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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Emmanuel de Rohan-Chabot : « Si l’on oublie notre existence, je me chargerai de la rappeler ! »

Courses / 22.11.2018

Emmanuel de Rohan-Chabot : « Si l’on oublie notre existence, je me chargerai de la rappeler ! »

Par Adeline Gombaud

Emmanuel de Rohan-Chabot, fondateur et patron de l’opérateur de paris en ligne Zeturf, n’a pas l’habitude de mâcher ses mots. Le plan "Méheut-Linette", ses solutions pour relancer le pari hippique, le rapport Arthuis : il a répondu à nos questions sans langue de bois.

Jour de Galop. – Cyril Linette a dévoilé à la rentrée une partie de son plan de relance du PMU, qui comprend notamment une réduction de près de 20 % du nombre de courses premium en 2019. Comment avez-vous réagi à cette annonce ?

Emmanuel de Rohan-Chabot– Si le calendrier annoncé est maintenu en l’état, c’est très simple : je l’attaquerai, au Conseil d’État et à l’autorité de la concurrence ! D’ailleurs, ce calendrier, il ne nous a toujours pas été transmis, alors que légalement, il aurait dû l’être le 2 novembre…

Pendant de nombreuses années, on a vécu avec ce grand mythe que le PMU n’avait rien à voir avec l’élaboration du calendrier des courses. C’était sans doute un écran de fumée, mais il y avait cette décence de ne pas dire les choses… Mi-août, sans doute mal informé par son service juridique, Cyril Linette dit la vérité : « Le PMU va fixer le calendrier » ! Légalement, c’est aux sociétés organisatrices de le fixer.

Donc, selon vous, il ne fallait pas toucher au nombre de courses premium ?

En tant que patron de Zeturf, je ne peux pas laisser passer cette réduction de l’offre à la fois en province et à l’international. Je peux comprendre cette réduction de l’offre sur le réseau physique, mais sur internet, il faut continuer à occuper le terrain, et non pas, par exemple, se priver d’une offre à partir de 18 h le dimanche… Il peut exister des offres différenciées entre le réseau physique et internet. Libéralisons le marché !

« Libéralisons le marché ! »

On nous a expliqué pendant des années que le pari hippique était un marché d’offre. Or, au moment où la FDJ va être privatisée, donc où elle va innover, on lui laisse le champ libre ? Dans la loi française, le pari hippique a des privilèges, mais il a une contrepartie, l’intérêt général des courses. Si l’on coupe le pari premium d’un certain nombre d’hippodromes de province, on abandonne une partie de cette mission d’intérêt général, on abandonne la province, l’aménagement du territoire… Au fond, Zeturf, en attaquant ce calendrier, va devenir le défenseur d’un certain nombre d’hippodromes de province !

Cyril Linette a aussi insisté sur le fait qu’il fallait une marque unique pour en finir avec le morcellement des courses…

Je rappelle qu’en 2010, le monopole du PMU sur les paris hippiques a pris fin. Les propositions "Meheut-Linette" sont anti-concurrentielles à un point que l’on avait rarement connu. Je m’interroge quand je vois que le tracking a changé de nom pour devenir le PMU Tracking. Cet outil a été payé par les Sociétés de course. En tant qu’opérateur alternatif, Zeturf verse tous les ans à la filière plus de 10 millions d’euros. Certes, ce n’est pas ce qui fait vivre la filière, mais ce n’est pas rien non plus… Si l’on oublie notre existence, je me chargerai de la rappeler !

« Les propositions "Meheut-Linette » sont anti-concurrentielles à un point que l’on avait rarement connu »

Il n’y a donc rien de bon dans le plan Linette ?

Ce n’est pas ce que je dis. Sur le principe, un nettoyage du calendrier et de la gamme de paris n’est pas aberrant. Il est même sans doute nécessaire. Surtout que nous sommes dans un modèle de pari mutuel, et qui dit mutuel dit nécessité d’une liquidité, et lorsque l’on disperse trop les liquidités, il arrive un moment où elles ne produisent plus les effets attendus, c’est-à-dire des gains suffisamment rémunérateurs.

Mais là, on parle d’un remède de cheval. Les remèdes de cheval peuvent tuer les vieilles dames, et le PMU en est une ! Je pense qu’il y a un problème dans les proportions des mesures, surtout, je le répète, face à une concurrence, comme celle des paris sportifs par exemple, qui ne cesse de croître. C’est un vrai risque que l’on s’apprête à prendre. Je rappelle aussi ce vieux débat sur le protectionnisme de nos courses, qui réserve une bonne partie des allocations aux chevaux nés et élevés en France. Un certain nombre de pays européens estiment qu’il s’agit d’une sorte de concurrence déloyale. La contrepartie que la France offrait, pour faire passer la pilule, c’est de prendre des paris premium sur des courses étrangères, afin de soutenir les filières concernées. Si on leur coupe ces ressources, que va-t-il se passer ? On va voir arriver des camions de chevaux étrangers qui vont venir disputer nos courses. C’est déjà vrai au trot, avec l’exemple de la Suède par exemple…

La formule du nouveau Quinté va être annoncée prochainement. Il va certainement perdre son numéro plus. Est-ce une bonne chose ?

Le PMU a introduit cette notion de hasard en laquelle nous n’avons jamais cru à Zeturf. Pourquoi ? Parce que le PMU ne peut tout simplement pas lutter avec l’Euromillion ! Or décrocher la cagnotte du Quinté, avec ce numéro plus, était devenu statistiquement aussi probable d’avoir le ticket gagnant de l’Euromillion. Sauf que d’un côté, on a 1 million en jeu, de l’autre 130… Donc réduire la part de hasard, je suis pour. C’est même cohérent. On cherche à reconquérir la base, les joueurs historiques. J’attends de voir ce que l’on propose pour en recruter de nouveaux…

Que proposez-vous comme recettes ?

Je n’ai pas de recette miracle. Et mes recettes, je n’ai pas pu les expérimenter car le marché est très coiffé par le PMU et l’Institution. Il existe un impératif absolu : aller conquérir des nouveaux parieurs, plus jeunes. Or, le bassin de recrutement de parieurs hippiques jeunes, il ne faut pas se tromper, se situe dans les paris sportifs. L’âge moyen des parieurs sportifs est de 25 ans. Il faut réussir leur conversion en parieurs hippiques. Comment ? On sait par l’Arjel que le pic de recrutement de parieurs hippiques par le biais des paris sportifs, cette année, a eu lieu entre le 15 juin et le 15 juillet. Oui, pendant la Coupe du monde de football. Premièrement, cela prouve que l’on est bien dans un marché d’offre. Deuxièmement, cela montre que le nerf de la guerre, c’est le recyclage.

« Je n’ai pas de recette miracle. Et mes recettes, je n’ai pas pu les expérimenter car le marché est très coiffé par le PMU et l’Institution. Il existe un impératif absolu : aller conquérir des nouveaux parieurs, plus jeunes. »

Et plus concrètement ?

Je crois beaucoup dans le live betting. Le pari hippique, pour un novice, est extrêmement compliqué. Mais avec le live betting, on pourrait simplifier les choses, et les faire entrer en leur proposant de miser à 400, 600, 800m du poteau… Avec le tracking, ce serait ni plus ni moins que de deviner quel point va avancer plus vite que l’autre. Quand ce novice aura gagné, parce qu’il aura joué tard, il se rendra compte que d’autres ont eu des meilleures cotes en jouant plus tôt, en ayant réfléchi à son pari. Je ne dis pas que cela va tout révolutionner, mais cela peut être un point d’entrée. Il faut de toute façon inventer de nouveaux produits. Le PMU s’y est essayé avec l’introduction du hasard, sans succès. Permettons-nous d’essayer autre chose ! Le live betting permet de simplifier le pari, et de raccourcir la phase de la course…

L’antepost ou les paris à cote fixe ne pourraient-ils pas faire partie de ces portes d’entrée ?

Je ne crois pas à l’antepost, ou alors uniquement à des fins de promotion de grands événements. Encore une fois, le pari hippique est un métier de flux, où l’argent doit être mis le plus rapidement possible en circulation. Le jeu, c’est de l’adrénaline de synthèse. Cela doit aller vite. Parier six mois à l’avance, c’est non seulement de l’argent bloqué, mais cela demande aussi une expertise. Quant à la cote fixe, ce serait tout simplement la mort des courses. La cote fixe, c’est l’Angleterre. Si la France s’ouvrait à la cote fixe, le PMU serait en concurrence avec des géants comme Ladbrokes, William Hill, qui attaqueraient le monopole des paris physiques. Oui, ça serait la mort du système français.

« Le jeu, c’est de l’adrénaline de synthèse. Cela doit aller vite. Parier six mois à l’avance, c’est non seulement de l’argent bloqué, mais cela demande aussi une expertise. »

Pourquoi ne pas avoir accepté la direction du PMU alors qu’elle vous a été proposée ?

D’abord, il me semblait difficile de devenir le directeur général de mon principal concurrent ! Car je suis aussi actionnaire de Zeturf. Ensuite, le réseau physique, ce n’est pas mon métier ! C’est un métier de structure, d’organisation… que je ne connais pas. Zeturf, c’est 55 employés ; le PMU plus de 1.000… Enfin, je ne suis pas sûr que Dominique de Bellaigue aurait vu d’un bon œil mon arrivée à la tête du PMU ! Édouard de Rothschild a proposé le poste à beaucoup de monde, parce qu’il avait en tête cette idée qu’il fallait provoquer un choc, trouver des solutions un peu iconoclastes pour bousculer la machine. Il a trouvé Bertrand Meheut et Cyril Linette qui, effectivement, bousculent la machine. Qu’il faille la bousculer, je suis assez d’accord. Tout est une question de proportion. Je ne suis pas sûr, en revanche, qu’ils comprennent la mécanique du pari et celle du pari mutuel en particulier.

« Je ne suis pas sûr que Dominique de Bellaigue aurait vu d’un bon œil mon arrivée à la tête du PMU ! »

Que pensez-vous du rapport que Jean Arthuis vient de remettre ?

La démarche est intéressante, mais certaines propositions, comme la nationalisation du PMU, me laissent perplexe. Surtout au moment où la FDJ va être privatisée. Il y a là un problème de cohérence… Il propose aussi une intégration verticale très poussée, comme s’il avait oublié la loi de mai 2010, ou l’existence de l’Europe au profit de la Mayenne ! En revanche, il explique que la taxation des jeux sur les mises est une absurdité, et il a raison. La fiscalité doit prendre en compte le produit brut des jeux.

Dans un monde idéal, et en tant qu’opérateur important de prise de paris en ligne, que faudrait-il changer ou faire évoluer ?

La loi de mai 2010 avait plusieurs objectifs : créer un jeu encadré, et préserver l’équilibre des filières. On a réussi à supprimer l’offre illégale dans les trois secteurs que sont les courses, le sport et le poker, mais il reste le problème des casinos en ligne. Pour ce qui est de l’équilibre des filières, le bilan est bien moins positif. Le poker ne finance rien. Les paris sportifs reversent 1 % aux fédérations sportives. La fiscalité est très défavorable à la filière hippique, puisque la somme des prélèvements est supérieure de 4 points dans notre domaine à ce qu’ils sont dans les paris sportifs. Imaginer une taxe affectée globale pour tout type de paris n'est pas sérieux. L’État devrait admettre que les prélèvements doivent être les mêmes quel que soit le pari, et donc réduire la fiscalité sur les paris hippiques.