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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

La grande année de l’écurie des Monceaux

Élevage / 05.12.2018

La grande année de l’écurie des Monceaux

Tête de liste des vendeurs en août, à Deauville, depuis 2012, l’écurie des Monceaux a réalisé cette année sa meilleure saison au niveau Gr1, avec pas moins de neuf podiums. En l’espace de quelques années, la qualité de ses juments a considérablement progressé et il semble de plus en plus difficile de pouvoir détrôner le leader des éleveurs commerciaux français. Entre la vente d’élevage de Tattersalls et celle d’Arqana, Henri Bozo a pris le temps de répondre à nos questions.

Par Adrien Cugnasse

Jour de Galop. – Entre A Raving Beauty et votre élève Sistercharlie, l’écurie des Monceaux a réalisé une saison remarquable aux États-Unis. Quel est l'impact de cette réussite outre-Atlantique ?

Henri Bozo. – Cette saison, les courses américaines nous ont en effet apporté beaucoup de satisfactions. Surtout qu’il ne faut pas oublier les performances de Gidu (Frankel), deuxième des Dania Beach Stakes (Gr3). Tout en sachant que nous n’avons pas élevé A Raving Beauty (Mastercraftsman), lauréate des First Lady Stakes et des Longines Just A Game Stakes (Grs1), mais également troisième du Maker's Mark Breeders' Cup Filly & Mare Turf (Gr1) de Sistercharlie (Myboycharlie). Nous l’avions présenté, en tant que pouliche à l’entraînement, lors des ventes de décembre à Deauville. La victoire de Sistercharlie a bien sûr été un grand moment. C’était fantastique. J’étais au cœur de l’événement car je me déplace chaque année pour les ventes de Keeneland. Ce fut un grand bonheur, dans un contexte aussi particulier, avec un tel public et une telle concurrence. Elle a remporté quatre Grs1 la même année, c’est une vraie championne.

Sistercharlie est d’ailleurs en lice pour l’Eclipse Award dans la catégorie des femelles sur le turf, mais aussi dans celle des femelles d'âge.

Oui, à la lutte avec Enable (Nathaniel) ! Sa saison américaine est remarquable et cela lui donne une bonne chance d’être sacrée.

Ils ont fait briller les Monceaux en 2018. L'avant-dernière française de naissance à remporter le Breeders' Cup - Filly & Mare Turf s'appelait Zagora. Et c'était une fille de Green Tune (Green Dancer), le père de la deuxième mère de Sistercharlie. Cette édition 2018 avait une importance toute particulière pour l'écurie des Monceaux qui est également associée sur la mère de Magic Wand (Galileo), quatrième du Breeders' Cup - Filly & Mare Turf, et sur celle de Polydream** (Oasis Dream), favorite du Breeders' Cup Mile (Gr1) auquel elle n'a pas pu prendre part. En 2018, l'écurie des Monceaux réalise la meilleure saison depuis sa création, avec pas moins de neuf podiums au niveau Gr1. Si les quatre victoires de Sistercharlie ont pesé lourd sur la balance (Beverly D Stakes, Breeders' Cup Filly and Mare Turf, Coolmore Jenny Wiley Stakes & Diana Stakes), elles ne sauraient éclipser les performances d'Intellogent** (Qatar Prix Jean Prat, Gr1), Magic Wand (placée des Qatar Prix de l'Opéra Longines et Qatar Prix Vermeille, Grs1) et Wind Chimes (sur le podium du Prix du Moulin de Longchamp et de la Poule d'essai des Pouliches, Grs1).

En août 2005, vous déclariez viser les 30 juments. Vous approchez à présent les 60. Est-ce votre limite ?

Nous sommes très proches du nombre souhaité. Si nous ne voulons pas plus de juments, notre véritable objectif est d’améliorer la qualité des mères. Nous voulons toujours progresser sur ce point. Pour cela nous réinvestissons, tous les ans, dans des poulinières ou des femelles yearlings. Je suis persuadé que c’est l’un des nerfs de la guerre. Il faut faire vivre un haras en apportant du neuf et de la qualité en permanence.  

Sur ces 60 juments, on trouve plus d'une vingtaine d'associés différents. Gérer ces nombreuses associations, c'est presque un autre métier ?

Oui, c’est très différent du reste de mon activité, mais c’est un aspect qui me plaît. On échange avec ses associés, chacun apportant ses idées, ses contacts… Cela complique un peu les choses mais c’est bien sûr très intéressant. Après le temps des discussions vient celui des décisions et nos associés sont très chouettes car ils nous font confiance.

En dehors de quelques juments en copropriété avec Lady O’Reilly ou Qatar Bloodstock, vous restez souvent majoritaires sur ces poulinières ?

Oui, nous essayons vraiment de rester majoritaires et nous voulons d’ailleurs accroître la participation des Monceaux dans les juments stationnées au haras. Mais encore une fois, travailler en association, c’est une vraie chance. Enfin cela permet de faire venir aux courses de nouveaux investisseurs. Pour un nouveau venu, débuter seul est loin d’être évident. Dès lors, investir avec des partenaires expérimentés, c’est plus facile. Ils découvrent par la même occasion notre métier, l’élevage et certains peuvent ensuite faire courir. C’est aussi le rôle que tous les acteurs de notre filière doivent endosser : faire découvrir, intéresser les gens [l’écurie des Monceaux a organisé des journées portes ouvertes pour faire découvrir le haras à la population locale, ndlr]

Ces deux dernières années, près de 25 % de vos juments sont allées à des étalons français, dont 14 à Siyouni, comme la mère de Devant et celle de National Defense. Cette confiance, est-ce le signe que l'étalon des Aga Khan Studs peut encore franchir un cap sur le marché des yearlings ?

Ce que Siyouni (Pivotal) a réalisé, c’est magnifique. Il est très prometteur. C’est un cheval qui apporte de la vitesse, mais pas que cela. C’est aussi un bel étalon, facile à croiser. La croissance et l’amélioration de l’étalonnage en France est formidable. Au niveau des étalons, comme des juments, il faut toujours chercher à aller vers plus de qualité. Des sires du niveau de Siyouni, Le Havre (Noverre), Wootton Bassett (Iffraaj), ou des jeunes comme Pedro the Great (Henrythenavigator), Anodin (Anabaa) et ceux proposés par Al Shaqab, attestent d’un vrai changement qualitatif. Mais cette progression doit encore se poursuivre.

De même, en l’espace de deux saisons, vous avez confié douze juments à Dark Angel.

C’est un étalon que j’aime beaucoup. Je l’utilise pour apporter vitesse et précocité à nos juments. Assez naturellement, je suis plus porté sur les juments avec un profil plutôt classique et moins sur les mères de vitesse. Dark Angel (Acclamation) est un super étalon, très confirmé et facile à croiser. Il amène le sang de Mr. Prospector (Raise a Native), ce qui est toujours un plus.

Certains de vos croisements semblent couler de source – ceux de Wind Chimes, Ectot, Chicquita... – mais d'autres sont moins évidents. Pourquoi avoir croisé Anna Palariva avec Invincible Spirit, ce qui a donné National Defense ?

Je suis un grand fan d’Invincible Spirit (Green Desert). C’est un étalon formidable, il apporte vitesse et qualité tout en s’affirmant comme père de père. De plus, il nous a bien réussi et on connaît son affinité avec les descendantes de Mr. Prospector, comme Anna Palariva (Kingmambo). Les statistiques de ce nick sont remarquables. En outre, c'est une jument importante, avec du cadre, et elle avait besoin d’un étalon avec de l’influx. Pour les croisements, tout le monde apporte ses idées. Je me fais beaucoup aider par Camilla Trotter pour ce qui concerne les affinités et les statistiques. C’est une œuvre collective mais je souhaite que cela reste logique, en évitant de devenir trop théorique. On doit se baser sur des considérations simples, en particulier en ce qui concerne le physique de la jument. L’objectif est de faire des croisements aussi logiques que possible, que l’on peut qualifier comme émanant d’hommes de cheval…

Dans le cas d’Intellogent (Intello), sa famille avait très bien croisé avec le sang de Danehill (Danzig). Quels ont été vos critères pour établir son croisement ?

Intello (Galileo) était issu d’une mère par Danehill et cela faisait partie de nos critères. Mais je voulais aussi un étalon pas trop grand, avec une certaine vitesse. Je voyais en Intello, qui est un très beau cheval, un Galileo avec de la vitesse.

Le niveau de votre jumenterie a explosé depuis vos débuts. Et il est sans égal avec les autres haras commerciaux français. Une jeune jument du niveau de L'Enjoleuse, c’est-à-dire non black type et sœur d’une placée de Gr3, aurait-elle encore sa place dans votre effectif ?

Oui bien sûr, elle aurait encore sa place chez nous. Il faut aussi laisser une porte ouverte à des juments dont on a le sentiment qu’elles peuvent produire. On ne sait jamais où la qualité va ressortir, et dans son cas, ce fut avec Charm Spirit (Invincible), triple lauréat de Gr1. À l’époque où elle est entrée au haras, nous intégrions toutes les pouliches achetées aux ventes pour en faire des poulinières. Même si notre jumenterie a beaucoup évolué depuis, je pense qu’une jument comme L'Enjoleuse (Montjeu) aurait encore sa place, car elle avait montré de la qualité en course, sans avoir l’opportunité de devenir black type, pour cause de blessure. C’est un peu le même scénario qu’avec Nuit Polaire (Kheleyf) que nous avions acquise yearling. Bien que non black type, elle avait gagné et était issue d’une bonne souche. Elle nous a donné deux black types, dont Intellogent. Notre idée, c’est d’acheter des pouliches, puis de les essayer en course ou d’acquérir des juments dont connaît déjà le niveau. Mais je pense qu’il faut être souple et saisir toutes les opportunités pour améliorer sa jumenterie. La compétition est rude parmi les juments qui peuvent prétendre produire du haut de gamme. C’est extrêmement dur. Je reviens de Newmarket où je n’ai pas pu acheter, étant battu à plusieurs reprises. L’avenir, c’est d’essayer de trouver des voies parallèles. Acheter des femelles yearlings en est une. Et tout cela nous a bien réussi. Cette année, j’ai acheté avec un associé une foal par Medaglia d’Oro (El Prado) aux États-Unis.

Les juments qui cochent toutes les cases sont difficiles à acheter. Sur quels critères peut-on faire des concessions ? Le père de mère ? 

Chacun a sa formule. Certains basent leurs recherches sur les performances des mères. De notre côté, nous avons toujours privilégié les belles souches, en espérant que la qualité revienne. Parfois, on peut donc être amené à prendre quelques risques sur les performances de la jument ou de son père. En tout cas, pour les éleveurs commerciaux, la conformation des mères est bien sûr primordiale, même si une jument un peu tordue ne transmet pas toujours son défaut. Notre métier, c’est aussi d’essayer de limiter les risques, notamment sur le modèle.

La famille de Puce/Souk, développée par les Cumani, a été très importante pour les Monceaux, en piste (Chicquita, Magic Wand...) mais aussi sur le ring. Comment avez-vous commencé à vous intéresser à cette souche ?

Nous avons actuellement cinq juments de cette famille à la saillie – Marketeer, Pacifique, Platonic, Prudente et Prudenzia –, mais également un certain nombre de jeunes femelles. Le point de départ fut l’achat de Platonic (Zafonic) en 2004, à Newmarket, avec Patricia Boutin. C’était une très jolie jument et, bien que pas très grande, elle montrait beaucoup de qualité. La souche était bonne et elle a très bien produit chez nous. Nous avons appris à connaître cette famille qui s’est bien développée depuis. Un certain nombre de femelles ont été vendues à de bonnes maisons et c’est aussi une chance car leur réussite impacte positivement le reste de la souche. En association avec Lady O’Reilly, cette famille est petit à petit devenue une souche "Monceaux".

De même, au moins cinq de vos poulinières sont issues de l'élevage Wertheimer. Dont une certaine Polygreen, achetée 200.000 € alors que Polydream n'était pas encore sortie, même si elle avait déjà donné deux black types. Rétrospectivement, c'est un remarquable achat, mais sur l'instant, pour une jument âgée de 16ans, le prix était vraiment conséquent. Pourquoi l'avoir achetée ?

D’une part, j’aime bien acheter à de grands éleveurs internationaux comme les frères Wertheimer. Le travail est bien fait, les chevaux sont bien élevés et bien entraînés. On peut donc espérer avoir de bonnes surprises. Lors de cette vente de décembre 2015 à Deauville, je cherchais une jument à acheter en association. Étant pleine d’Invincible Spirit, on pouvait attendre un retour sur investissement assez rapide. Mais nous avons beaucoup de chance. Car nul ne savait que Polydream (Prix Maurice de Gheest, Gr1) allait sortir. De même, la jument nous a donné Big Brothers Pride** (Invincible Spirit), laquelle a brillamment débuté à Chantilly. Parfois, la chance sourit aux audacieux et l’ensemble des associés était d’accord pour acheter Polygreen (Green Tune).

Quel a été le cheval décisif dans l'évolution de l'écurie des Monceaux ?

C’est une bonne question. Peut-être notre premier Gr1 avec un cheval élevé au haras, c’est-à-dire les St James's Palace Stakes (Gr1) de Most Improved (Lawman). C’était à Royal Ascot et ce fut très positif pour la notoriété de l’écurie des Monceaux qui s’est renforcée avec Chicquita (Darley Irish Oaks, Gr1) et Charm Spirit. Ce sont vraiment ces trois chevaux-là qui ont attiré l’attention à l’international.

Vous avez dirigé le Mézeray avant de recevoir une proposition impossible à refuser de Lucien Urano. Vous avez une remarquable équipe. Comment faites-vous pour fidéliser du personnel aussi compétent ?

L’équipe, c’est la base du succès du haras. J’ai beaucoup chance de travailler avec des personnes aussi professionnelles et motivées. Elles ont toutes une grande autonomie dans leur travail auquel elles consacrent beaucoup de temps. Parfois, certains nous quittent, et c’est le risque quand on travaille avec des gens doués qui montrent du talent dans leur travail. Une partie souhaite s’installer, d’autres ont des propositions attractives. En sachant que l’implication du personnel est vraiment à saluer car ce n’est pas dans l’air du temps. Ça fait plaisir de voir des gens aussi passionnés. Aujourd’hui, on vit dans les cultures des loisirs et du temps pour soi. Or, les chevaux, c’est un choix et aussi une contrainte, car chronophage. D’ailleurs, à ce sujet, les Trophées du personnel, organisés par Godolphin et France Galop, sont une initiative remarquable. Bruno Dieuaide, Anne-Charlotte André et Antoine Bellanger sont trois éléments clés de la réussite du haras. Ils sont là depuis longtemps et s’entendent très bien.

Comme votre père, vous êtes directeur de haras. Pourtant votre métier est très différent du sien, le monde de l'élevage ayant beaucoup changé depuis. Que vous-a-t-il transmis ? 

L’amour du travail et une certaine affinité pour les choses simples, naturelles et honnêtes. Suivre la nature, agir simplement et être honnête, cela permet de durer.

Que manque-t-il à l'élevage français pour franchir un cap sur le plan commercial et sportif ?

Il y a en France un nombre assez incroyable de jeunes éleveurs et entrepreneurs. Ils sont bons et professionnels. Sur ce point, nous n’avons pas grand-chose à envier à nos concurrents. Même si la route est encore longue, nos étalons sont en train de combler le retard. Le cap à franchir, c’est l’exposition des courses françaises. Il faut qu’elles soient mieux reconnues dans le monde. Et on sait tous que c’est un grand challenge. C’est certainement le maillon qui manque pour que la France soit reconnue au niveau supérieur. Nous avons des atouts fantastiques et il n’y a pas de raison que nous n’y parvenions pas au bout d’un certain temps. Les courses françaises traversent une période difficile, mais ce n’est pas la première de leur histoire. Je suis certain que nous allons réussir à nous réinventer. Nous devons être solidaires, en ayant des ambitions à long terme, même si certaines décisions sont difficiles à prendre. Les courses de demain seront différentes de celles d’aujourd’hui et très différentes de celles du passé.

Vous intéressez-vous toujours aux trotteurs ?

Pas vraiment car je suis très occupé par le galop ! Mais j’aimerais bien avoir, un jour ou l’autre, un trotteur à l’entraînement ou le driver un peu. J’ai pas mal de liens avec des gens du trot, des personnes que j’apprécie beaucoup. D’ailleurs on en voit de plus en plus investir au galop. C’est une très bonne nouvelle. Et parmi les choses positives dans les courses françaises, il y a l’arrivée de nouvelles têtes, dont certains venus du trot, comme les clients de Victor Langlais ou ceux de Bertrand Le Métayer. Sans oublier les clients de Laurent Benoit, comme Steve Burggraf et Alain Salzmann. Non issus du sérail, ils apportent de la fraîcheur et de l’espoir à notre filière. C’est encourageant.