avait de la classe mais elle était un peu petite, et née très tard. Sa mère, Holy Moon (Hernando), avait déjà donné trois gagnantes d’Oaks d’Italie, mais imaginer que cette alezane deviendrait la meilleure, c’était assez compliqué. Il fallait aussi penser au budget et le prix était plus que correct. »

L’éleveur. Alduino Botti pense avec la casquette d’éleveur, l’une de ses activités. Entraîneur, propriétaire et donc aussi éleveur. Il est tête de liste en Italie dans les trois catégories. Il fallait vendre Sea of Class pour garder l’entreprise saine, comme il l’explique : « Ses trois sœurs ont toutes fait une brillante carrière et elles sont toutes parties pour le Japon. La plus belle est Final Score (Dylan Thomas), qui a gagné les Oaks et le Premio Lydia Tesio, mais la meilleure c’est largement Sea of Class, qui est bien différente. Et les autres, Cherry Collect (Oratorio) et Charity Line (Manduro), ont aussi des robes et des gabarits différents. Franchement, quand on a décidé de garder leur mère, Holy Moon, il était fou d’imaginer une réussite pareille. C’est mon neveu, Alessandro, qui l’avait achetée, pas cher, en Irlande. Elle a gagné une Listed en Italie et ensuite elle a tracé au haras. Ses mâles ne sont pas aussi bons que les femelles mais elle a quand même donné Back on Board (Nathaniel), deuxième du Derby italien. »

Le propriétaire. Alduino Botti, le propriétaire, n’aurait pas hésité à supplémenter Sea of Class dans le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe : « Je ne crois pas que sortir 120.000 € pose des problèmes à ses propriétaires, mais ils ont très bien géré la carrière de la pouliche, avec son entraîneur, William Haggas. Ils ont été sages en faisant l’impasse sur les Oaks et la pouliche a beaucoup progressé. Je pense qu’elle a gagné assez facilement les Irish Oaks, et à York, elle a encore plus impressionné. S’ils ont décidé de la supplémenter c’est parce qu'ils pensent qu’elle peut franchir un nouveau palier. »

L’entraîneur. Le professionnel italien est très concret en jugeant les chances de Sea of Class : « Si elle gagne, je peux mourir lundi, je serai un homme heureux ! Même dans mes rêves les plus fous d’enfant né sur un hippodrome, je n’aurais pas pensé avoir un jour un partant dans l’Arc de Triomphe… Cela dit, il faut garder sa tête froide. Sea of Class est une pouliche assez spéciale, elle aime attendre et placer sa pointe de vitesse. C’est assez compliqué dans un Arc de Triomphe à 19 partants et avec un mauvais numéro à la corde. C’est aussi son premier essai face aux mâles et elle croise le chemin d’une championne comme Enable (Nathaniel). C’est vraiment une tâche très difficile parce qu’en plus, l’Arc de Triomphe est une course où il faut savoir encaisser et donner des coups. Ce n’est pas un sport pour une petite chose comme elle ! Je croise les doigts et j’espère qu’elle pourra trouver un parcours en or. »

Le maître d’apprentissage. En vérité, Alduino Botti a deux partants dans l’Arc. Il a aussi élevé le jockey de la grande favorite, Enable. C’est bien lui qui avait signé la "scritta", le contrat d’apprentissage de Lanfranco Dettori, qui lui a mis le pied dans l’étrier la première fois – en selle sur Maria di Scozia, à San Siro – et qui lui a fait monter son premier gagnant, Rif, un jour de novembre 1986, à Turin. Alduino Botti fait galoper ses souvenirs : « Lanfranco est arrivé à l’écurie quand son père était premier jockey chez nous. Il avait du talent mais à l’époque, il était difficile pour un garçon en Italie de devenir jockey avec l’ombre du grand Gianfranco Dettori. C’est en début de saison, après ses vacances d’hiver, que Gianfranco m’a dit : "Je me sens très bien et je pense encore monter deux ou trois saisons. Pour Lanfranco, c’est dur de rester ici parce que tout le monde fait la comparaison avec moi." Il m’a alors proposé de l’envoyer en stage chez Luca Cumani, à Newmarket, en disant : "D’ici à ma retraite, il va beaucoup progresser et quand il reviendra en Italie, tu auras un pilote de premier niveau." Avant d’arranger son départ pour l’Angleterre, Luca Cumani nous avait demandé de garder le garçon dans le coton, de ne pas lui faire gagner trop de courses pour ne pas brûler sa décharge. La suite de l’histoire est connue : Lanfranco est un crack. »

Chez lui, à San Siro. Alduino Botti ne fera pas le déplacement à ParisLongchamp, même avec une partante dans l’Arc de Triomphe qui représente le climax de toute une vie consacrée aux courses. « Nous avons plusieurs partants à San Siro, il faut rester concentré sur l’écurie. » C’est du 100 % Alduino, un homme – comme disait Gianfranco Dettori – qui n’a jamais pris un jour de vacances. À 70 ans, il pourrait bien se faire plaisir avec un week-end dans le cadre magique de Paris en octobre, mais non, son poste de combat se trouve à la grille des balances de San Siro, avec plusieurs selles et plein de partants dans toutes les courses…

Une page va se tourner

Un yearling dans le book 1 de la vente de yearlings d’octobre de Tattersalls équivaut, pour un éleveur, à avoir un partant dans l’Arc de Triomphe. La Razza del Velino présente jeudi, sous la griffe de Jamie Railton, un demi-frère de Sea of Class par Oasis Dream. Au contraire de la pouliche, Alduino Botti l’a gardé pour 55.000 Gns au moment de régler le foal sharing. C’est un grand pari, un des risques que doit prendre un éleveur. L’entreprise d’élevage Botti a démarré il y a trente ans, quand Alduino et son frère Giuseppe ont commencé à garder quelques femelles après leur carrière de course. Ils ont ensuite acheté deux haras, dont la Razza del Velino qui est dans le cœur de l’Italie, à 130 km de Rome.

Un investissement sur son travail. Le grand pari a été gagnant. Les chevaux de la Razza del Velino ont gagné plusieurs classiques en Italie, des pouliches sorties de l’élevage ont été vendues cher à l’étranger après leur carrière. Les frères n’ont jamais levé le pied. Alduino Botti explique : « Nous sommes même arrivés à cent poulinières, ce qui est énorme. Quand on a vu plusieurs grands haras italiens arrêter, on a décidé de miser gros, peut-être un peu trop parce que les allocations et le marché en Italie sont ensuite tombés. Maintenant, un effort de ce niveau ne se justifie pas. Mais c’était investir sur notre travail et c’est pour cela que nous avons foncé. Nous avons souvent gardé des pouliches avec pas assez de pedigree et de performances. Parfois, elles ont bien produit… »

Six entraîneurs en famille. Après trente ans de croissance continue, l’entreprise changera son visage. En septembre, une partie des yearlings élevés par la Razza del Velino sont passés sur le ring de la vente SGA à Milan. D’ici quelques mois, l’association Alduino et Giuseppe Botti sera terminée. Ce n’est pas si simple à gérer, surtout dans un microcosme comme celui de l’Italie. Alduino Botti détaille : « Il n’y a pas de vraie explication. Nous sommes deux frères, entraîneurs, et nous avons travaillé toute notre vie ensemble.  Nos quatre fils sont tous entraîneurs. Mon fils Marco s’est installé en Angleterre et il a trouvé sa place, mon neveu Alessandro se débouille bien en France, mon autre fils Stefano fait le travail dans le centre de Cenaia alors que mon autre neveu Endo est à Pise. Six entraîneurs, c’est beaucoup… Nous avons procédé à la division des yearlings et je pense que nous trouverons une solution pour les poulinières, les foals et les chevaux à l’entraînement. »

Le regard tourné vers l’étranger. Alduino Botti pense déjà à l’avenir de l’entreprise d’élevage : « Le problème le plus important est la surproduction. On le voit même à l’extérieur d’un petit pays comme l’Italie. J’ai acheté quinze yearlings à Tattersalls Irlande et je ne les ai pas payés cher. Si on regarde cela de la perspective d’un éleveur, c’est très dur. Dans ma tête, j’ai un projet… Je pense à un élevage moins fort en quantité et plus en qualité. Disons entre vingt et vingt-cinq poulinières de haut niveau qui puissent produire des chevaux intéressants, notamment sur le marché international. Je pense qu’avec le niveau des allocations en Italie, produire de bons chevaux pour alimenter les courses ne garantit pas un retour sur l’investissement, même si, en sus de l’argent, on met son propre travail ! »