BOUSSAC & TESIO - Les dessous de la gloire de l’empire Boussac

Magazine / 19.01.2019

BOUSSAC & TESIO - Les dessous de la gloire de l’empire Boussac

Par Yves d’Andigné

Il y a 150 ans, Federico Tesio voyait le jour dans le nord de l’Italie. Pour beaucoup, il est le plus grand éleveur de tous les temps. Pour d’autres, il s’agit du Français Marcel Boussac. Les deux resteront en tout cas comme les plus grands de l’histoire de l’élevage de l’Europe continentale. Après des années de recherche, Yves d’Andigné lève le voile sur quelques-uns des secrets de leur réussite… [Partie 2 sur 3]

De 1941 à 1958, les décennies de gloire. Cette période commence avec la guerre. Pharis (Pharos) entre au haras après ses exploits. Les étalons présents fin 1939 se partagent la cinquantaine de poulinières restées en France : Pharis (1/3), Tourbillon (1/3), Thor (1/6), Banstar (1/12). Une bonne douzaine sont à la saillie en Grande-Bretagne. Ces poulinières sont souvent des filles d’Astérus (Teddy). Djebel, troisième fils de classe de Tourbillon, s’annonce meilleur que les précédents (Cillas et Goya). Il rejoint le haras en 1943.

Abjer (Astérus) meurt après deux saisons de monte ; les nazis enlèvent Pharis en août 1940. Leur absence va peser lourd.

Les trois « sangs » incarnés par ces étalons (Astérus et Abjer, Ksar avec Tourbillon et Thor, Pharos et Pharis) s’entendent à merveille ! Utilisés dans les deux sens, les croisements entre eux « fonctionnent toujours ». Boussac va en jouer pendant toute cette période.

La première génération (née en 1941) de Pharis compte trois classiques :

Cheval

Sexe

Père

Mère

Père de mère

Performances

Ardan

M

Pharis

Adargatis

Astérus

Jockey Club, Arc de Triomphe, etc.

Priam

M

Pharis

Djezima

Astérus

Grand Criterium, Prix Jacques Le Marois, etc.

Palencia

F

Pharis

Hestia

Tourbillon

Poule d’Essai

Sa deuxième production française complète (née en 1947) compte :

Cheval

Sexe

Père

Mère

Père de mère

Performances

Corejada

F

Pharis

Tourzima

Tourbillon

Poule d’Essai, Irish Oaks, etc.

Scratch

M

Pharis

Orlamonde

Astérus

Jockey Club, St Leger

Pardal

M

Pharis

Adargatis

Astérus

Princess of Wales’ Stakes, Lowther Stakes

Janus

M

Pharis

Thiorba

Banstar

Prix Jean Prat à 3ans, « meilleur que Scratch »

Anubis

M

Pharis

Allegrice

Thor

Newmarket St Leger, 2e Royal Oak

Caramida

F

Pharis

Thaouka

Astérus

Newmarket Oak,

Corseira

F

Pharis

La Circé

Ksar

Prix Pénélope, deuxième du Molecomb Stakes de Diableretta

Élever en temps de guerre. Tous ces excellents sujets sont outcross ou avec de lointains inbreedings (ex. : 5x5 St Frusquin chez Scratch et Caramida). En parallèle, Boussac n’utilise que ses étalons (hormis les poulinières restées en Grande-Bretagne), contraintes de guerre obligent : Goya (Tourbillon) et Djebel (à partir de 1943) mais aussi Tourbillon (Ksar), Jock (Astérus, à partir de 1942). Sur 35 poulains nés en 1944, on trouve quatre Tourbillon, 14 Goya, 7 Djebel, 9 Jock (surtout des femelles), face à des filles d’Astérus (8), d’Abjer (1), de Tourbillon (11), de Ksar (1), de Thor (2) et de Pharos (4). C’est dans ce contexte de limitation des mouvements de chevaux que les inbreedings serrés se développent, avec un ancêtre commun dès la deuxième génération.

Le cas le plus célèbre est celui de Coronation (née en 1946, Djebel et Esmeralda par Tourbillon) au magnifique palmarès (Robert Papin, Poule d’Essai, Arc de Triomphe, deuxième à une tête de Tantième dans les Queen Elizabeth Stakes). Elle n’est pas la seule à avoir deux fois Tourbillon pour grand-père car Boussac a essayé 27 fois ce croisement de 1944 à 1957 inclus (deux fois par an). Les quatre tentatives avec Goya ont échoué. Coaraze n’a participé qu’une fois, avec succès, les 22 autres sont le fait de Djebel. L’expérience donna dix avortements ou viduités, huit mâles dont le bon Astale, neuf femelles dont trois bonnes Coronation, Cosmopolia (Torissima par Tourbillon et Carissima, mère de Pharis), invaincue à 2ans (Prix de La Salamandre), et Druda (Cinderella par Tourbillon et Thaouka), ainsi que deux propres sœurs de Coronation : Djeralda et Ormara, (mère de Locris et septième mère d’Ervedya). Une branche bien vivante.

 

 

 

Ksar

 

 

Tourbillon

 

 

 

 

Durban

 

Djebel

 

 

 

 

 

Gay Crusader

 

 

Loika

 

 

 

 

Cœur à Cœur

CORONATION (F 1946)

 

 

 

 

 

 

Ksar

 

 

Tourbillon

 

 

 

 

Durban

 

Esmeralda

 

 

 

 

 

Astérus

 

 

Sanaa

 

 

 

 

Deasy

Durant cette période, Boussac garde ou essaie de nombreux étalons nés chez lui. Tous sont issus de Tourbillon (Caracalla, Coaraze), de ses fils Goya (Sandjar, Goyama) et Djebel (Arbar, Galcador) ou de Pharis (Ardan, Priam, Scratch, Auriban, Philius). Il pérennise « ses sangs » mais multiplie les inbreedings serrés, affaiblissant sans doute le potentiel global de ses élèves.

Sortir de la consanguinité. N’oublions surtout pas les autres actions de Boussac durant cette époque. Il cherche à préserver la qualité de son élevage tout en exploitant à fond le potentiel des grands étalons Pharis et Djebel. Notre éleveur est conscient des risques des inbreedings serrés si bien qu’il met en place deux axes de travail.

1. Faire appel à des étalons américains (1949-1955) :

- Il loue cher Whirlaway (Blenheim), gagnant de la Triple Couronne américaine (Kentucky Derby, Preakness Stakes, Belmont Stakes). Décédé brutalement, il n’aura que 17 foals, dont Kurun (Asmena – Prix Daru, Jockey Club Stakes) et Whiranek (Firanek – Rous Memorial Stakes) montreront de la qualité.

- Son remplaçant, Fervent (Blenheim), est réexpédié après un an.

- Boussac recherche en 1949-1950 des saillies des plus grands étalons américains. Pour cela, deux pouliches partent à l’entraînement là-bas (il les y vendra) et deux autres poulinières s’apprêtent à les rejoindre. La complexité des règlements douaniers le fera renoncer.

2. Utiliser des étalons de la lignée de Gainsborough, qui lui a beaucoup apporté (Goyescas, Souryva, Naïc)

- Il obtient une saillie d’Hyperion chaque année de 1947 à 1950 (d’où quatre femelles),

- Puis des saillies de ses fils et petit-fils : deux ou trois saillies par an (de 1946 à 1957).

Cette période faste de onze ans s’achève riche de 104 Grs1 (en moyenne 6,5 Gr1par an !).

L’utilisation des croisements des trois courants a fait naître 34 gagnants de 62 de ces Grs1. Les 22 autres, titulaires de 42 Grs1, ont tous au moins un père ou un grand-père Boussac, sauf Elpenor (Owen Tudor et Libération par Bahram) et Golestan (Nasrullah et Firanek par Cameronian).

Le retour grâce à l’américanophilie lors des dernières décennies de l’élevage Boussac

L’échec de Whirlaway (Blenheim) et la consanguinité croissante des poulinières furent suivis de mauvais résultats, apparus en 1953. Ce manque de réussite s’installe avec la génération née en 1954. Ces éléments et le décès des étalons vedettes (Pharis en 1957 et Djebel en 1958) amènent Boussac à acheter cher deux sires américains dans le meilleur élevage des États-Unis (où un soupçon de dopage existe) : Coaltown (Bull Lea) officie dès 1956 puis Iron Liege (Bull Lea) dès 1959. Leur père, Bull Lea (Bull Dog), est petit-fils de Teddy (Ajax), qui avec son fils Astérus apporta tant à son élevage.

Boussac est américanophile depuis le début. Le virus lui fut injecté par la réussite de Durban (Durbar) et de Durzetta (Durbar), bonnes poulinières aussi. Comme on l’a lu ci-dessus, il ne lésine pas : Coaltown fut le deuxième meilleur cheval de sa génération derrière son camarade Citation (Triple Couronne américaine). Iron Liege a gagné le Kentucky Derby.

Il conserve au haras Arbar (Djebel et Astronomie par Astérus) et Auriban (Pharis et Arriba par Tourbillon), deux sujets aux grandes performances mais véhicules des « sangs » habituels et, de ce fait, étalons moyens. Naît cependant un très bon poulain en Abdos (Arbar et Pretty Lady par Umidwar et La Moqueuse par Teddy – inbred 5x4x3 sur Teddy) qui, mieux exploité, aurait dû être le champion de sa génération mais il a claqué à la fin de ses 2ans. Il se révèlera plus tard excellent père de mères.

Hélas ! Coaltown s’avère une catastrophe. Il doit sa survie à Bielka, fille de la remarquable Tourzima (Tourbillon), qui sera la quatrième mère du crack Sinndar (Grand Lodge). Iron Liege, médiocre étalon, laissa quelques poulinières utiles, dont Iroma (fille d’Ormara, propre sœur de Coronation), sixième mère d’Ervedya.

Sa réaction pour redresser la situation. L’échec des quatre étalons américains importés provoque l’appel à des étalons extérieurs à l’élevage. Boussac reproduit d’abord des croisements qui réussissent avec les poulinières qu’il avait vendues : ainsi naît Crepellana (Crepello et Astana par Arbar), qui enlève le Prix de Diane 1969 et partage la première place de sa génération avec Saraca (Shantung). Boussac envoya onze juments à la saillie de Ribot (Tenerani), alors stationné aux États-Unis.

L’américanophilie persiste, partagée par ses contemporains. Tout en s’appuyant sur Abdos, Boussac fait confiance aux étalons d’origine américaine mais ayant de grandes performances sur les terrains européens.

Il appelle Venture (fils de Relic – 2.000 Guinées), Dan Cupid (deuxième d’Herbager dans le Jockey Club, fils du grand étalon Native Dancer), Sir Ivor (Derby) et son père, Sir Gaylord (trois quarts frère de Secretariat, Triple Couronne américaine), stationné en France, et Mill Reef (Never Bend et Milan Mill par Princequillo – Derby, Arc de Triomphe, etc.), lequel fut grand étalon.

Locris (1964, Venture et Ormara) compte six victoires (Prix Jean Prat) et de nombreuses places au plus haut niveau (deuxième des Champion Stakes, Prix Ispahan et Jacques Le Marois). Excellent étalon au Brésil, il fut tête de liste des pères de gagnants et des pères de mères.

Dankaro (1968, Dan Cupid et Takaroa par Prince Bio), au croisement inspiré par Sea Bird (Dan Cupid et Sicalade par Sicambre, fils de Prince Bio), était le meilleur de sa génération en France bien qu’il ait raté de peu la victoire dans le Jockey Club à cause d’une monte peu inspirée et d’un adversaire confié à François Boutin, très motivé contre Boussac.

Amyntor (1974, Sir Gaylord et Crepellana) fut dur à entraîner et compte des places dans de très grandes épreuves.

Acamas (1975, Mill Reef et Licata par Abdos) enleva un Jockey Club que seul Pharis aurait pu gagner dans le même déroulement défavorable. Le pedigree de Mill Reef s’appuie sur l’entente Nasrullah-Princequillo mais aussi sur l’entente Djebel-Prince Rose (synonyme de linebreeding sur Gay Crusader, détenteur de la Triple Couronne anglaise), largement illustrée en Europe, et avec l’accord Pharos (grand père de Nasrullah)-Djebel, autre Classique.

 

 

 

 

Nearco (Pharos)

 

 

 

Nasrullah

 

 

 

Mumtaz Begum

 

 

Never Bend

 

 

 

 

Djeddah (Djebel)

 

 

 

Lalun

 

 

 

Be Faifthful

 

Mill Reef

 

 

 

 

 

Prince Rose

 

 

 

Princequillo

 

 

 

Cosquilla

 

 

Milan Mill

 

 

 

 

Count Fleet

 

 

 

Virginia Water

 

 

 

Red Ray

ACAMAS (M 1975)

 

 

 

 

 

 

Djebel

 

 

 

Arbar

 

 

 

Astronomie

 

 

Abdos

 

 

 

 

Umidwar

 

 

 

Pretty Lady

 

 

 

La Moqueuse

 

Licata

 

 

 

 

 

Sicambre (Prince Bio-Prince Rose)

 

 

 

Shantung

 

 

 

Barley Corn

 

 

Gaia

 

 

 

 

Pharis (Pharos)

 

 

 

Gloriana

 

 

 

Tourzima

 

 

 

 

Débuter avec l’Amérique… et y revenir. Ainsi, Marcel Boussac doit à son amour de l’élevage américain ses réussites initiales (Durban, mère de Banstar et de Tourbillon, etc.) et ses derniers champions, Dankaro et Acamas.

Impossible de passer sous silence les performances du frère et de la sœur Akarad (Labus et Licata), né chez Boussac, gagnant pour Son Altesse l’Aga Khan du Grand Prix de Saint-Cloud, et Akiyda, conçue chez Boussac mais née et élevée chez Son Altesse, meilleure pouliche de son année en France, gagnante du Prix de l’Arc de Triomphe. L’un et l’autre représentent l’entente Crepello (grand-père de Labus)-Arbar (père d’Abdos) mais aussi l’accord Pharis-Djebel, puisqu’ils sont inbred 3x4 sur Pharis et linebred 4x4 sur Djebel.

L’apport de l’américanophilie aux souches Boussac apparaît dans le pedigree de Dalakhani, le crack de Son Altesse l’Aga Khan : chez son père, Darshaan, au pedigree inspiré de celui d’Acamas, où figurent Mill Reef et Venture-Relic, et chez sa mère, Daltawa, fille de Miswaki (on retrouve chez Denia sa grand-mère, trois quarts sœur de Crepellana, les accords Crepello-Arbar et Prince Rose-Djebel).

 

 

 

 

Never Bend (Nasrullah)

 

 

 

Mill Reef

 

 

 

Milan Mill (Princequillo)

 

 

Shirley Heights

 

 

 

 

Hardicanute

 

 

 

Hardiemma

 

 

 

Grand Cross

 

Darshaan

 

 

 

 

 

Arbar

 

 

 

Abdos

 

 

 

Pretty Lady

 

 

Delsy

 

 

 

 

Venture (Relic)

 

 

 

Kelty

 

 

 

Marilla

DALAKHANI (M 2000)

 

 

 

 

 

 

Raise a Native

 

 

 

Mr Prospector

 

 

 

Gold Digger

 

 

Miswaki

 

 

 

 

Buckpasser

 

 

 

Hopesprings Eternal

 

 

 

Rose Bower (Princequillo)

 

Daltawa

 

 

 

 

 

Caro

 

 

 

Crystal Palace

 

 

 

Hermières (Sicambre)

 

 

Damana

 

 

 

 

Crepello

 

 

 

Denia

 

 

 

Rose Ness, fille d’Astana

 

 

 

 

À suivre…

Partie 3 sur 3 : La conception des étoiles de Federico Tesio.