LE MAGAZINE - I Am Invincible, comme papa

Élevage / 29.01.2019

LE MAGAZINE - I Am Invincible, comme papa

Par Franco Raimondi

Avant d’appeler son cheval I Am Invincible, il faut être conscient d’une chose : au moment même de la validation de son identité par Weatherbys, je vous garantis qu’il donnera un tel coup de pied dans son box qu'il s’en explosera un genou… Ce genre de nom, c’est un défi au sort ! I Am Invincible (Invincible Spirit) est devenu l’étalon que toute l’Australie veut, malgré son nom de gros dur. Reconnaissons-le, il était impossible d’imaginer qu’un sprinter très loin d’être invincible sur les pistes (cinq victoires en treize sorties, sur quatre saisons) pouvait en arriver là. Certes, il avait montré du talent à 2ans avant de souffrir de problèmes de pieds. Il a presque raté sa campagne de 3ans, puis il est revenu à 4ans pour gagner un Gr3 et se classer deuxième du légendaire Takeover Target (Celtic Swing) dans le Goodwood Handicap (Gr1), en 2009. En fin de saison, il n’était même pas parmi les quatorze sprinters australiens répertoriés avec un rating de 115 ou plus dans le classement international. En prenant comme repère la valeur de Takeover Target, qui était alors en fin de carrière, I Am Invincible était un sprinter de 109/110, gagnant de Gr3.

Des débuts à 11.000 AUS$. Il fallait bien du courage pour lui donner une chance d’étalon. Ces hommes valeureux ont pour nom Arthur, Bill et Harry Mitchell, de Yarraman Park. Ils n’avaient probablement pas d’autre choix. Il leur fallait remplacer Foreplay (Danzig), qui avait des problèmes de fertilité. Les trois frères ont alors trouvé un accord avec les propriétaires, l’ex-bookmaker Ray Gall et son fils Brett, qui ont gardé des parts. Ensuite, ils ont démarré la commercialisation d'I Am Invincible. Ils ont vendu treize droits de saillie pour toute sa carrière. Le but était de lui garantir quelques poulinières de qualité, et ils ont proposé un prix de 11.000 AUS$ (8.200 € à l’époque). Pour l’anecdote, il s’agissait du même montant que celui demandé pour son père, Invincible Spirit, lors des ses quatre saisons en Australie.

Et l’on reparle d’Invincible Spirit. On dit que la foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit. Mais pour Invincible Spirit et son fils, on peut parler de vies parallèles. Avant de gagner la Sprint Cup à 5ans, l’étalon de l’Irish National Stud était un sprinter de Gr3, et sa carrière d’étalon n’était pas du tout garantie. La syndication lui a permis d’avoir un bon paquet de poulinières, surtout en provenance des petits éleveurs irlandais. Toutefois, en 2005, ses premiers yearlings avaient reçu un accueil plutôt calme : 92 produits, dont 73 offerts et 64 vendus pour un prix moyen de 38.700 €. Cela reste correct pour un étalon proposé à 10.000 €. Les premiers Invincible Spirit ont galopé immédiatement de très belle manière et ont offert à papa le titre de champion first crop avec 35 gagnants de 2ans. La machine était alors lancée…

Sur la montante. Il fallait également beaucoup de courage à un éleveur australien pour envoyer une poulinière à un étalon européen, un sprinter qui plus est, lors de sa première année de monte. Nos lointains amis sont toujours convaincus qu’ils ont inventé le sprint et que les chevaux de vitesse en Europe sont des pur-sang galopant avec lenteur sur des parcours réduits…  I Am Invincible est issu de la première génération australienne d’Invincible Spirit, qui a eu 225 produits nés dans l’hémisphère sud, dont quatre gagnants de Groupe et un seul étalon. Les Gall l’ont payé 62.5000 AUS$ (soit 36.400 € à l’époque), le deuxième prix parmi les vingt yearlings d’Invincible Spirit, dont le prix moyen était de 29.700 AUS$ (17.300 €). Cependant, il faut tenir compte d’une chose. À l’époque, l’économie des courses australiennes n’avait rien de comparable à celle d’aujourd’hui. Les allocations des grandes épreuves sont montées en flèche par rapport à la période où I Am Invincible galopait. Lorsqu’il s’en était classé deuxième en 2009, le Goodwood Handicap offrait 300.000 AUS$, soit 700.000 de moins qu'actuellement…

Il est plus cher que papa. Les premiers yearlings (89 produits) d'I Am Invincible ont généré un prix moyen de 39.950 AUS$ (28.300 €) pour 53 sujets vendus lorsqu’ils sont passés sur les rings, en 2013. Et même sans faire autant de buzz que les premiers Invincible Spirit en Europe, ils ont conduit papa à la tête du classement des first crop sires avec 15 gagnants (il est plus difficile de gagner à 2ans en Australie). Son premier lauréat de Groupe, Massive Millennium, avait remporté un Gr3 en Nouvelle Zélande le 1er janvier 2014. C’est Brazen Beau, quelque mois plus tard, qui a offert la meilleure publicité possible à I Am Invincible. Son tarif est passé à 27.500 AUS$ (18.700 €) en cinquième saison, pour grimper ensuite à 55.000 AUS$ pour deux saisons, puis à 110.000 en 2017 et atteindre finalement 192.500 AUS$ (121.000 €). Le prix de saillie en Australie est toujours affiché avec une sorte de TVA (6 %) mais pour la première fois, I Am Invincible a officié à un prix plus élevé que celui de son père, proposé à 120.000 € depuis 2016.

Le marché est toujours vorace. Qu’a-t-il fait pour mériter ce prix-là ? Il était à 24 gagnants de Groupes avant les débuts de ses 2ans, puis à 26 à la mi-saison. Sept de ses produits ont décroché leur Gr1. Il a un seul défaut : sur 371 gagnants, seuls 19 ont réussi à s’imposer sur plus de 1.600m. Visiblement, ce n’est pas grave en Australie car tout le monde en veut. En 2018, parmi ses foals, il y a aussi une pouliche de la grande Black Caviar (Bel Esprit), née en octobre. Il dispose désormais d’un book de 180 poulinières. L’année dernière, il a eu 98 yearlings vendus pour un prix moyen de 441.901 AUS$ (288.000 €). Cela correspond à un chiffre d’affaires de 43,3 millions (28,2 millions d’euros). Les éleveurs ont payé 5,39 millions de dollars australiens en prix de saillie. Il faut savoir que lorsqu’un étalon voit son prix grimper de manière aussi spectaculaire, les investisseurs ont toujours du souci à se faire. Le marché peut-il supporter l’offre ? La réponse est oui, si l’on étudie les ventes de Magic Millions. I Am Invincible a eu le top price à 1,7 million de dollars (soit 1,06 millions d’euros), quatre des onze millionnaires vendus et 56 de ses yearlings (prix de saillie à 110.000 AUS$) ont été achetés à un prix moyen de 442.636 AUS$ (278.591 €) et un chiffre d’affaires de 24,34 millions (15,31 millions d’euros). Cinquante-huit yearlings seront offerts dans les trois grandes ventes d’Inglis.

La vague Invincible Spirit revient dans le Sud. I Am Invincible ne fera jamais la navette comme son père, mais il a déjà découvert de nouveaux horizons. Cinq de ses fils ont officié comme étalons en 2018 dont l’un, Brazen Beau, fait la double saison en Angleterre. En Australie, il a également remis à la mode Invincible Spirit. L’année dernière, en plus de Charm Spirit en Nouvelle-Zélande, Shalaa, Territories, et Cable Bay ont pris l’avion direction l’hémisphère sud, alors que Zebedee n’est pas retourné en Europe après la saison 2017. La foudre – on ne sait jamais – peut tomber trois ou quatre fois au même endroit.