L’ÉDITO - Une route à la croisée des chemins

Élevage / 21.01.2019

L’ÉDITO - Une route à la croisée des chemins

Par Adrien Cugnasse

Venus de toute l’Europe, et parfois même de plus loin, ils étaient nombreux sur la Route des étalons, ce week-end en Normandie. Alors que les sires défilent, c’est dans le froid de janvier que se dessine une partie des tendances de l’année à venir…

Les routes normandes sont parfois étroites. Et lors de celle des étalons, certaines berlines immatriculées à l’étranger ont eu un peu de mal à croiser les véhicules locaux, dont une part non négligeable arborait un gilet jaune sur le tableau de bord. Deux mondes se croisent le temps d’un week-end hivernal… La majorité des responsables de haras nous ont confié avoir enregistré une fréquentation stable ou en hausse. Cette stabilité ne saurait pourtant éclipser les bouleversements à l’œuvre au sein de notre microcosme. 

Une compétition accrue. Martin Stevens est l’un des membres de l’équipe bloodstock du Racing Post. L’édition 2019 représentait son quatrième périple à travers la Normandie. Et comme il l’a souligné dans l’édition du Racing Post publiée ce lundi matin, les Français savent recevoir et il n’a pas manqué de noter les local gastronomic delights qu’il savourait de haras en haras. Ces considérations épicuriennes mises à part, le journaliste anglais a surtout été impressionné par la transformation de l’étalonnage normand. Ce lundi, il nous a confié : « L’amélioration est très nette depuis quatre ou cinq années. Et elle semble en train de se consolider. Par le passé, il aurait été improbable de voir débuter des chevaux du niveau d’Almanzor ou de Shalaa en France. À présent, cela ne surprend personne. De même, qui pouvait imaginer qu’un débutant avec le profil de Birchwood s’installerait en Normandie ? Ce n’est pourtant pas le fruit du hasard mais la conséquence des ambitions d’une nouvelle génération. J’ai apprécié de pouvoir discuter avec Béranger Bussy, et Jean-Baptiste Brice dans le cas de Birchwood. Ils correspondent à ce portrait-robot de Français ayant un projet ambitieux. Jean-Baptiste Brice vient du trot et j’ai le sentiment qu’une partie des nouveaux investisseurs français au galop a la même origine. J’ai d’ailleurs pu découvrir le haras du Mont Goubert qui lance son activité avec de jeunes étalons intéressants. Alors que la compétition est de plus en plus forte, on peut se demander si tous ces nouveaux sires français vont trouver assez de juments pour parvenir à émerger. Peut-être que lors de la Route des étalons 2022, une bonne partie ne sera plus là. »

Les premiers effets du Brexit ? Malgré une attractivité accrue du parc étalon hexagonal, les Anglais et Irlandais étaient moins présents que l’an dernier. Cette impression, plusieurs directeurs de haras nous l’ont confirmée. On peut l’interpréter de différentes manières. Il y a d’une part le fait que les débutants "spectaculaires" sont moins nombreux en 2019. Un seul nouveau venu dépasse les 125 de Racing Post rating cette année, il s’agit de Cloth of Stars (Sea the Stars), alors qu’ils étaient trois en 2018 : Almanzor (Wootton Bassett), The Grey Gatsby (Mastercraftsman) et Toronado (High Chaparral), lequel avait déjà sailli outre-Manche. Mais cette moindre présence anglo-irlandaise peut aussi s’expliquer par les incertitudes liées au Brexit. En dehors de la crème de la crème, les étalons français vont probablement avoir plus de mal à attirer des juments de propriétaires anglophones en 2019. Comme nous le confiait Martin Stevens : « Dans cette période incertaine, la tentation est grande de faire saillir ses juments dans le pays où elles sont stationnées. » La nature ayant horreur du vide, la Route des étalons 2019 a été marquée par la diversité des pays d’origine des éleveurs : l’accent de Naas ou de Newmarket a un peu cédé sa place à celui – plus maladroit lorsqu’il s’agit de manipuler la langue anglaise – de passionnés venus de Francfort, Prague, Varsovie et même de Budapest.

Deutsche Hengste sind in Frankreich. L’Allemagne se vide de ses étalons. La chute du nombre de poulinières et quelques jeunes sires décevants ont mis à mal le parc de reproducteurs outre-Rhin. Lancer un débutant y est de plus en plus difficile. Depuis 2008, cinq mâles ont décroché le titre de cheval de l’année en Allemagne : Dschingis Secret (haras de Saint Arnoult), Iquitos (Gestüt Ammerland), Sea the Moon (Lanwades Stud), Novellist (Shadai Stallion Station), Scalo (haras de Gelos) et It's Gino (haras de Rosières-aux-Salines). Ce n’est pas un hasard si seulement un de ces cinq sires officie dans son pays d’origine, alors que trois sont proposés en France pour la saison de monte 2019. Il n’est donc pas surprenant d’avoir rencontré autant de germanophones dans les haras normands le week-end dernier. Les responsables de haras interrogés nous ont d’ailleurs confirmé qu’ils étaient plus nombreux cette année. Mais ils n’étaient pas les seuls. Nous avons notamment croisé un nombre non négligeable d’éleveurs venus des pays de l’Est. Ces derniers, comme les Allemands, veulent produire du "FR".

Des problèmes (communs) et des réactions (différentes). Récemment, un responsable de haras m’a confié : « Quatre-vingt-dix pour cent des éleveurs ont cinq juments ou moins. Et cette base est nécessaire pour l'avenir de la filière. Historiquement, ces petits éleveurs sont ceux qui assuraient le lancement d'un jeune étalon avant de passer le relais si le sire avait fait ses preuves. Notre filière est une pyramide qui a besoin d'eux pour constituer sa base. Elle ne peut pas reposer sur une poignée de grands investisseurs qui constituent le sommet de l'édifice. » Si ces mots font écho avec la situation de l’élevage français, mon interlocuteur est pourtant bel et bien irlandais. Et c’est au sujet de la filière de son pays qu’il s’exprimait ce jour-là.

La France des courses, surtout après une année où notre élevage et nos entraîneurs se sont fait atomiser par les anglo-irlandais, a parfois tendance à se complaire dans le déclinisme et l’autodénigrement. Pourtant, les grandes difficultés qui frappent le galop français – manque de propriétaires et de parieurs, recul de la popularité des courses, difficulté à trouver du personnel – l’Irlande et l’Angleterre les connaissent également. Mais à des échelles différentes. Les 11 et 12 janvier, j’ai parcouru l’Irlande lors de l’Irish Stallion Trail, l’équivalent local de la Route des étalons. Les primes à l’éleveur y sont quasi-inexistantes et celui qui fait saillir ne peut s’en remettre qu’au marché. Dès lors, coller aux exigences des acheteurs vire à l’obsession. Alors que le débat sur la prime aux vieux chevaux fait rage dans l’Hexagone, les éleveurs irlandais ne vont faire saillir que leurs meilleures juments en essayant à tout prix de monter en gamme. De même, le nombre de débutants s’est effondré sur l’île, alors qu’ils sont déjà 32 cette année en France, et d’ici quelques semaines, nous ne devrions pas être très loin des 39 nouveaux sires enregistrés en 2018 dans l’Hexagone. En Irlande, on est frappé par le nombre de racing fans et de parieurs qui vont de haras en haras pendant l’Irish Stallion Trail, à la rencontre des champions qui les ont fait vibrer, ou du père de leur cheval favori. Au point que certains haras, parmi les plus connus, ont dû faire appel à des sociétés d’événementiels pour gérer cette affluence. Le grand public était rare, voir absent, ce week-end en Normandie…

La France n’attire pas que les chasseurs de primes. Si les primes et allocations françaises influent beaucoup, elles ne sont pas suffisantes pour convaincre les éleveurs étrangers d’installer une partie de leur effectif dans l’Hexagone. C’est leur combinaison avec une offre génétique attractive, et la proximité géographique, qui poussent ces derniers à franchir le pas. Francesco Loi, jeune étalonnier et éleveur italien, avait fait le déplacement pour la Route des étalons. Ce Sarde d’origine ne maitrise pas encore l’anglais et le français. Mais il va avoir de plus en plus l’occasion de parfaire sa maîtrise de la langue de Molière. Il a confié à Franco Raimondi : « Je pense que la France propose un bon choix d’étalons. Le rapport qualité/prix est excellent dans la plupart des cas. En plus, pour un Italien, c’est moins loin que l’Angleterre et l’Irlande. Je trouve que le marché français est très dynamique : un beau poulain, avec un pedigree correct, trouve toujours preneur. La prime est une aide importante. Mais ce n’est pas le seul facteur qui rentre en jeu. » Malgré une structure bien établie en Italie, son avenir semble donc se dessiner de plus en plus dans l’Hexagone : « La conjoncture me force à regarder de plus en plus à l’étranger. Et la France, c’est à la fois le pays le plus proche et celui qui offre les meilleures opportunités. L’événement de ce week-end me permet de voir les étalons français et de rencontrer les éleveurs du pays, ce qui est très importantJ’ai deux étalons en Italie, le très bon Full Drago (Pounced), qui a eu son premier produit il y a quelques jours, et Sakhee’s Secret (Sakhee), un excellent père de 2ans. Full Drago, même s’il produit un gagnant du Derby italien avec sa première génération, ne sera jamais correctement valorisé en Italie. L’année dernière, j’ai dû batailler pour vendre des saillies de Sakhee’s Secret car les éleveurs veulent attendre de voir ses premières générations italiennes en piste. Pourtant, il a été tête de liste en Angleterre des first crop sires et il a donné des gagnants de Groupe… Face à ces difficultés, la France m’attire de plus en plus. Je suis éleveur à mon compte, mais aussi en association avec mon ami Simone Esposito. Je m’occupe également des poulinières de quelques clients. Cela représente environ 25 juments qui vont à la saillie en France chaque saison. » Francesco Loi est revenu de Normandie avec des brochures pleines de notes.  « Mr. Owen (Invincible Spirit) m’a beaucoup plu, tout comme Sumbal (Danehill Dancer) et Chemical Charge, un magnifique fils de Sea the Stars (Cape Cross). Dabirsim (Hat Trick) et Toronado (High Chaparral) conservent toute ma confiance. Zarak (Dubawi) est un prospect très intéressant. Tout comme Cloth of Stars (Sea the Stars) : un cheval avec son pedigree et son palmarès à 7.000 €, c’est vraiment un cadeau. »

Du neuf. Si la France a une longue tradition d’élevage, une part importante des haras de cette Route des étalons 2019 est dirigée par des trentenaires et des quadragénaires, avec des idées, de l’énergie et de l’ambition. Désormais géré par Tangi Saliou, le haras de la Haie Neuve, dernier arrivé dans la longue liste des participants, en est la plus parfaite illustration. Le haras de Bouquetot dispose de l’effectif le plus important – avec neuf étalons comme le haras du Logis – parmi ceux qui ouvraient leurs portes ce week-end. Pourtant, lorsque la Route des étalons est née, il n’existait même pas. Cette édition 2019 fut également l’occasion de rencontrer Guillaume Sarda et son épouse, au haras de la Tuilerie. Après un début de carrière en région parisienne, dans un domaine complètement extérieur aux pur-sang, ils ont fait le choix de reprendre le haras familial. L’année 2019 sera leur première année de monte, avec deux étalons du haras d’Étreham, Kamsin (Samum) et Masked Marvel (Montjeu). Tous ces jeunes dirigeants sont nés dans un monde globalisé et aucun ne conçoit son activité dans les strictes limites de l’Hexagone. En matière de courses, tout ce qui est grand a été bâti en instaurant un bon équilibre entre ouverture internationale et mise en valeur du patrimoine national. Tesio et Boussac, les deux plus grands éleveurs de l’histoire de l’élevage de l’Europe continentale, l’avaient bien compris : sauf en temps de guerre, ils ont toujours su mêler dans leur liste de saillies les étalons étrangers et ceux stationnés dans leurs pays…