Commissaires bénévoles ou professionnels… Ou les deux ?

Courses / 31.01.2019

Commissaires bénévoles ou professionnels… Ou les deux ?

La question divise : 61 % d’entre vous ont voté pour une professionnalisation des commissaires. C’est l’un des scores les plus serrés de notre sondage. La question divise parce qu’elle est complexe, tout simplement. Un commissaire professionnel serait-il aussi efficace qu’un bénévole ? Un bénévole ne peut-il pas être considéré comme étant un professionnel dans son domaine ? L’indépendance est-elle garantie avec une rémunération ? Est-ce la fin des possibles conflits d’intérêt ? Robert Fournier-Sarvolèze, premier commissaire de France Galop, nous apporte son éclairage sur la question.

Lorsque nous avons posé la question "Pour ou contre la professionnalisation des commissaires ?" à Robert Fournier-Sarvolèze, sa réponse a été : « Personnellement, je ne suis pas pour, mais je suis tout à faire ouvert à la discussion sur le sujet. » Le bénévolat des commissaires est une spécificité française. Notons qu’il n’y a plus de vacation au galop. Les commissaires sont seulement des remboursés de leurs frais de déplacement sur justificatif.

Quel est l’état actuel des commissaires ? Robert Fournier Sarvolèze précise : « Huit cent cinquante commissaires interviennent en France. Or nous constatons que les strates d’âge deviennent de plus en plus élevées. Nous avons une certaine inquiétude à ce sujet. Dans deux ans, de nombreux hommes et femmes vont devoir s’arrêter. La limite d’âge est fixée à 75 ans pour les commissaires de courses. »

Payer pour mieux recruter et mieux juger ? Trouver des bénévoles n’est pas simple. La question se pose donc de savoir si la professionnalisation, et donc une rémunération, pourrait, dans un premier temps, déclencher de nouvelles vocations. Pas forcément, répond Robert Fournier Sarvolèze car « cela dépendra de la rémunération. Même si je n’y suis pas favorable, je recommanderais, si nous devions y venir, de privilégier un salaire fixe pour des commissaires employés à l’année, plutôt qu’une rémunération ponctuelle pour des interventions ponctuelles. »

Les comparaisons avec nos voisins britanniques ont leurs limites mais elles sont intéressantes. Au Royaume-Uni, le panel de juges est constitué à la fois de commissaires professionnels appartenant à la B.H.A. et de commissaires bénévoles. Robert Fournier-Sarvolèze analyse : « Malgré la présence de juges professionnels, vous constatez comme moi qu’il y a autant de débats en Angleterre qu’en France sur les décisions prises par les commissaires ! » Récemment, par exemple, une décision des commissaires de donner une amende à un entraîneur ayant agité les bras au départ d’une épreuve d’obstacle pour faire partir son cheval a créé un véritable tollé. Vous êtes 46,6 % à estimer que la professionnalisation des commissaires serait suffisante pour une meilleure justice et 44,1 % à estimer que non (9,3 % ne se prononcent pas). Autant dire que la question est loin d’être tranchée.

La B.H.A. a par ailleurs annoncé vouloir professionnaliser davantage les commissaires et cela a un coût : 330.000 £ selon les estimations. On peut imaginer qu’une professionnalisation des commissaires en France coûterait beaucoup plus… Dans notre sondage, vous êtes 39,6 % à estimer qu’une vacation devrait être payée 300 €, 30,6 % à vouloir 150 € et 13,5 % à estimer que 450 € la journée serait une juste rémunération. Et 69,8 % à estimer que France Galop devrait être leur employeur. Multipliez par le nombre de commissaires et le nombre de réunions de courses dans l’année... Est-ce une dépense que l’Institution peut vraiment supporter alors que la crise des enjeux oblige à se serrer la ceinture ?

Le nerf de la guerre reste la formation. La question de la compétence des commissaires est au centre du débat. Vous êtes 81,5 % à penser que la formation doit porter sur la pratique aussi bien que sur la parfaite maitrise du Code. À la question "pratique", si l’on peut dire, vous êtes 77,3 % à estimer qu’il n’est pas nécessaire d’avoir monté en course pour devenir commissaire – ce qui limiterait de facto le nombre de personnes pouvant prétendre à la fonction. Robert Fournier-Sarvolèze explique : « Il faut insister sur la formation. Aujourd’hui, le décret exige par exemple que les commissaires suivent une formation galop et trot puisqu’ils sont susceptibles d’évoluer dans toutes les sociétés de courses. Même si le Code du trot et celui du galop sont différents. » Mais qui pour évaluer les compétences des commissaires ? Pour 70,9 % d’entre vous, c’est un panel de jockeys, entraîneurs et propriétaires qui doit juger. La question reste : comment juger de la compétence d’un commissaire ? Il y a peut-être un moyen : le ratio de décisions infirmées en appel…

Indépendance ou conflits d’intérêt ? L’indépendance des commissaires est au cœur du débat. La question devient presque philosophique. Vous êtes 69,8 % à estimer que France Galop devrait être l’employeur des commissaires si ces derniers venaient à être professionnels. Dans les différentes réactions, il y a toutefois la crainte de voir l’indépendance des commissaires remise en cause dans cette situation : 50,4 % d’entre vous estiment que l’indépendance des commissaires ne sera pas plus grande s’ils sont payés. Mais des commentaires ont aussi souligné que cela pourrait limiter les conflits d’intérêt que rencontrent parfois les commissaires bénévoles.

Nous avons posé la question à Robert Fournier-Sarvolèze : existe-t-il un lien entre indépendance et argent ? Que dire de l’indépendance d’un commissaire salarié si son employeur est France Galop ? Ou une autre structure ?  « Ce n’est pas mon rôle de dire si l’indépendance vient ou non avec la salarisation. C’est une question politique. Quant à la question des conflits d’intérêts, elle reste valable dans tous les cas de figure. Je note par ailleurs qu’aujourd’hui, nos commissaires bénévoles sont peut-être plus sévères avec les gens qu’ils connaissent. » Mais comment peut-on être certain qu’il n’existe aucun lien entre les parties et comment peut-on être certain que ce lien ne pèsera pas sur la décision ? « On peut parler du système anglais : lorsqu’un professionnel est convoqué par les commissaires, on lui demande toujours, avant l’entretien, s’il accepte le panel. Il peut donc exclure un commissaire. En ce qui me concerne, je suis pour une indépendance totale des commissaires, lesquels ne devraient pas, par exemple, être dépendants du vote du Comité. Nous sommes le dernier pays au monde à faire voter le Code par le Comité. » Mais si le Comité ne vote pas et ne décide pas, qui doit le faire ? « Il faudrait un décret pour changer le règlement. Mais cela ne se fera pas du jour au lendemain. Faudrait-il une B.H.A. bis en France ? Je crois que le système actuel a en effet ses défauts, mais qu’il est aussi celui qui offre le plus de garanties. »

Mi-pro mi-bénévole ? Peut-on se diriger vers une solution mixte : des commissaires professionnels et des commissaires bénévoles agissant ensemble ? « Ce n’est pas jouable », répond Robert Fournier-Sarvolèze. « Ce mélange ne marchera pas. On voit déjà, parfois, des secrétaires des commissaires pas très bien traités par les commissaires des courses… » Justement, sur les secrétaires des commissaires, vous êtes 80,7 % à estimer qu’ils ne peuvent pas remplacer purement et simplement les commissaires. Mais leur rôle est important et finalement, ce sont eux les premiers commissaires professionnels !

Les secrétaires des commissaires, éléments clés. Robert Fournier-Sarvolèze est contre la professionnalisation des commissaires, mais il défend ardemment la place et le rôle des secrétaires des commissaires. Les commissaires sont d’ailleurs montés au créneau quand un président de France Galop a, dans le passé, évoqué l’idée de les supprimer : « Pour moi, les secrétaires des commissaires sont un élément important du dispositif. Ils apportent le suivi historique, ils connaissent parfaitement le Code. Certains commissaires, d’ailleurs, ne s’appuient pas assez sur eux. Il est vraiment important de les avoir et ils peuvent éviter des décisions dangereuses. »

Et si on communiquait mieux ? La communication n’est pas le fort de l’Institution, soyons honnêtes. Et les commissaires n’y échappent pas, d’autant que, les concernant, communication veut dire transparence. Pour reprendre l’exemple de la B.H.A., les décisions des commissaires sont très rapidement mises en ligne sur Twitter, par exemple. Lors des grands meetings, les entretiens avec les professionnels sont filmés et diffusés à la fois sur l’hippodrome et à la télévision. Ce regard intérieur permet de comprendre comment les choses fonctionnent, et donc de mieux se rendre compte du travail effectué. « Combien de professionnels ou de parieurs pensent – à tort – que les commissaires ne font rien et se contentent de venir profiter d’une journée aux courses et d’un bon repas », déplore Robert Fournier-Sarvolèze. Moins on montre, plus on fantasme.

Robert Fournier-Sarvolèze estime que la communication est l’un des nerfs de la guerre : « Il est dommage que beaucoup de gens ne sachent pas tout le travail fait par les commissaires. Il ne se résume pas à aller aux courses. Le travail effectué n’est malheureusement pas mis en valeur. Au département des secrétaires des commissaires, il y a aussi un travail constant effectué sur le Code, sur les statistiques… De plus, nous avons tendance à communiquer sur ce qui va bien mais il faut aussi, et peut-être surtout, communiquer sur ce qui ne va pas… Après, c’est peut-être l’un des défauts du bénévolat : il n’est pas possible d’être présent tous les jours. »

Les commissaires doivent être – encore plus – les garants de la régularité des courses. Et pour l’avenir ? Les commissaires ont-ils encore d’autres rôles à remplir ou à perfectionner ? Robert Fournier-Sarvolèze a un objectif en 2019 pour les commissaires. Un objectif qui fait partie de leur rôle : garantir la régularité des courses. Le Code est là pour protéger les acteurs des courses, mais nous oublions parfois une partie d’entre eux : les parieurs, un des piliers du financement. « La défense du parieur est une obligation et la régularité des courses est mon objectif de 2019. Je regrette que la question des "tours" ne soit pas davantage traitée. C’est un sujet où il y a du grain à moudre. Il nous faut insister auprès du Comité pour que les commissaires puissent regarder plus attentivement le parcours d’un cheval… Et pas seulement sur la cravache, qui reste une préoccupation constante. Je regrette que France Galop n’ait qu’un seul observateur de la régularité des courses pour l’ensemble de la France, lequel est un appui essentiel. »

Voici les commentaires des lecteurs de JDG.

Plusieurs d’entre vous ont souhaité commenter leur vote. Nous vous proposons une synthèse de ces remarques. Il faut souligner la qualité des interventions – anonymes – que nous avons reçues sur ce thème.

Les conflits d’intérêts et l’indépendance. Parmi les éléments qui reviennent le plus souvent, il y a la nécessité absolue de préserver l’indépendance des commissaires, tout en s’assurant que leur jugement n’est altéré par aucun intérêt dans la compétition en cours. Cela peut paraître une évidence, mais la récurrence de ces thèmes mérite d’être soulignée, avec des commentaires comme celui-ci : « L’important c’est l’absence de conflit d’intérêt. Le commissaire ne doit avoir ni chevaux, ni intérêt dans un élevage. » Pourtant cette exigence se heurte à un problème, celui du recrutement et des vocations comme le souligne un autre lecteur : « Ne pas accepter les gens du milieu en tant que commissaire est une maladresse qui se paiera cher car beaucoup ne connaissent plus rien aux courses et ne pratiquent même pas l’équitation, garante d’une certaine approche du cheval. » Mais le jugement doit aussi pouvoir être considéré comme non influencé par les élus : « L'indépendance des commissaires vis-à-vis des sociétés de courses est le point fondamental. » La professionnalisation est-elle la solution miracle qui permet de faire converger les différentes exigences inhérentes à l’exercice du jugement ? Pas forcément, comme l’a habilement formulé l’un d’entre vous : « Le commissariat professionnel est davantage une affaire de compétence que d'indépendance car un commissaire, recruté dans le sérail, ne sera jamais complètement indépendant. En revanche, un homme dont c'est l'unique activité, qui est régulièrement évalué, se montrera forcément plus techniquement crédible qu'un amateur bénévole. »

Le système actuel à ses vertus. En parallèle, vous êtes nombreux à défendre le système actuel, dont vous soulignez qu’il a fait ses preuves, tout en saluant l’implication des bénévoles. Ainsi, parmi les commentaires, on pouvait lire : « Je ne pense pas qu’il serait bon de professionnaliser le corps des commissaires ; leur indépendance, leur loyauté est mieux garantie actuellement. Il faut de vrais passionnés », mais également : « Le système actuel fonctionne plutôt très bien et à moindre coût : très peu d’incidents par rapport au nombre de courses. Vous voulez la mort du bénévolat ? ». De même, vous nous avez dit : « Au galop, les commissaires actuels font bien leur travail et c'est en appel qu'il faut une probité absolue. » Certains d’entre vous n’hésitent pas à regarder ce qui se passe en dehors du monde des courses : « La professionnalisation n'entraîne pas une meilleure éthique. Les juges des conseils de prudhommes ne sont pas des professionnels, ce qui ne les empêche nullement de rendre des jugements reconnus par les employeurs et salariés français. »

Mieux formés, mieux sélectionnés. Au final, plutôt que jeter le bébé avec l’eau du bain, la solution ne serait-elle pas de consacrer plus de temps et plus d’argent à former les commissaires, tout en écartant ceux dont les jugements posent problème ? Parmi les commentaires reçus, on pouvait lire : « Comme vous l'indiquez fort justement, les arbitres de football sont souvent très contestés dans leurs décisions (malheureusement assez souvent à juste titre). Lors des formations obligatoires de commissaires – tous les trois ans – pourquoi ne pas les soumettre à un test permettant de recaler ceux qui n'ont pas un niveau suffisant ? » De même, l’un de vous a déclaré : « S'ils sont de mauvaise foi, les professionnaliser ne changera pas grand-chose. Pour ceux qui font leur bénévolat au mieux, peut-être davantage de formations obligatoires tous les ans. » La plupart des sondés n’ont pas jugé nécessaire de faire appel à des personnes ayant monté en course pour officier en tant que commissaire. Pourtant, un commentaire très bien argumenté que nous avons reçu, mais n’allant pas dans ce sens, mérite d’être publié. En voici un extrait : « Diriger un cheval à plus de 60 km/h dans un peloton n’est pas aisé et nos pilotes méritent d’être jugés par des gens compétents. Le plus bel exemple est pour ma part d’avoir vu à l’œuvre de messieurs Henri Rossi et Guy Guignard, au sein de la Société des courses de Cagnes-sur-Mer, dans les années 1990. Ils étaient écoutés et respectés par les jockeys, car en plus de leur personnalité, leur carrière parlait pour eux. Ce serait de plus une bonne reconversion pour certaines de nos anciennes fines cravaches. Imaginez un personnage comme Thierry Jarnet qui jugerait un fait de course, qui oserait le contredire ? (…) Le peuple des courses a besoin de bon sens, de transparence et de solutions rapides. Le sport des rois a de tout temps été jugé et organisé par des aristocrates, mais ces derniers montaient tous en course et étaient tous des hommes de chevaux. Force est de constater que leurs descendants n’ont pas la même pratique du sport hippique (...) Il y a des gens compétents dans toutes nos régions et s’en priver est bien dommage. J’ai fait un rêve... un pays où les courses se portaient bien avec des commissaires professionnels, des entraîneurs qui parlent à la presse, où les cracks jockeys et les cracks chevaux seraient reconnus comme tels et où les parieurs seraient respectés. »

Des pistes pour fonctionner différemment. Les idées ne manquent pas chez nos lecteurs pour faire évoluer le système. Et parmi leurs nombreux commentaires, voici quelques-uns qui ont retenu notre attention : « Il pourrait y avoir un mélange de commissaires professionnels et bénévoles avec un pouvoir de décision plus important pour le professionnel qui serait "commissaire principal" et les autres suppléants. » De même, vous suggérer le fait que « les juges d'appel ne devraient jamais, dans une même année, être également commissaires de courses, c'est l'un ou l'autre », mais aussi qu’il faut « faciliter la mobilité des commissaires à officier sur tous les hippodromes. » L’un d’entre vous a visiblement beaucoup voyagé et mûrement réfléchi la question. Il nous a dit : « Premièrement, trois commissaires suffisent pour dégager facilement une majorité ou une minorité. Ce nombre est utilisé dans beaucoup de pays anglo-saxon. Deuxièmement, dans un premier temps au moins un commissaire professionnel est pour moi nécessaire dans le panel. Il doit guider les commissaires "amateurs" pour toutes les démarches et auditions des professionnels à l'issue de chaque course. Les commissaires doivent faire respecter le code, mais après avoir visionné à plusieurs reprises la course, ils doivent noter le comportement de tous les concurrents afin de défendre aussi l'argent des joueurs, ce qui n'est pratiquement jamais exécuté dans notre pays. Aussi, même si une enquête n'est pas ouverte, à l'issue de chaque course, un compte rendu public doit-être fait sur leurs observations et auditions des professionnels. »