À la photo, Sistercharlie devance Enable

Courses / 25.01.2019

À la photo, Sistercharlie devance Enable

Par Franco Raimondi

Ce n’est pas une blague : Sistercharlie (Myboycharlie) a battu Enable (Nathaniel). Jeudi soir à Gulfstream Park, son entourage a reçu l’Eclipse Award de Champion Female Turf Horse. Cela s’est joué à quelques voix près, mais la pouliche française a eu raison de la championne de Khalid Abdullah. Son nom apparaissait sur 130 des 249 bulletins, tandis que 119 votants avaient choisi Enable. Vu le faible écart à l’arrivée, on peut dire que cela s’est presque joué à la photo ! Les dix autres récompenses n’ont pas fait l’objet d’autant de suspense. En effet, on a assisté à des cavaliers seuls dans plusieurs catégories, à l’exception du Champion Turf Male. Cette récompense a été accordée au sprinter Stormy Liberal (Stormy Atlantic) avec 85 voix, soit dix-neuf de plus qu’Expert Eye (Acclamation). Douze chevaux, dont le français de naissance Raging Bull (Dark Angel), ont été cités en premier au moins une fois et deux des votants ont préféré voté blanc.

Enable, meilleure de huit livres. Trente-six heures plus tôt, lors de la cérémonie du Longines World’s Best Racehorse Rankings, Enable avait reçu un rating de 125. Sistercharlie était ex-aequo avec 45 autres chevaux à la 118e place, avec les français Laurens (Siyouni) et City Light (Siyouni) et les Wertheimer Polydream (Oasis Dream) et Plumatic (Dubawi). Tous avaient un rating de 117. Huit livres, c’est une différence énorme. Mais il ne faut pas accuser les votants des trois jurys – les hippodromes, les journalistes et la rédaction du Daily Racing Form – d’esprit cocardier. L’élection de Sistercharlie n’est pas le fruit de la loi électorale américaine – qui est la pire du monde, comme nous l’apprend Gore Vidal dans son magnifique roman 1876 –, mais le fruit d’un choix mûrement réfléchi. Et nous allons tenter de l’expliquer…

C’est toute la saison qui compte. Lorsque mon confrère américain Jay Privaman a voulu m’expliquer, à moi Européen, comment on élisait le cheval de l’année dans son pays, il m’avait dit : « Le concept est fait de deux mots : le cheval et l’année, donc il faut un cheval capable de se distinguer pendant toute l’année. Est élu celui qui a le plus marqué la saison. » Tout cela est logique pour eux, un peu moins pour nous… Et le poids d’un titre au gala des Eclipse Awards n’a pas la même valeur aux États Unis qu’en Europe. Lanfranco Dettori, qui est à Miami pour monter samedi dans la réunion de la Pegasus World Cup, avait deux lauréats possibles : Enable et Expert Eye. C’est en plaisantant qu’il m’a dit : « Je n’étais pas au gala, j’ai fait le bon choix d’aller manger une tonne de crabes dans un super restaurant ! »

Une saison presque sans faute. Sistercharlie a dominé toute la saison. Elle a gagné quatre Grs1 en sept mois, d’avril à novembre. Et elle a couru sur cinq hippodromes différents. La pensionnaire de Chad Brown n’a été battue qu’une seule fois et d’une courte tête, après un parcours cauchemardesque dans les New York Stakes (Gr2). Fourstar Crook (Freud), une autre des Chadettes, remportait l’épreuve. La pouliche élevée par l’écurie des Monceaux a été acquise 12.000 € à Arqana lors de la vente d’octobre par Paul Nataf, pour le compte de Mme Jacques Cygler. En 2018, elle a connu une saison américaine presque parfaite. Pour la battre, il fallait faire quelque chose d’extraordinaire. Enable l’a fait, puisqu’elle est devenue la première gagnante d’Arc capable de réaliser la même année le doublé avec la Longines Breeders’ Cup. Found (Galileo) avait remporté la course américaine à 3ans puis l’Arc l’année suivante. La démonstration et l’exploit n’ont pas été suffisants car les Américains avaient une candidate sérieuse et légitime à lui opposer.

Le retour de Peter Brant. Le slogan America first de Donald Trump est peut-être ancré dans le cerveau des jurés. Mais il ne faut pas croire que c’est grâce à cela que Peter Brant a obtenu le titre. Bien qu’il soit un ami d’école du futur président, il ne partage pas ses idées. Le retour du propriétaire sur la scène hippique, trente ans après le titre obtenu avec Gulch (Mr Prospector), est l’un des faits marquants de ces dernières années aux États-Unis. Enable appartient à M. Abdullah, qui n’est pas le premier venu. Cette fois, les électeurs ne se sont pas laissé convaincre par une seule course, le hit and run comme ils disent. Il en fallait plus pour changer le scénario de l’élection.

Goldikova et Miesque, deux couronnes. Le titre de Champion Female Turf Horse existe depuis 1978. En 40 éditions, 15 femelles entraînées en Europe l’ont décroché. Les stars françaises Goldikova (Anabaa) et Miesque (Nureyev) ont frappé d’entrée, à deux reprises. C’est également le cas de l’anglaise Ouija Board (Cape Cross). Il faut noter que la championne Wertheimer avait remporté le titre à 4 et 5ans. Mais lors de son premier succès dans la Breeders’ Cup Mile, en 2008, les Américains lui ont préféré Forever Together (Belong to Me), qui avait gagné deux Grs1 avant de s’imposer dans une édition assez terne de la Breeders Cup Filly & Mare Turf (Gr1). Les ratings de fin saison furent de 125 pour Goldi et de 118 pour Forever Together. Une situation comparable à celle de Sistercharlie et Enable.

Les françaises d’Amérique. Pour la France, c’est un seizième titre si l’on comptabilise les succès des pouliches entraînées dans l’Hexagone et celles vendues après avoir fait carrière chez nous. Sistercharlie a débuté dans le fameux maiden couru sous le brouillard de Deauville, le 17 décembre 2016, sous l’entraînement d’Henri-Alex Pantall. En France, elle a gagné le Prix Pénélope (Gr3) et a terminé malheureuse deuxième du Prix de Diane Longines (Gr1). Michel Zerolo est à l’origine des trois dernières françaises faisant partie de cette catégorie. Avant Sistercharlie, il avait déniché Zagora (Green Tune) et Stacelita (Monsun). Dans notre liste, vous trouverez aussi la championne 1996, Possibly Perfect (Northern Baby), qui avait fait ses débuts chez Antonio Spanu, Estrapade (Vaguely Noble), qui avait quitté l’écurie de Maurice Zilber après avoir gagné un Gr2 et qui, deux ans après, en 1986, a eu droit à sa couronne sous la férule de Charlie Whittingham. Intercontinental (Danehill), placée du Grand Critérium et des 1.000 Guinées (Gr1) pour André Fabre, est devenue une championne dès sa deuxième saison chez Bobby Frankel.

All Along fut Horse of the Year. Les femelles entraînées en France totalisent dix titres. André Fabre l’a décroché en 2001 avec Banks Hill (Danehill). Criquette Head avait réussi en 1994 avec Hatoof (Irish River), laquelle n’avait pas choisi la facilité, à savoir la Breeders’ Cup Filly & Mare Turf. Elle s’était en effet imposée dans les Beverly D Stakes (Gr1) et classée deuxième de Tikkanen (Cozzene) dans le Turf. Pascal Bary a conquis sa couronne avec Miss Alleged (Alleged) en 1991 grâce à un succès face aux mâles dans le Turf. Avant la création de la Breeders’ Cup, en 1984, une seule course ne pouvait pas suffire pour décrocher le titre. En 1983, All Along (Targowice) avait couru trois Grs1 en vingt-quatre jours, avec deux victoires à la clé, après son succès dans l’Arc de Triomphe. Elle a été élue aussi Horse of the Year. April Run (Run the Gantlet) avait réussi le doublé (en deux semaines) Turf Classic – Washington D.C. International en 1982.

Trillion championne sans victoire. La première couronne de Champion Female Turf Horse fut décernée en 1979 à la française Trillion (Hail to Reason). Elle était partie en campagne au Canada et aux États-Unis sous les ordres de Maurice Zilber. La jument n’a pas fait dans la dentelle. Elle a gagné quatre Grs1 en 21 jours, un tous les samedis, et terminé quatre fois à la deuxième place. Les électeurs l’ont choisie même si les Américains détestent perdre. Pas une seule victoire aux États-Unis, c’est bien une grande première dans l’histoire des Eclipse Awards !

LES EX-FRANÇAISES QUI SONT DEVENUES CHEVAL DE L’ANNÉE AUX ÉTATS-UNIS

Année

Jument

Âge du titre

Entraîneur (en France)

Propriétaire

2018

Sistercharlie

4

Chad Brown (Henri-Alex Pantall)

Peter Brant

2012

Zagora

5

Chad Brown (Jean-Claude Rouget)

Martin S. Schwartz

2011

Stacelita

5

Chad Brown (Jean-Claude Rouget)

Martin S. Schwartz

2010

Goldikova

5

Freddy Head

Wertheimer et Frère

2009

Goldikova

4

Freddy Head

Wertheimer et Frère

2005

Intercontinental

5

Bobby Frankel (André Fabre)

Khalid Abdullah

2001

Banks Hill

3

André Fabre

Khalid Abdullah

1995

Possibly Perfect

5

Bobby Frankel (Antonio Spanu)

Blue Vista Inc

1994

Hatoof

5

Christiane Head-Maarek

Maktoum Al Maktoum

1991

Miss Alleged

4

Pascal Bary

Fares Farm

1988

Miesque

4

Francois Boutin

Stavros Niarchos

1987

Miesque

3

Francois Boutin

Stavros Niarchos

1986

Estrapade

6

Charles E. Whittingham (Maurice Zilber)

Allen E. Paulson

1983

All Along

4

Patrick Biancone

Daniel Wildenstein

1982

April Run

4

Francois Boutin

Diana M. Firestone

1979

Trillion

5

Maurice Zilber

Maurice Zilber