Report de la réunion du samedi 15 décembre à Deauville -  Pluies verglaçantes, vent, froid : l’alliance infernale

Courses / 16.12.2018

Report de la réunion du samedi 15 décembre à Deauville - Pluies verglaçantes, vent, froid : l’alliance infernale

La réunion de ce samedi à Deauville a été annulée et reportée à ce dimanche matin après deux courses. La première épreuve disputée samedi était réservée aux jockeys et jeunes jockeys n’ayant pas gagné quinze courses dans l’année. La deuxième était une course d’inédits. Nous avons contacté des jockeys pour avoir leurs explications et leur sentiment sur les conditions de ce samedi.

Stéphane Pasquier : « Des conditions extrêmes »

Stéphane Pasquier s’est mis en selle dans la deuxième épreuve, la course d’inédits, concluant quatorzième. Il nous a répondu, comme porte-parole de l’Association des jockeys et vice-président de l’Association. « À l’unanimité, les jockeys ont vu que c’était très dangereux en termes de visibilité. De la glace se posait sur les lunettes au bout de 100m de course. Les mains étaient congelées et les jockeys étaient incapables de tenir les rênes. Par souci de professionnalisme, nous avons été obligés d’aller voir les commissaires pour essayer de trouver une solution. Nous leur avons dit que le contexte était dangereux pour les chevaux et pour les hommes. Certes, nous venions de disputer une course d’inédits, ce qui a encore compliqué les choses. Le cheval qui avait l’as à la corde est resté 12 minutes dans les stalles, sous une pluie verglaçante. Après la première course, les trois quarts des jeunes jockeys sont venus me voir pour me faire part de leurs impressions, me disant que c’était limite, que cela semblait un peu dangereux. J’en ai parlé avec mes collègues et nous avons décidé de monter la deuxième course. Et nous nous sommes rendu compte ensuite que ce n’était pas possible. »

Ce n’était pas gérable. « Quand on n’a pas de sensations entre les mains et les rênes, il suffit que le cheval s’embarque pour ne plus avoir aucun controle. Gelés, nous ne pouvions rien faire. Ce n’est pas qu’une question de se sécher entre les courses. C’était tout simplement dangereux, pour l’animal et pour le jockey. Nous savons bien, nous les jockeys, que la situation actuelle est compliquée et que nous sommes tous dans le même bateau. Nous mettons tout en œuvre pour que, ensemble, nous puissions nous sortir de ce mauvais pas. Mais nous ne pouvions rien faire contre les conditions climatiques. Cela ne nous dérange pas de monter à -10°C. Mais il y avait cette pluie verglaçante qui transperçait les vêtements. Nos petits vêtements ne couvrent rien du tout. J’insiste sur ce point et l’Association des jockeys se porte garante : nous avons pris cette décision à l’unanimité car c’était dangereux. Nous avons attendu une demi-heure pour voir si le temps se réchauffait. Cela n’a pas été le cas. Il y a au moins deux jockeys qui ont fait des malaises. Nous n’arrivions même pas à desseller nos chevaux ! Nicolas Clément, qui est le président de l’Association des entraîneurs, est venu me voir pour me demander si c’était possible. Et en tant que vice-président de l’Association des jockeys, je lui ai expliqué : "Ce n’est pas que nous ne voulons pas, c’est juste que cela est dangereux, pour les jockeys, pour les chevaux." Il y avait des stalactites sur les caméras ! C’étaient des conditions extrêmes, terribles : je n’ai jamais vu ça. À Saint-Moritz, il peut faire -10° ou -15°, mais c’est un froid sec. »

Antoine Hamelin : « En rentrant aux vestiaires, j’ai dû m’allonger cinq minutes, je ne pouvais pas rester debout. »

Antoine Hamelin s’est mis en selle sur Aniel (Planteur) dans la deuxième course, concluant cinquième. Avec Eddy Hardouin, il est l’un des jockeys ayant été victime d’un malaise, de retour dans les vestiaires. Il nous a donné son sentiment : « J’ai commencé à monter pour la deuxième course. Il faisait un froid atroce : le vent, la pluie gelée et le froid étaient réunis. S’il n’y avait eu qu’un des trois ou éventuellement deux, cela aurait été supportable. Mais les trois réunis, c’était très compliqué. Nous étions derrière les boîtes, même pas encore rentrés dans les stalles, que nous étions tous trempés et gelés, bien que couverts en conséquence. Personnellement, j’avais un breeches, un autre de pluie par-dessus, trois sous-pulls, un col, des gants… Je ne pouvais rien mettre de plus et nous étions déjà congelés. La pluie devenait tout de suite de la glace. Nous avions de la glace qui se formait sur les lunettes. Les boîtes de départ étaient congelées, les chevaux avaient de la glace sur la croupe quand ils s’appuyaient sur les boîtes. J’ai monté partout, j’ai monté à Saint-Moritz… Dans des endroits où il faisait -10 à -15°C, et je n’ai jamais vécu cela. Le problème, ce n'était pas la température : il faisait zéro ou un degré. Non, le problème, c’étaient le vent et la pluie verglaçante alliés au froid. »

Tétanisés. « Nos mains étaient tétanisées : en enlevant nos gants dans les vestiaires, nous avions le bout des doigts blancs. Les pieds pareils : on avait l’impression de se casser les pieds en descendant. Je monte beaucoup de courses et ce samedi, ce n’était pas une histoire de condition physique. Je fais partie de ceux qui ont fait un malaise parce que j’avais un peu de poids à perdre. Je devais monter à 54 kg dans la dernière, ce qui est proche de mon poids minimum. Forcément, je n’avais rien dans l’estomac et l’effort allié à ce froid, ce vent et cette pluie… En rentrant aux vestiaires, j’ai dû m’allonger cinq minutes, je ne pouvais pas rester debout. Une petite baisse de tension, un petit coup de fatigue, ce n’est pas grand-chose… Mais si j’avais dû monter la course suivante, je n’en aurais pas été capable. Plein d’autres jockeys avaient envie de vomir : quand on passe du froid extérieur aux vestiaires, il y a un coup de chaud qui faisait mal à l’œsophage. C’était vraiment atroce. »

Tous d’accord. « Nous étions tous d’accord. Nous avons été beaucoup critiqués, sur les réseaux sociaux notamment. Je pense que ce n’est pas très objectif. Nous avons été comparé à des choses qui ne sont pas comparables, comme les trotteurs : mais ils n’ont pas de problèmes de poids, ils ont des combinaisons de ski sur eux [rappelons que le trot monté impose seulement un poids minimum, ndlr]. Dans la dernière, j’aurais eu un faux-col, un gilet de protection et ma casaque, c’est tout. On nous a aussi comparé aux cavaliers du matin : mais le matin, on prend un café entre les lots, on mange, on se réhydrate, on a des sous-pulls, des blousons et des bottes. Nos bottes font 150 grammes ! Et samedi matin à Deauville, il a commencé à pleuvoir en fin de matinée, quand il n’y avait plus de lots. Je ne pense pas que les cavaliers aient été à cheval avec le temps que nous avions et les vêtements que nous avions. Nous étions trempés au bout de cinq minutes. En ne montant qu’une course dans la journée, c’est jouable. Mais en montant toutes les courses, sans avoir le temps de se sécher… À la première que j’ai montée, nous étions morts de froid en étant partis avec des vêtements secs. À la deuxième, nous y serions allés avec des vêtements trempés. Cela aurait été encore pire. Même pour les tireurs et les pousseurs, c’était insupportable : ils ne pouvaient pas pousser les chevaux correctement car ils ne pouvaient pas se prendre la main correctement… Imaginez si, avec les mains tétanisées, on se retrouve avec un cheval qui nous casse les bras et qu’on ne sent plus nos mains pour tirer dessus… Il suffit d’un claquement de fer pour tomber, puis en emmener deux ou trois dans la chute. Cela peut vite être dangereux. »

Parfait ce dimanche. « Nous sommes contents d’avoir pu trouver une solution avec les commissaires et tout le monde. Notre but n’était pas de voir les courses annulées. J’espère que tout le monde comprendra notre point de vue. J’ai repris la route pour Chantilly samedi et j’avais de la glace sur mes rétroviseurs et mes essuie-glaces. C’était incroyable. Ce matin, cela s’est bien passé. Les conditions étaient totalement différentes et ce fut un plaisir de monter, avec un peu de soleil, pas de pluie, pas de vent… Samedi, nous avons essayé. Nous avons fait de notre mieux et nous avons vu que ce n’était pas possible. Quel est l’intérêt pour nous d’annuler les courses ? S’il n’y a pas de course, il n’y a pas de rentrée d’argent. Nous n’avons pas besoin de cela en ce moment et les réunions sont plutôt calmes pour nous en décembre. Dès qu’il y en a, on y va ! »