La fulgurante ascension de M’hammed Karimine

Magazine / 15.11.2018

La fulgurante ascension de M’hammed Karimine

En 2018, M’hammed Karimine a réalisé une saison tout a fait remarquable en France. Ses statistiques laissent rêveur : quatre chevaux, trois black types. Quelques jours avant l’édition 2018 du Meeting international du Maroc, nous vous proposons une interview de cet acteur majeur des courses au Maghreb, dont la réussite a traversé la Méditerranée.

Par Mondher Zouiten

Le premier coup d’éclat français de la casaque Karimine remonte à l’année 2015 avec la victoire du pur-sang arabe Alsaker (Af Albahar) dans le Prix Akbar (G). Sous couleurs omanaises, il a remporté le Qatar Derby des pur-sang arabes de 4ans (Gr1 PA). En 2018, ses couleurs ont brillé grâce à Isalys (deuxième du Critérium du Bequet, L), Alistair (Prix Texanita, Gr3, ensuite exporté à Hongkong), deux pensionnaires de Didier Guillemin, et Insandi (deuxième du Prix des Chênes, Gr3), revendu lors de la vente où il a réalisé le top price à 470.000 € après avoir été entraîné par Carlos Laffon-Parias. Ces performances ne sont pas passées inaperçues, et c’est par l’intermédiaire de Mondher Zouiten, une plume de référence au Maghreb, que M’hammed Karimine a accepté de lever le voile sur son ascension hippique.

Jour de Galop. - Comment est née votre passion pour les courses ?

M’hammed Karimine. - C’est en 2013 que ma regrettée mère, Lella Fatima, déjà bien souffrante, avait souhaité que je reprenne la casaque de la famille. Il s’agit de celle de mon père, El Haj Ahmed Karimine, propriétaire et éleveur et qui avait même présidé la société des courses de Casablanca. Il formait une belle équipe avec mon ami Smain Nassif en tant que secrétaire général. C’est une activité que je suivais de loin. J’avais entrepris des études de pharmacie en Belgique et j’étais rentré au pays en 1988 pour entamer une carrière de pharmacien d’officine ou dans l’industrie. Mais le décès de mon père m’a contraint à reprendre en urgence la gestion des exploitations agricoles de la famille, dont la plus grande est située à Bouznika – plusieurs centaines d’hectares – avec sa production de maraîchage pour l’export, de céréales, de raisin de table, d’olives et son élevage d’ovins et de bovins. Nous avions même abandonné l’écurie de course ! Je me suis totalement investi dans l’agriculture et principalement dans la production de viande bovine. Je dirige d’ailleurs depuis plusieurs années l’Association nationale des producteurs de viandes rouges (ANPVR). C’est un secteur très important pour l’économie du pays.

Quels ont été vos débuts en tant que propriétaire ?

En 2009, j’ai tenté une première expérience avec l’élevage de barbes et d’arabes-barbes, les chevaux du pays, pour lesquels j’ai beaucoup d’affection. Un de mes chevaux, Tamin, a même remporté le titre de champion du monde et a été acquis par la Sorec comme étalon. En 2010, un ami m’a invité à une vente de chevaux chez Azeddine Sedrati et je n’ai pas pu résister à l’appel des enchères. J’ai acheté deux poulinières. Le contact avec les chevaux de course était rétabli. Je me sentais investi de la noble mission de faire vivre la mémoire de mon regretté père. Il fallait donc mettre les moyens nécessaires pour relever ce défi.

Quels ont été vos premiers partants et gagnants au Maroc ?

Mon premier partant fut une 2ans, Riblate (Altharib), achetée aux enchères chez Sedrati. Elle a terminé troisième à sa première course. La née et élevée Faywarda (Il Warrd) m’a offert ma première victoire le 6 décembre 2013 à Casablanca.

Quand avez-vous eu votre premier partant à l’étranger ?

Ce fut le pur-sang arabe Alsaker (Af Albahar) en 2015 à La Teste-de-Buch. Sa victoire fut une joie intense et un souvenir inoubliable que j’ai partagé avec mon ami Aziz Bennani. Dans la soirée, nous avions fêté cette première victoire en France dans un restaurant près de la dune du Pilat, en compagnie d’Hassan Mousli, de Thomas Fourcy, de Julien Auge et de leurs épouses.

Votre projet initial a été rapidement élargi, avec l’ambition d’être parmi les premières écuries du royaume ?

Je n’aime pas faire les choses à moitié. J’ai beaucoup pratiqué le rugby et j’ai gardé l’esprit d’engagement, l’enthousiasme et l’excitation qu’on éprouve dans ce sport. Je suis un fonceur, un rugbyman ! En reprenant la casaque familiale, j’ai rapidement pris goût aux courses. C’est devenu une vraie passion, qui occupe désormais une bonne partie de mon temps et que je partage avec ma famille. Je me suis lancé à fond dans cette belle aventure avec des ambitions affichées et légitimes d’être tête de liste.

Pourquoi se lancer à l’international en si peu de temps ?

En 2015, j’ai fait la connaissance d’Hassan Mousli. Cet éleveur français, d’origine syrienne, à la compétence internationale reconnue, est l’homme du crack Al Mourtajez (Dahess) et du champion Al Antara (Akbar). Il m’a proposé de m’associer dans son poulain pur-sang arabe Alsaker (Af Albahar), qui m’a offert ma première victoire en France. Ce poulain prometteur a été par la suite cédé à une écurie moyen-orientale. Cette victoire m’a encouragé à me lancer à l’international.

Vos tentatives en Espagne puis en France sont très encourageantes…

Courir en Espagne et encore plus en France n’est pas facile. C’est surtout très coûteux au niveau des frais de pension et de déplacement des chevaux. Mais c’est aussi très valorisant. Je le fais plus timidement en France qu’en Espagne. Dans ce dernier pays, j’ai comme entraîneur Alvaro Soto, qui est très ami avec mon entraîneur au Maroc, Eduardo Buzon Bobillo. Tous les deux ont beaucoup appris aux côtés du très expérimenté Carlos Laffon-Parias. Comme eux, il est andalou et je ne vous cache pas que je suis très satisfait de cette "connexion andalouse". J’apprécie l’hippodrome de la Zarzuela à Madrid, dont l’ambiance est festive et populaire.

Après quelques tentatives encourageantes en 2017, j’ai connu un meilleur sort cette année avec Dream of Glory (Olympic Glory), Eudoxia (Pedro the Great), Belle Plante (Planteur) et Soupha (Rip Van Winkle). En France, Alistair (Panis), Insandi (Anodin) et Isalys (Panis) nous ont apporté de grandes satisfactions au niveau black type.

En homme d’affaires avisé, vous avez pensé également à la revente de vos chevaux, pour profiter de leur plus-value.

Vous pensez évidemment à la vente record d’Insandi (Anodin). Il restait sur une bonne deuxième place dans le Prix des Chênes (Gr3). C’est un poulain prometteur, tenu en estime par Carlos Laffon-Parias, et j’espère qu’il donnera de belles satisfactions à ses acquéreurs. L’élevage et les courses sont un grand marché international avec des ventes et des achats à tous les niveaux : yearlings, poulinières, étalons, chevaux à l’entraînement… Cela fait partie des règles du jeu et il faut donc en tenir compte, surtout avec les contraintes économiques actuelles. Ce sont des chances à saisir ! Nous avons également bien vendu Alsaker. J’organise annuellement des ventes au Maroc pour renouveler mon effectif.

Avez-vous plus d’affinité pour le pur-sang anglais ou pour le pur-sang arabe ?

De façon générale, le cheval est un animal qui me fascine, qu’il soit barbe, arabe-barbe, pur-sang anglais ou pur-sang arabe. Le pur-sang anglais est incontestablement le vrai cheval de course. Il a été créé pour cela. Le cheval arabe est en train de le devenir assez rapidement grâce à son évolution génétique et à l’intérêt que lui portent certaines grandes familles du Moyen-Orient. À cet effet, je pense que les pur-sang arabes du Maghreb ont bien évolué, avec l’amélioration de la jumenterie et l’ouverture à des étalons de renom grâce à l’insémination artificielle. Les techniques d’élevage se sont aussi bien améliorées. Le marocain Djarnizam Maamora (Nizam) et, plus récemment, le tunisien Hajres (Nizam) ont fait bonne figure avec l’élite des pur-sang arabes internationaux. On peut donc faire aussi bien, sinon mieux…

Vous êtes d’ailleurs sur le point de réaliser un haras moderne.

Créer un projet professionnel autour des équidés n’est pas chose simple. Cela demande de nombreuses compétences dans le domaine du cheval et de l’agriculture. Au Maroc, la majorité des propriétaires élèvent de façon traditionnelle, dans des conditions qui ne permettent pas de produire des chevaux susceptibles de se mesurer avec les importés. J’ai aménagé un haras moderne, Karimine Stud, à Tnine Chtouka, entre Casablanca et El Jadida. C’est le berceau de l’élevage du cheval, à 6 km du haras national de Bouznika. La structure de base est achevée, mais les travaux d’embellissement sont encore en cours. Le centre d’entraînement est situé dans la région de Khemisset, à 80 km au nord-est de Rabat, dans un endroit magnifique. Les chevaux y sont donc au calme et peuvent respirer à pleins poumons les essences balsamiques dégagées par une forêt d’eucalyptus et de pins qui s’étend sur 2.000 hectares. J’ai mis en place un centre d’insémination et de transfert d’embryons, qui m’a été imposé par le développement rapide que connaît le cheval arabe dans le monde et notamment en France. Les techniciens marocains qui gèrent ce centre ont reçu une formation adéquate avec des stages de perfectionnement dans l’Hexagone. On arrive à faire inséminer nos juments à tout étalon présent sur le marché local ou international, en frais, réfrigéré ou congelé. Les suivis gynécologiques et ovariens sont assurés de manière quotidienne, avec d’excellents résultats. 

Quelle orientation donnez-vous à votre élevage ?

Il est nécessaire de disposer de poulinières de haute qualité génétique, ce que je m’efforce de faire, et aussi d’étalons confirmés. J’ai débuté avec une trentaine de juments et, là, je me retrouve avec plus de 120. Un tri est nécessaire pour assurer la qualité. J’ai mis en place une stratégie. L’histoire nous dira si elle est bonne ou mauvaise. Volontairement, mes étalons sont soit des sprinters comme Deportivo (Night Schift) ou des milers à l’image de Maiguri (Panis) ou de ma dernière acquisition, Finjaan (Royal Applause). Toujours concernant les pur-sang anglais, je suis en train de négocier pour faire venir un très grand étalon.

Au-delà de la génétique, il faut disposer de suffisamment de terrain. C’est indispensable pour l’élevage. Une surface suffisante et un potentiel agronomique correct assurent une autonomie alimentaire et limitent les coûts liés à l’achat de fourrage et de concentrés. Le cheval est très sensible à l’équilibre de son alimentation et à son environnement.

En tant qu’éleveur, j’ai eu l’immense satisfaction de voir ma pouliche Bint Grine (General) remporter le trophée de Sheikha Fatima Bint Moubarak Darley Awards pour la meilleure pouliche âgée de 3ans, le printemps dernier, à Los Angeles. C’est ma femme, Najiba, qui est montée sur la scène du mythique Dolby Theatre à Hollywood pour recevoir le trophée !

À propos d’élevage, je voudrais rendre hommage au travail effectué par Azeddine Sedrati, un pionnier dans le domaine. De même, Sharif El Alami a amené un renouveau à la filière avec la création de Jalobey Stud, un haras modèle, mais également avec la participation très honorable de ses chevaux marocains dans des courses à l’étranger. Il faut également saluer le travail de Mme Mouna Bengeloun, qui a repris avec beaucoup de courage la suite de son regretté mari, feu Zakaria Hakam. Il avait de grandes ambitions tant en France qu’au Maroc.

Votre expérience d’agriculteur et d’éleveur de bovins a-t-elle facilité vos débuts dans l’élevage de chevaux de course ?

J’ai hérité de mon père des infrastructures et des espaces traditionnels adaptés à l’élevage des chevaux, mais qu’il fallait reprendre et rénover. Ce sont deux mondes bien différents. En renouant avec l’élevage des chevaux, j’ai découvert l’évolution extraordinaire de ce secteur. Les chevaux de course sont devenus des athlètes de haute compétition et la concurrence est très vive. Il n’y a plus de place pour l’amateurisme. Je me suis beaucoup documenté et j’ai profité de mes voyages pour visiter des haras importants, en France, en Angleterre et aux États-Unis. J’ai pris contact avec des experts pour créer une infrastructure moderne et performante. L’objectif est de produire des chevaux de qualité, susceptibles de gagner tant au Maroc qu’à l’étranger. C’est évidemment un travail de longue haleine, qui devrait donner prochainement ses fruits.

Quelles sont vos plus belles satisfactions au Maroc ?

Ma victoire en 2015 avec Al Antara (Akbar) dans le Grand Prix de Sa Majesté le Roi Mohammed VI des pur-sang arabes (Gr3 PA), entraîné par Thomas Fourcy et monté par Julien Augé. Celle en 2017 de La Valkyrie (Elusive City) dans le Grand Prix de Sa Majesté le Roi Mohammed VI des pur-sang anglais, entraînée par Eduardo Buzon Bobillo et montée également par Julien Augé, un jockey que j’apprécie beaucoup. Ce sont deux moments inoubliables de joie et d’émotion ! Mais n’oublions pas le succès en 2017 de Diabolo Hipolyte (Nashwan Al Khalidiah) dans le Grand Prix de SAR le Prince Héritier Moulay El Hassan (Gr3 PA), monté par Abderrahim Faddoul, ceux de Faywarda (Il Warrd), élevée chez Azeddine Sedrati, dans le Grand Prix Hassan II en 2016 et dans le Grand Prix du Ministère de l’Agriculture en 2015 (pour nés et élevés marocains), et d’I Am There (Medicean) dans le Grand Prix des Éleveurs… Évidemment, les victoires dans les classiques ont une saveur particulière mais les succès dans de petites courses vous offrent aussi des moments de bonheur que vous êtes bien heureux de partager avec vos proches et vos amis. C’est un peu le secret et la magie des courses.

Vous êtes le député-maire de Bouznika, dont vous avez fait la « capitale du cheval » avec notamment un grand festival de tbourida et surtout le premier centre d’entraînement en collaboration avec la Sorec.

En accédant à la mairie de Bouznika, je me suis efforcé de consolider l’image de la ville capitale du cheval. En 2013, nous avons inauguré un grand festival de tbourida (fantasia traditionnelle) dénommé Khayl wa Khayr, ce qui veut dire en arabe « chevaux et prospérité ». C’est devenu un rendez-vous incontournable durant la Fête du trône. Bouznika abrite depuis 2002 le Haras national avec son centre de production et de mise en place de semences congelées. La Sorec a également réalisé un magnifique centre d’entraînement aux normes internationales.

La progression et l’essor des courses au Maroc sont remarquables. C’est devenu une véritable industrie qui emploie des milliers de personnes. En tant que député, vous avez certainement été appelé à soutenir son développement. Quel est son avenir ?

Ce développement, on le doit à la bienveillance et aux encouragements de Sa Majesté le roi Mohammed VI. Le ministère de l’Agriculture a été d’un grand soutien. Il convient aussi de rendre hommage au travail extraordinaire accompli par la jeune et dynamique équipe de la Sorec sous la conduite de son capitaine, Omar Skalli. Ce banquier nous a fait bénéficier de son savoir-faire en matière de gestion et de marketing. Il a notamment œuvré à l’ouverture à l’international avec les courses premium, la Sorec Cup, qui se court en France, en Irlande et en Turquie, les courses Ifhar (Gr3 PA et Listed PA)… L’hippodrome de Casablanca va abriter cette semaine une étape du Défi du Galop. C’est vraiment formidable en si peu de temps ! Dans cette réussite, il ne faut surtout pas oublier les socio-professionnels, qui ont répondu présent par leurs investissements massifs. Ils ont accepté de prendre des risques et ils souhaitent la continuité de cette dynamique de développement, voire son accélération. Le Maroc a désormais rejoint les grandes nations hippiques et il faut aller encore de l’avant pour rester dans ce peloton de tête. 

Vous vous attaquez à de grosses écuries, installées depuis des dizaines d’années. N’avez-vous pas eu peur d’un échec ?

Face à la rude concurrence de maisons bien établies, dont certaines depuis de longues années, il fallait un projet de développement sérieux. J’ai commencé par une sélection rigoureuse de mon effectif, puis j’ai relevé la qualité de mes acquisitions. Je me suis attaché les services de professionnels confirmés, comme le Français Christophe Lermyte, puis l’Espagnol Eduardo Buzon Bobillo, en tant qu’entraîneurs. Said Ssouni est le responsable de la partie élevage après avoir réussi ses premières expériences dans deux grandes maisons : Zak Stud (famille Hakam) puis Fal Stud (Azeddine Sedrati). Nous faisons appel aux meilleurs jockeys exerçant au Maroc : Yohann Bourgois, Zouhair Madihi, Abderrahim Faddoul, Jaouade Khayate, Amine Moughat… Ils ont tous endossé la casaque orange fluo avec d’innombrables succès dont plusieurs grandes épreuves du royaume, avec les pur-sang arabes comme avec les pur-sang anglais. J’ai eu récemment le plaisir de faire monter notre sympathique femme jockey Zineb El Briouil, qui m’a gagné une course. Avec tout le respect dû à toutes les écuries, petites ou grandes, mon souhait et mon objectif est d’être le meilleur. Et je ne m’en cache pas. C’est une façon de me "challenger" moi-même et je dirais même que c’est le seul moyen qui motive. Investir dans le cheval n’est pas une chose ordinaire, il y a une adrénaline qu’on ne trouve dans aucun autre investissement ! 

Croyez-vous en la chance, « la baraka » ?

Sans chance, ce n’est même pas la peine d’approcher ce métier passion. On dit chez nous : « Si vous vous adressez à Allah, demandez-lui la chance… » C’est dire l’importance de ce facteur ! 

Une écurie et une filière en plein essor. La réussite de l’écurie Karimine est le fruit de l’engagement et de l’audace de son promoteur, avec certes un zeste de baraka, car il en faut surtout dans le domaine hippique. Nos remerciements à M’hammed Karimine pour s’être prêté à cette brève interview avec sa courtoisie et sa gentillesse coutumières.