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Jour de Galop

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Gary Stevens, un drôle de dernier coup de cravache

International / 21.11.2018

Gary Stevens, un drôle de dernier coup de cravache

Par Franco Raimondi

Le métier de jockey est bien plus dangereux que celui de rockstar. Il est impossible d’enchaîner les tournées d’adieu comme les Rolling Stones. Gary Stevens n’était pas prêt pour prendre sa retraite à 55 ans, mais un poulain facétieux, un certain Northwestern (Medaglia d’Oro), en a décidé autrement. Au rond de présentation, avant la première course de samedi à Del Mar, il a fait un mouvement, le jockey l’a repris et s’est fait mal : « J’ai tout de suite pensé au coup du lapin, mon bras était presque mort. » Il a monté une autre course, les Bob Hope Stakes (Gr3), en selle sur Sparky Ville (Candy Ride) qui s’est classé troisième, et après avoir renoncé à son seul engagement de dimanche, il est parti voir les médecins.

Pour voir la dernière course de Gary Stevens, cliquez ici (avec ce lien https://youtu.be/W-J4jEEOWJY)

Le verdict de l'I.R.M. a été sans appel. La quatrième vertèbre cervicale est déplacée et pousse sur la moelle épinière. Gary Stevens a ajouté : « Le docteur n’a pas fait de long discours, il m’a carrément dit : "Tu es fini". » Le jockey va être opéré et il a exclu l’hypothèse d’un autre retour : sa carrière se termine avec 5.187 succès aux États-Unis. Gary Stevens, qui était devenu l’homme bionique après deux interventions pour remplacer un genou et les hanches, ne fera pas de tournée d’adieu. Il n’a pu la jouer comme Joe Di Maggio, le célèbre joueur de baseball qui, après un match, avait dit : « Le baseball ne m’amuse plus. Ce n’est plus un jeu. J’ai joué mon dernier match. »

 

Un premier arrêt à 36 ans. Certes, un jockey, à 55 ans, pense à sa retraite, mais il aime décider quand et de quelle façon raccrocher ses bottes. C’est exactement ce qu’a dit Gary Stevens, qui ne fera pas de troisième retour. Le premier date de 1999, alors qu'il était âgé de 36 ans et qu'il n’arrivait pas à gérer ses douleurs aux genoux. Il était devenu entraîneur et agent de jockeys, mais il avait repris le travail en octobre 2000 et, un mois après, il gagnait le Breeders’ Cup Mile en selle sur War Chant (Danzig). C’est en 2005 qu’après une Breeders’ Cup décevante, il a encore quitté le vestiaire des jockeys et, pendant huit ans, avec une seule monte en octobre 2008, il a travaillé comme analyste des courses pour plusieurs chaînes de télévision.

Huit ans sans courses. Gary Stevens n’est pas un homme banal. Il a aussi connu la réussite comme acteur. Il a joué le rôle de George Wolf dans le film Seabiscuit et celui de Ronnie Jenkins dans la série Luck, avec Dustin Hoffman. En dépit de son nom, Luck a été suspendue après neuf épisodes suite aux protestations des activistes de la PETA, déclenchées par l’euthanasie de deux chevaux. C’est quelques mois après que Gary Stevens a annoncé son retour aux courses. Il a passé le poteau en tête lors de sa deuxième monte, le 12 janvier 2013, il a gagné son premier Groupe le 9 février en selle sur Slim Shadey (Val Royal), dans les San Marcos Stakes (Gr2), et un peu plus de trois mois après, il a remporté les Preakness Stakes (Gr1) avec Oxbow (Awesome Again). Oxbow était entraîné par D. Wayne Lukas, l’homme qui lui avait confié vingt-cinq ans auparavant son premier grand cheval, Winning Colors (Caro), qui reste dans l’histoire comme la dernière gagnante du Kentucky Derby.

Un pilote sans frontière. Le Gary Stevens nouveau était aussi bon que l’ancien. Il était déjà sorti très jeune de l’obsession des jockeys américains qui ne sont pas contents s’ils ne montent pas au moins 1.500 courses par an. Il a toujours eu d’autres horizons et c’est pour cela qu’en 2004, il était venu en France où il avait travaillé cinq mois avant de repartir à la fin du meeting de Deauville. Et cinq ans auparavant, il avait déjà passé l’été en Angleterre. À cinquante ans, un jockey est plus sage. Il doit apprendre à gérer son physique et les engagements pour garder l’envie.

Un cinquantenaire à 66 Groupes. En six saison comme jockey cinquantenaire – avec deux stops pour des opérations au genou et à la hanche – il a remporté 66 Groupes, dont 18 Grs1, trois courses de la Breeders’ Cup, une de la Triple couronne et tout ça moyennant 300 montes chaque saison. En revenant aux courses avec une nouvelle hanche, il avait annoncé que 2017 serait sa dernière saison, sauf s’il croisait le chemin d’un cheval de Kentucky Derby. Malheureusement pour lui, un autre cinquantenaire, Mike Smith, a piqué la monte de Justify (Scat Daddy) au jeune (23 ans) Drayden van Dyke et n’a plus quitté la selle du lauréat de la Triple couronne.

Pincay et Baze ont raccroché en recordmen. Gary Stevens n’avait aucune intention de prendre sa retraite, tout comme ce fut le cas de Laffit Pincay Jr, le pirate du galop américain, qui fut obligé d’arrêter en avril 2003, à 56 ans. Même s’il avait gardé sa hargne de gagner et un physique de grand athlète, aucune assurance ne voulait couvrir le risque d’une chute qui l’aurait sans doute condamné à passer ses jours en fauteuil roulant. Quand il a été contraint à l’arrêt, il était le jockey ayant le plus gagné de l’histoire, avec 9.530 victoires. Ce titre est passé ensuite au Brésilien Jorge Ricardo et au Canadien Russel Baze qui, le samedi 12 juin 2016, après la dixième course de Golden Gate Fields, a tout simplement dit aux quatre journalistes de service à l’hippodrome de San Francisco : « J’ai monté ma dernière course. » À 57 ans, il a tiré sa révérence avec 12.842 succès.

Ricardo avec l’objectif 13.000. Jorge Ricardo, 57 ans, a donc hérité de ce titre en février et il nous a rendu visite à Chantilly. Maintenant qu’il a perdu son rival et que son record n’est pas en danger, il s’est fixé un objectif à 13.000 succès et, une fois franchi ce palier, il en inventera un autre… Le quatrième jockey dans le classement, le seul parmi ses poursuivants encore actifs, l’Uruguayen Pablo Falero, 51 ans, a dépassé le cap des 9.000 victoires en septembre 2017. Il a dit que le jour où il raccrocherait ses bottes était assez proche, même si cette année, il compte 220 victoires. Pour dépasser Ricardo moyennant 250 succès par saison, il lui faudra monter jusqu’à 75 ans, ce qui est trop, même pour un phénomène. Earlie Fires, le plus dur des durs, a quitté le vestiaire d’Arlington Park à 61 ans, en 2008, après 44 ans de carrière et 6.470 victoires.

L’étrange record de Valenzuela. Un record à battre ne suffit pas à prolonger une carrière et l’argent n’est pas une raison pour continuer à monter. Ces drôles de pilotes qui ne veulent pas arrêter ont le feu sacré. C’est l’envie de gagner, et le talent, qui les empêchent de franchir le pas, si dur, et devenir des ex-jockeys. Sur le coup, quand on a vu l’annonce de la retraite de Gary Stevens, on s’est dit : « Oui, et d’ici quelques mois il annoncera son retour. » Non, cette fois, c’est pour de vrai. Gary Lynn Stevens ne pense pas attaquer le record de Pat Valenzuela qui – pour d’autres raisons – a quitté la profession, puis est revenu à vingt-huit reprises. Il a monté sa dernière course sans l’avoir décidé. À bientôt dans une salle de presse, cher Gary, on a plein de blagues à se raconter. Tu connais celle du jockey obligé d’arrêter sa carrière suite à un whiplash, littéralement un coup de cravache en français ?