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Jour de Galop

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LE MAGAZINE - Sistercharlie, une Miss America made in France

International / 08.11.2018

LE MAGAZINE - Sistercharlie, une Miss America made in France

À nos yeux d’Européens, la victoire d’Enable dans le Longines Breeders' Cup Turf a un peu éclipsé le reste du grand rendez-vous américain. Ce succès historique ne doit pas minorer celui de Sistercharlie dans le Breeders' Cup Filly & Mare Turf. Car la jument de l’année aux États-Unis, c’est bien elle.

Par Adrien Cugnasse

Remporter quatre Grs1 dans une saison, quel que soit le continent et la spécialité, c’est exceptionnel. En Europe, seuls Roaring Lion (Kitten’s Joy), Laurens (Siyouni) et Alpha Centauri (Mastercraftsman) y sont parvenus en 2018. Sistercharlie s’est successivement imposée dans les Beverly D Stakes, dans le Breeders' Cup Filly and Mare Turf, dans les Coolmore Jenny Wiley Stakes et dans les Diana Stakes (Grs1). Immédiatement après son succès à Churchill Downs, les racing fans américains se sont exprimés sur les réseaux sociaux : la pouliche de Peter Brant mérite un Eclipse Award dans la catégorie des femelles sur le turf, mais aussi dans celle des femelles d’âge. Il faudra attendre le 24 janvier prochain et la cérémonie organisée à Gulfstream Park pour savoir si leurs vœux ont été exaucés. En attendant, nous vous proposons de revenir sur l’histoire de Sistercharlie et de sa famille.

Sur les cendres de la Razza del Soldo. Pour comprendre l’histoire de la genèse de Sistercharlie, il faut remonter aux années 1930, dans la région de Milan. Les frères Crespi, à la tête d’une énorme fortune – textile, électricité et surtout Il Corriere della Sera – avaient uni leurs forces pour élever et faire courir au sein de la Razza del Soldo. Leur réussite fut totale avec plus de 30 Grs1 en Italie, mais aussi l’Arc 1933, au point de faire vaciller l’empire Tesio, celui que l’on considère comme le plus grand éleveur de tous les temps. Au milieu des années 1930, incapable de lutter face à leur puissance financière, malgré son génie, Tesio a dû faire entrer à hauteur de 50 % dans son "capital" le marquis Mario Incisa della Rocchetta. La Razza del Soldo a continué à briller au plus haut niveau jusqu’à la moitié des années 1960, avant d’arrêter en 1970. Un des derniers bons chevaux des Crespi fut Alea (Galivanter), la cinquième mère de Sistercharlie. Entraînée par Giacomo Maggi – dont notre ami Franco Raimondi atteste qu’il a été un grand entraîneur ! –, Alea fut la championne des 2ans en Italie, avant de confirmer à 3ans en remportant les Guinées italiennes. Acquise dans un premier temps par Franco Polidori – l’éleveur d’Electrocutionist, lauréat du Gran Premio di Milano, des International Stakes et de la Dubai World Cup – elle a donné en Italie une placée de Groupe avant de prendre la direction de la France.

Les grandes heures de Pillar Stud. C’est pour le compte de l’Américain William du Pont qu’Alea fut achetée, en privé, pour être la première jument de son haras français. À Victot, elle a donné quatre autres black types, dont Alluvia (troisième des Prix Jean Prat & Prix Noailles, Grs2), mais aussi et surtout Noalcoholic (Nonoalco), gagnant des Sussex Stakes (Gr1) et miler de l’année 1983 en Europe. John Sparkman, qui manageait les intérêts hippiques de l’Américain, nous a expliqué : « J’ai rencontré William du Pont lors d’un voyage en France où nous avons assisté à la victoire d’Allez France (Sea Bird) dans le Prix de l’Arc de Triomphe, en 1974. Ses ancêtres français avaient émigré aux États-Unis dans les années 1800. Il a toujours été intéressé par la culture française et le fait de renouer avec ses racines. Dès lors, il a donc souhaité louer le haras de Victot, à une époque où les chevaux américains étaient bien plus présents qu’aujourd’hui en Europe. Conçus au haras de Victot, ses élèves couraient en France avant de rejoindre les États-Unis. Mais nous avions fait le choix d’envoyer outre-Atlantique Alloy (Pharly), une fille d’Alea, pour la reproduction. Car physiquement, elle avait le type pour y réussir.  » Gagnante des Prix de la Calonne et de

Honfleur (L), Alloy est la quatrième mère de Sistercharlie. En Amérique, du Nord, elle a donné la mère de Leonnatus Anteas (Stormy Atlantic), le meilleur 2ans canadien de l’année 2006.

Une souche qui connaît une grande réussite aux États-Unis. John Sparkman se souvient : « C’est une famille que je connais depuis longtemps et que je continue à suivre. En 2013, j’ai d’ailleurs fait acheter à un de mes clients Anabaa's Creation (Anabaa), la tante de Sistercharlie. Elle avait très bien réussi aux États-Unis et était elle aussi issue de la lignée mâle de Danzig (Northern Dancer), comme Sistercharlie. La réussite américaine de cette famille a commencé avec Fast Cure (Cure the Blues), troisième des San Luis Rey Stakes (Gr1) dans les années 1990. Il fut imité par Première Création (Green Tune), un produit de sa sœur, qui s’est classée troisième des Del Mar Oaks (Gr1) après être montée sur le podium du Prix Chloé (Gr3).» Avant l’explosion de Sistercharlie, Anabaa's Creation fut donc le meilleur représentant de cette souche aux États-Unis Elle fut battue d’une tête par la championne Zenayatta (Street Cry) dans les Clement L Hirsch Stakes (Gr1, dirt), l’année où elle fut sacrée pour la deuxième fois Eclipse champion older female. En Europe, Anabaa's Creation avait obtenu son meilleur rating en terminant quatrième du Prix de Diane (de West Wind). C’est après ce classique français, dans lequel elle s’était classée deuxième, en étant très malheureuse, que Sistercharlie a changé de continent.

La différence entre la France et les États-Unis. John Sparkman précise : « Le déroulement des courses européennes, et tout particulièrement en France, est totalement différent de celui des États-Unis. En France, c’est la fin qui est la plus rapide. Alors qu’aux États-Unis, c’est le début de l’épreuve qui se déroule le plus vite. Ce manque de train dans les courses françaises peut poser problème lorsque vous envoyez un cheval outre-Atlantique. Mais il y a aussi la question du terrain, car un cheval qui réussit sur les pistes souples trouvera très rarement son bonheur aux États-Unis. C’est peut-être même le principal obstacle. D’ailleurs, le week-end dernier, Sistercharlie a bénéficié de circonstances très favorables. Si sa course n’avait pas été une compétition internationale, compte tenu de l’état du terrain, il y aurait certainement eu un débat pour la basculer sur le dirt. Ce qui est bien sûr impossible avec une Breeders’ Cup. D’une manière générale, ce que nous considérons comme souple se rapproche du bon terrain chez vous. Enfin il faut souligner le fait que tous les entraîneurs ne sont pas égaux au moment d’acclimater un cheval européen au contexte américain. Et, clairement, Chad Brown est un maître en la matière, même si Sistercharlie était déjà, bien sûr, une très bonne pouliche lorsqu’elle courait en France. On voit clairement chez elle l’apport de la lignée de Danehill (Danzig) et ce supplément de vitesse lui est très utile dans le contexte américain. »

La grande année des Monceaux. L’avant-dernière française de naissance à remporter le Breeders' Cup - Mare and Filly Turf s’appelait Zagora. Et c’était une fille de Green Tune (Green Dancer), le père de la deuxième mère de Sistercharlie. Cette édition 2018 avait une importance toute particulière pour l’écurie des Monceaux qui est également associée sur la mère de Magic Wand (Galileo), quatrième du Breeders' Cup - Mare and Filly Turf, et sur celle de Polydream** (Oasis Dream), favorite du Breeders’ Cup Mile (Gr1) auquel elle n’a pas pu prendre part. En 2018, l’écurie des Monceaux réalise la meilleure saison depuis sa création, avec pas moins de neuf podiums au niveau Gr1 (contre deux en 2017 ou en 2016). Si les quatre victoires de Sistercharlie ont pesé lourd sur la balance, elles ne sauraient éclipser les performances d’Intellogent** (Qatar Prix Jean Prat, Gr1), Magic Wand (placée des Qatar Prix de l'Opéra Longines et Qatar Prix Vermeille, Grs1), (ParisLongchamp) et Wind Chimes (sur le podium du Prix du Moulin de Longchamp et de la Poule d'essai des Pouliches, Grs1).

Paul Nataf a été très inspiré en achetant Sistercharlie pour 20.000 € à la vente d’octobre. Son père, Myboycharlie (Danetime), fait la monte au Mézeray. C’est pour le même prix qu’il a acquis sa sœur My Sister Nat (Prix Bertrand de Tarragon, Gr3, troisième du Shadwell Prix de la Nonette, Gr2). Leur mère, Starlet's Sister (Galileo), n’est âgée que de 9ans et elle pourrait bien donner rapidement un troisième black type avec le 2ans Sottsass (Siyouni) qui a plaisamment ouvert son palmarès le 26 octobre à Clairefontaine, pour la casaque Brant. En 2017, Henri Bozo nous avait expliqué : « La famille a bien marché avec le type d’étalon qui correspond à Myboycharlie, c’est-à-dire des chevaux de vitesse issus de Danehill. Je voulais également apporter un peu de précocité et de vitesse. C’est un bel étalon que j’aime bien. Il m’a d’ailleurs plutôt bien réussi (…) Starlet's Sister, la mère de Sistercharlie, m’a été proposée à l’amiable par Hubert Guy. J’aimais bien sa famille et le fait qu’elle soit issue de Galileo. Nous avons eu un peu de chance, mais il en faut toujours, car la souche s’est réveillée depuis. Elle évolue dans le bon sens, avec des gagnants en Europe et aux États-Unis. Je crois beaucoup en cette jument. Starlet's Sister est une très jolie poulinière alezane, correcte et de bonne taille. Elle a une jolie tête. »