L’anti-star

Courses / 27.01.2019

L’anti-star

Par Adeline Gombaud

Dans quelques semaines, François Nicolle recevra son premier Cheval d’or, marquant un premier titre d’entraîneur d’obstacle, à 60 ans. Il nous reçoit à Saint-Augustin, un mercredi humide de janvier, alors qu’il vient de surveiller ses nombreux 3ans, et se raconte, en commentant les mots clés que nous lui lançons…

Le making off

Depuis Royan, il faut parcourir une quinzaine de kilomètres pour arriver à Saint-Augustin, petite commune aux portes de la forêt domaniale de la Coubre, proche des plages de Saint-Palais-sur-Mer et de La Palmyre. Une fois passés les quelques commerces du bourg, une pancarte indique "écurie François Nicolle". La petite route bordant un camping sillonne dans la forêt. Nous y sommes. Des paddocks sablonneux encadrent le chemin qui mène aux écuries. La piste se trouve sur la gauche. Les chevaux – une quarantaine, essentiellement des 3ans pour cet avant-dernier lot – marchent puis trottent dans un rond dédié. Le bureau du patron, avec sa large baie vitrée, lui permet de surveiller cet échauffement. Les chevaux partent à la piste, suivis par Michel, l’assistant. Le boss a quelques ordres à donner – son cher tracteur, qui a besoin d’un coup de karcher – avant de rejoindre ses troupes, tout en regardant sur son smartphone son partant dans la première à Pau. À la maison, située à quelques mètres des boxes, son épouse, Fabienne, navigue entre son bureau – elle gère tout l’administratif – et la cuisine. Chez les Nicolle, on aime recevoir, et c’est au coin de la cheminée, avec Equidia en bruit de fond, que l’interview débute… Il est 14 heures passées quand nous nous mettons à table. Un menu typiquement charentais : épaule d’agneau et mojhettes piates (haricot blanc typique de la région).

Hiver

À cette époque de l’année, je suis surtout impatient qu’Auteuil ouvre ses portes ! Je ne réalise pas un super meeting de Pau, mais je n’en ai pas fait un objectif. Ce sont les Groupes qu’il faut gagner ! Et pour cela, j’aurai des champions quasiment dans chaque catégorie… La reprise se présente bien. Nous avons pour le moment un hiver moins compliqué que l’an passé. Cette période, c’est aussi celle du dressage des poulains, et c’est pour moi la plus intéressante. Pour les vieux, notre métier consiste surtout à les amener à leur meilleur niveau. Les jeunes, c’est différent. On les voit évoluer de jour en jour, certains progressent, d’autres stagnent… C’est du rêve ! Et cette année, je peux dire que c’est du rêve format XXL. Je pense être mieux armé que l’an passé, où mes 3ans avaient déjà pas mal fonctionné, puisqu’on a sorti des chevaux comme Polirico, Pic d’Orhy, Porto Pollo, L’Autonomie, La Griottière, Lady Ardilaun

Grand Steeple

C’est la course qu’il faut gagner… Et nous sommes passés à côté ! C’est la loi du sport, des courses, et des courses d’obstacle particulièrement. On a raté l’objectif principal mais on va rejouer cette année. Le Grand Steeple, c’est toujours une course où il arrive des trucs imprévisibles. Mais même dans mes pires cauchemars, je n’avais pas imaginé un tel scénario. Sur le coup, oui, c’est vrai, j’ai pris une baffe. Une vraie baffe. 

Accident

On a fini en tête sans avoir gagné le Grand Steeple et sans avoir à l’automne deux des fers de lance de l’écurie, De Bon Cœur et Alex de Larredya. Ces blessures, il faut savoir les prendre avec philosophie. De Bon Cœur a eu l’intelligence de faire ça le matin… C’était juste une fêlure, c’est réparé et elle va revenir. Si j’avais insisté, couru quand même, je l’aurais ramenée sur trois jambes et c’était fini. Le métier, l’expérience aussi, c’est savoir dire stop, même quand on a l’archi-favori d’une course. Avec les chevaux, surtout quand on arrive au top-niveau, l’accident peut arriver. On ne travaille pas avec de la mécanique.

Titre

Ce titre n’était pas prémédité. Si je réalise ? Je pense que je réaliserai vraiment quand on me remettra mon Cheval d’or à Longchamp. Cela s’est fait naturellement, au fil de l’année, mais à la fin, quand on pouvait y croire, j’ai beaucoup de propriétaires et même des entraîneurs qui m’ont poussé ! Le plus dur maintenant, c’est de rester au sommet. Il y a quinze ans, j’avais 40 chevaux dans mes boxes, dont 38 médiocres. Je me souviens quand j’allais les travailler à l’hippodrome, j’entendais Guillaume Macaire énumérer les origines des siens. Celui-là avait une mère gagnante de Groupe. La génitrice du mien avait pris une quatrième place à Jarnac, mais attention ! En finissant vite ! Bien sûr que je ne pensais pas un jour finir devant lui. Mais j’ai toujours gagné des courses, et toujours payé mes gars. J’ai pu vivre de ma passion… même si je le fais beaucoup plus sereinement aujourd’hui ! Ce titre ne va pas me changer. Je reste le même. Un gars simple.

Époque

Les débuts n’ont pas été simples. Je n’avais aucun propriétaire. Tous mes chevaux étaient en location, donc il fallait gagner des courses pour boucler les fins de mois… Aujourd’hui, je me dis que les jeunes ont de la chance de s’installer avec la confiance de propriétaires. Je me souviens, le dimanche je prenais mon cheval et mon van, j’allais courir à Castera, quand ça se passait bien, je rentrais fier comme Artaban. Mais le lundi matin, j’avais la fourche à la main pour faire les placards. Mon père arrivait et me demandait ce que j’avais fait, comme s’il n’était pas au courant alors qu’il avait dû appeler dix fois l’hippodrome… Bref je lui disais que j’avais gagné et il répondait : « Ne te prends pas pour un autre et fais tes boxes ! » Pour mes parents, les courses, c’était le jeu, ils avaient peur que je coule la baraque… La propriété était à eux et ils n’étaient pas vraiment enclins à investir dans mon outil de travail. Oui, je me dis que je me suis bougé dix ans trop tard. Mais je n’étais pas non plus vraiment libre de le faire non plus…

Piste

Je suis installé sur une propriété familiale, un centre privé donc. Les inconvénients ? Je n’en vois qu’un seul : le coût de l’entretien. J’ai compté que ma propriété me coûte 150.000 € par an. Et sans aucune aide ! Je regrette un peu que lorsque des hippodromes ou des centres publics changent leur matériel, je pense par exemple, aux haies synthétiques, aux lices, on ne nous les propose pas à la vente. Cela serait un petit coup de pouce. En dehors de ça, il n’y a pour moi que des avantages à être chez soi. D’abord, il y a la tranquillité. Ensuite, la piste : je l’ai créée de toute pièce, et j’en connais chaque cm2. J’attache une énorme importance à son entretien. Je la herse moi-même, et même si je sais que les gars de Chantilly ou des autres centres font ça très bien… Je suis sûr que j’ai la piste la mieux hersée de France ! Parce que c’est du sur-mesure. S’il faut repasser un coup pendant un lot, je le fais.

Équipe

Je tourne à 130-140 chevaux, et avec une équipe de 45 personnes. Ce sont des pros, ils savent ce qu’ils ont à faire. J’ai un assistant, Michel Houdoin, des personnes dédiées aux soins, à la nourriture, les cavaliers, les jockeys… Gérer un tel nombre d’employés, ce n’est pas évident, mais j’essaie d’être humain et juste. Je sais déléguer et faire confiance aux gens. Oui, j’accorde toute ma confiance… Mais quand on me trompe, c’est fini ! Pour ce qui est des jockeys, ils savent comment la maison fonctionne. Ils savent que je ne suis pas le seul décideur, que les propriétaires peuvent avoir leur mot à dire dans le choix des jockeys. Je privilégie toujours les jockeys qui travaillent chez moi. Mais rien n’est jamais gagné : les jockeys doivent se battre. Et il est hors de question qu’une erreur de jockey me revienne dans la tronche ! Chacun son boulot, chacun ses responsabilités. Il faut assumer ses fautes. 

Travail

J’ai toujours beaucoup travaillé. Je suis un besogneux. Mais je ne suis pas le seul dans ce cas, et tous n’ont pas le succès que je connais. À 60 ans, je travaille deux fois plus que je ne le faisais à 40 ans. On ne fait pas un métier qui offre beaucoup de temps libre. Il faut le savoir. Donc ce que j’ai actuellement, je peux dire que je ne l’ai pas volé. Il faut se remettre en question. Tout le temps. Quand un cheval court mal, je passe 24 h à me demander pourquoi. Même aujourd’hui, je doute sans cesse. Les chevaux sont-ils travaillés comme il faut ? Le tracé de ma piste est-il bon ? C’est sans fin.

Amitié

La grande majorité de mes propriétaires sont des amis. Tout au moins, c’est ainsi que je le vis ! L’éloignement fait que nous ne pouvons pas nous voir très souvent. Ceux que je vois le plus souvent sont Jean-Claude (Rouget) et Jacques (Détré). Nous passons de bons moments ensemble. Jean-Claude, de temps en temps, me lâche une petite bribe qui me sert dans mon boulot. Quand un type comme lui te donne un conseil, je pense qu’on peut écouter ! Il m’a posé, surtout dans la façon de gérer la carrière d’un cheval. J’avais tendance à vouloir aller trop vite. Jacques, il vit pour ses chevaux. C’est sa vie. Peut-être aurait-il voulu être entraîneur !

Propriétaires

Aujourd’hui, c’est vrai, j’ai plusieurs propriétaires importants, qui ont les moyens d’investir. Ils ont pris de la place dans l’écurie, mais pas toute la place. Je veux continuer à travailler avec ceux qui m’ont aidé depuis le début. Ils n’ont pas les mêmes moyens que d’autres, leurs chevaux ne vont pas forcément courir à Paris, mais le travail est le même. Je pense pouvoir dire que j’ai la reconnaissance du ventre !

Province

À l’époque, quand on était installé comme moi en province, on hésitait beaucoup à aller à Paris. On préférait souvent courir à Jarnac ou Royan, une épreuve qui, pensait-on, nous tendait les bras. L’un des premiers à être allé à Paris, c’est Vladimir Hall, suivi par Jean Couétil. Aujourd’hui, un grand nombre des meilleurs chevaux d’obstacle est entraîné dans le coin. Comment l’expliquer ? Je crois beaucoup à la nature du sol. On saute beaucoup, on fait du fond, et le faire sur une piste légère, ça occasionnerait beaucoup de casse. Bien sûr, il y la qualité des chevaux aussi. Mais ce que je pense, vraiment, c’est que je ne pourrais pas travailler comme je le fais ailleurs qu’ici. On en revient toujours à la qualité de ma piste…

France Galop

Être tête de liste, ça devrait donner des devoirs, oui… Je dois reconnaître que je fais plutôt partie des "yakafaucons". Je suis néanmoins avec beaucoup d’intérêt les interventions d’Equistratis, que je soutiens. Les galopeurs ne se mobilisent pas assez ! Parfois, je pousse un coup de gueule, sur Equidia ou les réseaux sociaux, mais je suis bien conscient que je devrais m’impliquer davantage. Je suis simplement trop investi dans mon boulot pour le faire. Je ne me sens pas l’énergie suffisante.

Élevage

J’ai quelques poulinières, en nom propre ou en association, mais chacun son boulot ! Je laisse les éleveurs avec lesquels je travaille faire leur boulot. Je peux donner mon avis sur un croisement éventuellement… J’ai aussi des chevaux à l’entraînement chez des confrères, Jean-Claude Rouget, Yannick Fouin, Fabrice Vermeulen, Donatien Sourdeau de Beauregard, Édouard Montfort ou Patrick Chevillard. Là aussi, je n’interviens pas. Si je leur mets des chevaux, c’est que j’ai confiance en eux. Pourquoi je fais ça ? Ce n’est pas du mécénat, non. Mais il est compliqué, vis-à-vis de mes clients, que des chevaux m’appartenant viennent à rivaliser avec les leurs. Je n’ai pas de trotteurs, pas encore, mais j’en ai très envie. Je vais y venir, surtout que je travaille avec Philippe Allaire (drôle de bonhomme !) pour l’obstacle ! Les trotteurs sont des gens que j’apprécie. On fait le même boulot. Ce côté réglage, mise au point… Dans ce sens, l’obstacle ressemble plus au trot qu’au plat.

Comment vont-ils ?

De Bon Cœur va très, très bien. Pour le moment, elle fait des longs galops de chasse, de 6.000m, avec des chevaux comme Alex de Larredya, Flying Startanco, Srelighonn, Blasimon, Miss Salsa Blue, L’Autonomie, Polirico… Nous ne sommes pas pressés. Je ne sais pas encore quand elle va effectuer sa rentrée, surtout que France Galop ne nous a toujours pas envoyé le programme PMU ! Bipolaire a pris des vacances chez son éleveur, Thierry Cyprès. Il est magnifique. Je pense que 2019, c’est son année, et on pense évidemment au Grand Steeple. Alex va suivre la filière des meilleurs hurdlers, évidemment. Dalia Grandchamp va se consacrer au steeple cette année. The Stomp et A Mi Manera devraient avoir un programme axé sur Compiègne. Il s’agira en tout état de cause de la dernière année de compétition de The Stomp. Balkan du Pecos ne devrait pas tarder à effectuer sa rentrée, en haies. Il visera ensuite les meilleurs steeples d’Auteuil. Il a passé plusieurs mois à Cognac, chez Éric Ventrou, un préentraîneur avec lequel je collabore étroitement. Je regrette juste qu’il manque de place pour accueillir plus de chevaux ! Quand on a un grand nombre de chevaux, on doit travailler avec des personnes de confiance qui peuvent gérer la préparation des chevaux pour qu’ils soient opérationnels quand ils arrivent à la maison. Éric fait partie de ces personnes sur lesquelles je m’appuie, avec Grégory Elbaz, Jérôme Delaunay et Stéphanie Troccaz.