REPORTAGE - Le haras de Beaufay ou l’ambition française de Jiri Travnicek

Élevage / 16.12.2018

REPORTAGE - Le haras de Beaufay ou l’ambition française de Jiri Travnicek

Jiri Travnicek, un des poids lourds des courses tchèques, se lance un nouveau défi en investissant en France. Avec le haras de Beaufay, ce patron d’industrie veut mettre sa culture de l’excellence au service de ses chevaux et de ceux de ses clients. En exclusivité pour Jour de Galop, il présente son grand projet.

Par Adrien Cugnasse

Lors de la vente d’élevage Arqana, l’homme du haras de Beaufay s’est distingué en faisant l’acquisition du top price de la deuxième journée, à 150.000 €. Par l’intermédiaire de Tomas Janda – un des courtiers avec lesquels il travaille, l’autre étant Jean-Pierre Deroubaix – Jiri Travnicek s’est offert Kapitale (Dubawi), troisième du Longines Lydia Tesio (Gr1) et sœur du triple lauréat de Gr1 Kamsin (Samum). Quelques semaines auparavant, pendant les ventes d’octobre, Jiri Travnicek nous avait ouvert les portes de son haras flambant neuf au Sap-André, dans l’Orne. L’entrepreneur nous avait dit : « Les courses sont ma grande passion depuis quatre décennies. J’ai décidé d’investir en France. Pendant trois années, j’ai consacré beaucoup de temps à trouver le bon endroit pour installer mon projet. Avec ma fille, nous avons fait le tour de France et à présent, nous connaissons la Normandie par cœur ! Mon premier objectif était d’acheter un terrain nu, sur une bonne terre d’élevage, afin de construire des infrastructures totalement neuves. Mais cela s’est finalement révélé impossible. En France, il est plus évident d’acheter un haras ou une ferme avec des bâtiments déjà en fonction. Au final, il restait deux ou trois lieux possibles. J’ai éliminé l’un d’entre eux car il était à proximité d’un site qui doit accueillir des éoliennes. Et finalement, après une étude minutieuse, notre choix s’est porté sur le haras de Beaufay. Notre objectif est d’offrir des conditions d’élevage exceptionnelles aux chevaux. Les bâtiments existants ne correspondaient pas à ce niveau d’exigence. Nous avons donc fait le choix de tout raser et de tout reconstruire. »

En fonction à partir de novembre. « Les travaux ont duré un peu plus d’un an. Seul le cabinet d’architecture était tchèque. Pour le reste, nous avons fait appel à des sociétés françaises, dans tous les corps de métier, comme Abscis Bertin Construction. Nous avons dû nous adapter à la complexité de la législation française. Le directeur du haras, Stéphane Delpeuch, est arrivé au mois de mars. Il a ainsi pu suivre les travaux au quotidien et guider le maître d’œuvre afin que chaque détail soit pensé en fonction des chevaux. Il connaît donc le haras par cœur, avant même sa mise en fonction. De même, notre collaboratrice, Martina Batheldyova, qui parle français et tchèque, a été d’une aide précieuse tout au long du chantier. Un de ses rôles sera, en tant qu’assistante, d’assurer les relations avec la clientèle. Les mois d’octobre et de novembre sont consacrés aux détails, à la finition. Mi-novembre, le haras va accueillir mes poulinières et mes chevaux déjà basés en France depuis plusieurs années. Dans un deuxième temps, des pouliches pleines en provenance de République tchèque vont arriver au haras. »

Miser sur la qualité de service. « Le haras fait appel aux meilleurs prestataires de la région. Que ce soit pour la maréchalerie, les vétérinaires, l’alimentation ou les compléments, la qualité est placée avant tout. Je suis exigeant pour mes propres chevaux et nous le serons pour ceux de nos futurs clients. Sur une échelle de 1 à 10, dans la gamme de tarifs proposée par les haras français pour les pensions, nous nous situerons au niveau 4. L’objectif est de nouer des liens sur le long terme avec des éleveurs sans sol, tout en accueillant un nombre maîtrisé de chevaux. Les terres ont eu plusieurs années de repos et nous en avons profité pour remettre à niveau l’ensemble des paddocks. Au risque de me répéter, notre fil rouge sera l’exigence. Toute ma carrière dans l’industrie et dans les affaires s’est déroulée avec cette constante. Aujourd’hui, pour exister, il faut miser sur la qualité. »

Une ouverture progressive à la clientèle. « Environ 50 % du haras sera réservé aux chevaux de notre future clientèle. Nous aurons bien sûr des clients tchèques qui veulent élever en France. Et notre ambition est d’accueillir des juments appartenant à des éleveurs français afin de leur faire bénéficier de la qualité de nos services. Tout au long de ma vie professionnelle, j’ai misé sur la qualité. Tout doit être irréprochable et c’est la raison pour laquelle nous ne sommes pas pressés d’accueillir des chevaux de l’extérieur. La première raison, c’est que nous sommes à la recherche de clients qui veulent établir des relations à long terme avec nous. Deuxièmement, nous avons la volonté de ne pas avoir trop de chevaux sur le haras, toujours dans l’objectif de maintenir la qualité des services. »

La France, un choix logique. « Mon élevage compte à la fois des chevaux de plat et des sujets destinés aux obstacles. En République tchèque, j’ai un centre d’entraînement privé qui fonctionne depuis 15 ans, avec un entraîneur particulier qui s’occupe mes 30 chevaux de course. En dehors du Derby, dans lequel nous sommes passés proches de la victoire à plusieurs reprises, nous avons remporté tous les classiques du programme tchèques. L’étape suivante était donc de courir en France, ce que nous avons commencés à faire voici plusieurs années. Rapidement, il est apparu évident que pour être performants dans l’Hexagone, il fallait avoir une base dans le pays, pour élever des chevaux d’une qualité supérieure à celle nécessaire à l'obtention de la victoire en Tchéquie. Mais également dans l’objectif de limiter les longs voyages qui sont préjudiciables à la performance. À l’avenir, nous aurons plus de partants en France, avec des chevaux élevés ici et qui bénéficient donc des primes à l’éleveur. Les meilleurs feront carrière ici. Les autres prendront la direction de la République tchèque. » Le centre d’entraînement de Jiri Travnicek, DS Pegas, est l’un des plus modernes d’Europe de l’Est et il est certainement sans équivalent en France parmi les centres privés en ce qui concerne les équipements (piscine pour chevaux…) et la diversité des pistes.

Faire courir en France. « Nos poulinières ont été acquise en France, en Irlande et en Angleterre. Mais nous avons aussi leurs filles nées en République tchèque. Le haras de Beaufay n’est pas conçu pour accueillir des étalons. Sa vocation, c’est vraiment l’élevage. Une partie de notre production va courir sous nos couleurs. Et l’autre partie passera en vente. Actuellement, j’ai plusieurs sauteurs à l’entraînement à Maisons-Laffitte et, à partir de l’année prochaine, j’aurai aussi des chevaux de plat basés en France. Pour l’obstacle, je travaille avec Yannick Fouin. Pour le plat, mon choix n’est pas arrêté et, à l’avenir, j’aimerai produire encore plus pour cette discipline. J’investis donc dans de jeunes juments en espérant qu’elles deviennent de bonnes mères. Mais j’ai aussi des AQPS. Globalement, ce sont les meilleures qui seront stationnées au haras de Beaufay. Les autres vont rester en République tchèque. Le coût de production est élevé en France mais on ne peut pas avoir de la qualité sans investir, nous avons besoin d’un personnel de qualité et de très bonnes installations. Tout a un prix et je connais bien le système français. En lançant un tel projet, le premier pour un investisseur tchèque, je pense à l’avenir, c’est-à-dire à ma famille. Ma fille m’accompagne dans cette aventure.  »

Les Tchèques en Europe. « L’obstacle italien est dominé, qualitativement et numériquement, par les Tchèques. Sans eux, l’Italie n’aurait plus de courses d’obstacle. Il suffit de regarder la liste des partants à Merano. Par le passé, les Tchèques couraient principalement dans ce pays mais aussi en Autriche, en Allemagne et dans les pays alentours comme la Slovaquie ou la Pologne. Mais il s’avère qu’il est à présent moins intéressant d’y courir. La France s’est donc progressivement imposée comme un objectif pour nous, en plat comme sur les obstacles. En venant ici, les Tchèques ont compris la nécessité d’avoir des "FR". À mon sens, le système français est supérieur à celui que l’on peut trouver dans les autres pays d’Europe. Il y a en Tchéquie de véritables passionnés des courses et, actuellement, le pays compte environ 1.300 chevaux à l’entraînement. Mais très peu d’élevage, avec environ 300 mères. Nous avons donc toujours beaucoup acheté hors de nos frontières. La passion est là et d’ailleurs, beaucoup d’allocations sont abondées par les propriétaires eux-mêmes, afin de soutenir les courses de leur pays. De même, les engagements sont très chers comparativement aux allocations. Nous avons beaucoup de petits propriétaires, avec deux ou trois chevaux. C’est leur dévotion et leur travail qui permettent aux courses tchèques de rester debout et dans une meilleure santé que dans beaucoup de pays européens. Bien souvent, ils entraînent et investissent en famille ou avec leurs amis. Ils vivent pour ce sport et pour la compétition. Beaucoup d’entraîneurs et de jockeys tchèques sont partis en France, en Irlande ou en Angleterre pour travailler, avant de revenir chez eux avec de nouvelles compétences. Cela a participé à l’amélioration du niveau des courses locales, tout comme les importations de chevaux en provenance d’Europe de l’Ouest. » Pour la première fois, en 2016, les chevaux entraînés en République tchèque ont gagné plus d’allocations hors de ce pays que le montant total des allocations du programme tchèque. En 2018, l’entraînement tchèque a brillé avec Subway Dancer (troisième des Qipco Champion Stakes, Gr1), Wireless (troisième du Prix Bertrand du Breuil Longines, Gr3) et Capferret (troisième du Prix de la Gascogne, L).

Orphée des Blins une "FR" de légende en République tchèque. « J’ai acheté Orphée des Blins (Lute Antique) pour courir en cross-country, discipline dans laquelle elle avait déjà eu des résultats en France. Elle est ensuite entrée dans la légende des courses de notre pays en remportant à trois reprises le Grand National de Pardubice, aussi connu sous le nom de Velka Pardubicka. Aujourd’hui, elle profite d’une paisible retraite. »

Stéphane Delpeuch : « Les chevaux sont logés dans du haut de gamme »

Avant de devenir directeur du tout nouveau haras de Beaufay, Stéphane Delpeuch a fait ses classes au haras des Capucines pendant trois ans, et au haras de Bois Carrouges durant une quinzaine d’années. Au haras de Beaufay, l’équipe est dotée d’un impressionnant outil de travail totalement neuf, vaste et bien conçu. Stéphane Delpeuch nous a expliqué : « Nous avions une idée assez claire de ce à quoi le haras devait ressembler. Tout au long des travaux, mon rôle fut de veiller à la bonne ergonomie et au futur confort des chevaux, en accompagnant les entreprises du bâtiment. Des clôtures jusqu’aux constructions, nous avons fait appel aux sociétés et matériaux locaux. Les chevaux sont logés dans du haut de gamme, c’est vrai au niveau des boxes, mais également de l’ensemble des installations. L’eau destinée à l’abreuvement des animaux vient d’un forage, pour ne pas être chlorée. Chaque paddock est équipé d’un abreuvoir automatique et d’une clôture électrique autonome. Nos bâtiments bénéficient d’une ventilation motorisée. Nous disposons d’un marcheur de huit places et de deux paddocks tout temps en sable.  Nous travaillons en collaboration avec le docteur Fourssin et avec Hervé Le Barbier pour la maréchalerie. L’ensemble du haras est relativement compact, ce qui permet de gagner du temps tout en surveillant aisément les chevaux. Néanmoins, il y une distance suffisante entre les différentes unités pour entraver la propagation d’éventuels problèmes sanitaires. Le plateau d’herbage, divisé en petits paddocks, sera réservé aux yearlings. Les poulinières disposeront de prairies plus grandes et plus vallonnées. Au haras de Beaufay, il y a aussi une véritable volonté de respecter la nature, avec un minimum d’utilisation de produits chimiques. La gestion chimique des terres laisse place à un entretien mécanique. »