LE MAGAZINE - À Maulepaire, on conjugue l’histoire au présent

Élevage / 14.11.2018

LE MAGAZINE - À Maulepaire, on conjugue l’histoire au présent

Par Adrien Cugnasse

Maulepaire a beau être une institution et avoir beaucoup compté dans l’histoire de l’élevage français, c’est tout sauf une belle endormie. Les victoires d’Ecbatane (Prix Sytaj, Gr3) et de Champ de Bataille (Gran Corsa Siepi di Merano, Gr1) ce week-end en sont les plus parfaites illustrations. Pierric Rouxel, qui dirige cette structure, a levé le voile sur la méthode "Maulepaire".

Jour de Galop. – Cette année, le haras a vu six de ses élèves décrocher du caractère gras ou confirmer à ce niveau. Deux en plat – Lagrandecatherine et Syrita – et quatre sur les obstacles – La Bague au Roi, Champ de Bataille, Ecbatane et Le Grand Lucé. Au côté de ces chevaux élevés en nom propre, Maulepaire accueille beaucoup de juments appartenant à des éleveurs extérieurs. Quel est le cœur de votre activité : élever pour vendre ou élever pour des clients ?

Pierric Rouxel. – Notre principale activité, c’est l’élevage pour le compte de nos clients. Sur le haras, nous avons 25 juments appartenant à Maulepaire et ce sont elles qui sont à l’origine des six chevaux que vous venez de citer. Parmi ces poulinières, 20 produisent plutôt pour l’obstacle et cinq pour le plat. Mais nous nous occupons également d’environ 50 juments pour nos clients. Ces poulinières ont donné sur les terres de Maulepaire des chevaux de Gr1 à l’image de Weekela (deuxième du Prix Saint Alary, des Jenny Wiley Stakes et des Gamely Stakes, Grs1), Dunaden (Hong Kong Vase, Melbourne Cup & Caulfield Cup, Grs1), Bubble Chic (deuxième du Critérium de Saint-Cloud et du Prix du Jockey Club, Grs1), Morgan le Faye (troisième des Prix du Cadran et Royal-Oak, Grs1), Vue Fantastique (deuxième du Coolmore Prix Saint-Alary, Gr1)… pour ne citer que quelques exemples.

Historiquement, l’élevage Couturié était largement orienté vers le plat. Pourquoi diriger votre jumenterie sur l’obstacle ?

Il y avait au départ une base propice à cela. Monsieur de Tarragon élevait à partir de souches anciennes et sélectionnées pour produire des chevaux destinés à la distance dite classique. Et ces familles de chevaux de 2.400m se sont révélées également performantes pour donner des sauteurs. Nous avions des filles de Rex Magna, Right Royal ou Pampabird qui se prêtaient particulièrement bien à cet exercice.

L’obstacle, sur le plan commercial, s’est grandement développé ces deux dernières décennies. Dans le même temps, pour rester performant en plat, il faut investir beaucoup, aussi bien dans la jumenterie que dans les saillies. Et rapidement, nous nous sommes rendu compte que nous aurions du mal à jouer dans la cour des grands. Notre objectif est de continuer à avoir une production performante que nous voulons commercialiser. Nous ne gardons que quelques pouliches sous notre casaque, pour avoir de futures poulinières issues de nos familles. Alors que les mâles sont systématiquement vendus. Maulepaire vit sur sa seule activité d’élevage. Nous sommes condamnés à réussir, car nous n’avons pas de ressources extérieures pour faire tourner l’entreprise !

À l’image d’une bonne partie des meilleurs éleveurs d’obstacles – Thierry Cyprès, les époux Gabeur, le haras de Saint-Voir, pour ne citer que trois exemples – beaucoup de vos sauteurs débutent en France. Est-ce une volonté ?

Ayant une petite production, il serait hasardeux de vendre trop vite nos chevaux à l’étranger. Parfois l’exportation précoce fonctionne bien, comme dans le cas de Clan Royal (placé du Grand National) ou de La Bague au Roi (olbg.com Mares' Hurdle, Gr2). Mais nous préférons qu’ils débutent en France. C’est un vrai plus. Nous essayons par ailleurs de vendre le moins souvent possible des foals. On sécurise ainsi une étape d’élevage supplémentaire et le marché des yearlings d’obstacle se renforce, chez Arqana comme chez Osarus. Nous vendons aussi quelques yearlings à l’amiable mais en priorité à des professionnels français. Quand un poulain débute dans l’Hexagone, c’est très positif pour nous car cela nous donne l’occasion de pouvoir le suivre de plus près. De même, on connaît l’impact positif de l’entraînement français sur la carrière des chevaux. En outre, si on exporte trop tôt, les chevaux ne génèrent plus de primes à l’éleveur le jour où ils reviennent courir en France. Le programme français est très solide et c’est mieux pour nos courses, comme pour l’obstacle en général, si nos élèves y font leurs gammes, voire leur carrière entière.

Parmi les entraîneurs auxquels vous faites confiance pour vos pouliches, on trouve beaucoup de jeunes et/ou de locaux : Philippe Decouz, Gabriel Leenders, Grégoire et Étienne Leenders, Laurent Viel, Donatien Sourdeau de Beauregard... Est-ce délibéré ?

C’est une tradition de la maison, initiée par madame Couturié puis maintenue par monsieur et madame de Tarragon. Ils aimaient accueillir au haras des jeunes stagiaires. Après cette étape de découverte de l’élevage, certains sont devenus entraîneurs [Sir Henry Cecil, François Boutin, Alain de Royer Dupré, Philippe Decouz, Yves de Nicolaÿ, Emmanuel Chevalier du Fau, Marcel Rolland…  ndlr]. L’équipe de Maulepaire et moi-même souhaitons continuer à soutenir des jeunes entraîneurs. Quand nous pouvons le faire, nous n’hésitons pas…

À l’heure où les élevages ont tendance à se spécialiser, vous faite partie des rares haras à avoir des pedigrees polyvalents. Comme une Poliglote sur une mère par Garde Royale qui produit pour le plat. Pourquoi ce choix ?

C’est très vrai. Le plat, c’est le Graal de tout éleveur et nous ne voulons pas fermer la porte à cette orientation. Avec des moyens limités, monsieur de Tarragon avait réussi à sortir de bonnes juments comme La Koumia (Gamely Handicap, Gr1, Prix de Psyché, Gr3) ou Tuzla (Ramona Handicap, Gr1, deuxième du Breeders’ Cup Mile, Gr1). Cette fibre du plat est encore bien ancrée dans notre haras. Et quand nous sentons qu’une jument a le potentiel pour cela, nous n’hésitons pas. Bonne Gargotte (Poliglote x Garde Royale) a bien sûr un pedigree qui se prête vraiment à l’obstacle. Mais elle a gagné au niveau Listed en plat, elle s’est classée deuxième du Prix Corrida (Gr3) et ses produits sont meilleurs dans cette discipline. C’est une famille avec beaucoup de sang, ce qui peut les rendre compliqués sur les obstacles. D’ailleurs, sa fille Gargotière (placée du Thiberville, L) avait beaucoup de classe mais elle n’était pas évidente à canaliser. Nous essayons d’exploiter cette famille dans ce qu’elle sait faire de mieux. Récemment nous avons été récompensés par les performances de Syrita (Prix de la Calonne, L), Gargotière, Palinodie (Prix Charles Laffitte, L, placée de Groupe aux États-Unis)… Il s’agit d’une famille historique de Maulepaire, celle de La Grêlée (1918, par Helicon) dont la descendance a pris une importance internationale [elle est l’aïeule d’Australia et de Kauto Star].

Que reste-t-il à Maulepaire de l’héritage de madame Couturié, qui avait beaucoup marqué son temps ?

Je l’ai beaucoup côtoyée et admirée. Elle transmettait un grand optimisme. Même quand les choses se présentaient mal, elle allait toujours de l’avant. C’est un peu ce que l’on appelle maintenant la résilience. En cas de tempête, il faut garder les pieds sur terre et faire le dos rond, car le mauvais temps finit par passer. C’est une leçon de vie qui m’a beaucoup marqué. Madame Couturié m’a aussi beaucoup inspiré sur le plan de la fidélité. De l’aide jardinier à son plus proche collaborateur, elle n’a jamais laissé tomber personne. Elle savait faire confiance à bon escient. Nous avons conservé cet état d’esprit. Certaines personnes ont intégré Maulepaire à l’âge de 16 ans et en sont parties pour prendre leur retraite. Enfin, elle nous a appris à avoir foi en notre terroir. Elle disait souvent que nous élevions sur une terre à lapins, mais que c’était un terroir extraordinaire. Les cours d’eau qui traversent la propriété apportent des éléments qui jouent en faveur de la santé de nos chevaux. D’ailleurs, Maulepaire comme le Mesnil ont la réputation de faire des chevaux solides, endurants, qui vieillissent bien. Ces deux haras sortent des gagnants depuis un siècle, sans véritable passage à vide. Le terrain étant sableux, les chevaux sont peu souvent dans la boue, leurs pieds sont très sains et ils ne connaissent pas les crevasses. En contrepartie, le terrain sableux, avec une herbe peu riche, exige que nous nourrissions beaucoup. Les chevaux ont trois rations par jour. C’est un coût, mais les entraîneurs aiment les chevaux qui mangent !

Champ de Bataille, gagnant de Groupe et de 400.000 € sur les obstacles français, est toujours dans le coup en Italie à l’âge de 7ans…

C’était un poulain ravissant mais pas très grand. Quand il était yearling, je l’ai montré à beaucoup de monde et personne n’en a voulu ! Nous l’avons finalement vendu au mois de février de ses 2ans à Arqana. Rémi Cottin l’avait repéré, il l’a acheté pour une somme raisonnable, avec la réussite que l’on connaît. Il donne l’impression de devenir de plus en plus batailleur et courageux au fil des années. Sa dernière course en Italie est formidable. Il a tout donné. Nous avions malheureusement vendu sa mère qui était mauvaise laitière. Avec le recul, je pense pouvoir dire qu’une jument gagnante à Auteuil a toujours une vraie valeur pour l’élevage. Il faut donc y croire et leur laisser le temps de faire leurs preuves.

Vous avez connu beaucoup de réussite avec Dream Well. Cette année, il vous a donné Champ de Bataille, mais aussi Le Grand Lucé ainsi que la mère de Lagrandecatherine. Pourquoi avoir autant utilisé cet étalon ?

J’ai toujours cru en lui. Surtout qu’il est issu d’une famille historique du haras, celle de Polamia (Mahmoud). Cette jument américaine de madame Widener a une descendance nombreuse et prestigieuse à travers le monde [d’où les classiques Authorized, The Gurkha, Sulamani, Green Dancer…]. J’aime beaucoup utiliser les étalons dont la famille est liée à notre haras. C’est une théorie un peu fantaisiste, mais elle a le mérite de nous avoir souvent bien réussi. C’est aussi pour cette raison que j’aime bien utiliser Balko, lui aussi issu d’une souche Maulepaire.

D’ailleurs, Lagrandecatherine est le produit d’une mère qui avait deux fois Polamia dans son papier…

Oui, nous avions délibérément voulu dupliquer cette jument de base dans son pedigree. Cela renforce le potentiel génétique et on espère toujours que cela va apporter un petit plus. Au début du Mesnil, monsieur et madame Couturié élevaient beaucoup pour le compte d’éleveurs sans sol. D’où la présence de propriétaires américains, comme madame Widener et ses fabuleuses juments. Et il est intéressant de noter que nous avons toujours continué à servir nos clients, venus de pays différents, depuis cette époque. Parmi les éleveurs ayant élevé en faisant confiance aux Couturié, il y avait Jean Stern, l’écurie Decaze, Lord Derby… C’était un vrai concentré d’excellence. En toute amitié, les Couturié ont su pleinement utiliser cet atout en rachetant des pouliches accidentées à leurs clients, comme dans le cas de La Grêlée.

Le Grand Lucé (Dream Well x Bering x Groom Dancer) était-il né pour le plat ou pour l’obstacle ?

Au départ, pour le plat, et ce d’autant plus que Dream Well n’était pas encore considéré comme un étalon d’obstacle. C’est une famille qui est arrivée chez nous par l’intermédiaire de Jacques Puerari, alors client du haras. Elle a ensuite été croisée avec des étalons polyvalents. Le Grand Lucé était un beau yearling et c’est Jean-Paul Gallorini qui l’a repéré. Il l’a fait débuter en plat avec un certain succès. Mais son propriétaire, Bartabas, avait compris que le cheval aurait certainement le niveau Listed ou Gr3 en plat. Et étant donné qu’il sautait bien, ils ont tenté l’obstacle où il est monté trois fois sur le podium au niveau Gr1. Le Grand Lucé illustre bien notre stratégie d’élevage. Nous sommes heureux car il est de retour chez nous pour sa retraite.

En théorie, le croisement de Balko sur une souche qui fait des chevaux assez tendus, comme la descendance de Bekkaria, peut paraître osée. Pourtant, il fonctionne bien, comme en attestent les performances d’Ecbatane et de Dinons. Pourquoi avoir réalisé ce croisement ?

Balko nous permettait de ramener du sang "maison" tout en apportant de la précocité sur cette famille de chevaux tardifs. D’ailleurs, on remarque que Balko a connu une belle réussite avec d’autres souches anglo-arabes.

Alliance Royale avait déjà produit deux black types avec Poliglote quand vous l’avez croisée avec Doctor Dino pour produire La Bague au Roi. Pourquoi avoir changé d’étalon ?

Alliance Royale est une très grande jument, difficile à manipuler. Son modèle me paraissait complémentaire de celui de Doctor Dino, un cheval ravissant avec beaucoup d’équilibre, de bons aplombs et un dos assez court. C’était un cheval très constant, avec un bon caractère. En outre, c’est un fils de Muhtathir, un étalon que j’apprécie et qui a produit avec succès en plat et sur les obstacles. Enfin nous n’hésitons pas utiliser les étalons exploités par la famille Devin, qui détient des très bons reproducteurs avec Doctor Dino et Turgeon. Ils nous ont beaucoup réussi.

Vous utilisez quasi exclusivement des étalons français. Pour quelles raisons ?

C’est un peu la philosophie de Tarragon qui consiste à ne par sursaillir les juments et à essayer de situer dans quelle strate du marché on se trouve. Cela fait partie du bon sens de l’éleveur. Nous avons peu de parts d’étalons, surtout Doctor Dino et Pedro the Great. Quand on a des bons chevaux autour de soi, il faut les utiliser. Nous avons aussi fait appel à Poliglote lors de ses premières années de monte, mais également à Saint des Saints. Ils étaient alors proposés à un prix très abordables. Dans le cas de Pedro the Great, c’est aussi une histoire d’amitié et de confiance avec Alain Régnier qui connaît une belle réussite, un facteur auquel j’accorde de l’importance. Certes Pedro the Great n’est pas très grand, mais certaines de nos juments le sont. Au moment de sa syndication, son papier était très attractif. Nous avons été récompensés avec Lagrandecatherine qui s’est classée deuxième du Prix du Calvados (Gr3). Elle est entraînée par Andrea Marcialis qui fait preuve d’audace et d’optimisme. Cela n’aurait pas déplu à madame Couturié !