LONGINES RATINGS INTERNATIONAUX - Cracksman, Winx et 130 raisons de débattre

Magazine / 24.01.2019

LONGINES RATINGS INTERNATIONAUX - Cracksman, Winx et 130 raisons de débattre

Dans le classement des Longines meilleurs chevaux du monde révélé ce mercredi, Cracksman et Winx se partagent la tête de liste, avec un rating de 130. De quoi déclencher de nombreux débats entre les Australiens, amoureux de leur jument, et les Anglais, qui voient Cracksman bien au-dessus d’une australienne qui n’aurait rien battu. En réalité, rarement deux leaders des classements internationaux n’ont été aussi contestés, voire contestables.

Par Anne-Louise Echevin

Aux antipodes. En réalité, faire la comparaison entre Cracksman (Frankel) et Winx (Street Cry) est un coup à s’arracher les cheveux. Les deux chevaux sont aux antipodes l’un de l’autre. Géographiquement, évidemment. Mais pas que. Dans le style, aussi : la légèreté d’une Winx contraste avec la force brute d’un Cracksman, qui fait autant dans la dentelle que Rocky Balboa. L’australienne est une attentiste, qui passe le peloton en revue dans les courtes lignes droites australiennes avec ses foulées à la cadence infernale. L’anglais est toujours dans le coup et fait exploser le peloton en vol avec ses immenses foulées, jetant les antérieurs comme s’il assénait des uppercuts. À chacun son style, et à chaque observateur ses préférences… Certains préféraient voir un Frankel (Galileo) détruire un peloton en sprintant sur 1.600m, d’autres préféraient voir un Sea the Stars (Cape Cross) placer une pointe de vitesse fulgurante pour finir. Mais tentons l’expérience.

Elle ne bat rien. Vraiment ? Commençons par l’argument numéro 1 utilisé contre Winx d’un point de vue européen : « Elle ne bat rien. » Winx ne court pas en dehors de l’Australie, d’où des lignes peu évidentes à évaluer. L’impression d’une absence d’opposition est de plus renforcée par la présence d’anciens européens qui n’avaient pas forcément brillé à domicile mais qui se placent de Groupe en Australie. Prenons les Grs1 2018 de Winx et les chevaux élevés en Europe ayant fini dans les quatre premiers derrière elle (puisque les quatre premiers comptent dans le rating d’une course). 

Course

Cheval

Suffixe

Place

Longueurs avec Winx

Chipping Norton St.

Libran

IRE

4e

8. 1/2 L

QE II Stakes

Gailo Chop

FR

2e

3. 3/4 L

Winx Stakes

Invictus Prince

GB

2e

2. L

Turnbull Stakes

Kings will Dream

IRE

3e

1. 3/4 L

Ventura Storm

IRE

4e

1. 3/4 L

Cox Plate

Benbatl

GB

2e

2. L

Avilius

GB

4e

7. 3/4 L

Dans cette liste, on trouve un cheval de Gr1 confirmé hors d’Australie. C’est Benbatl (Dubawi). Il a survolé la Dubai Turf en mars 2018, battant trois japonais qui sont de vrais Grs1 : Vivlos (Deep Impact), Deirdre (Harbinger) et Real Steel (Deep Impact). Benbatl n’a pas brillé ensuite en Angleterre mais a remporté un nouveau Gr1 en Allemagne. Son rating est de 123 et Winx l’a battu de deux longueurs. On est tenté de se dire : deux longueurs ne peuvent pas justifier un écart entre un 123 et un 130. C’est sans compter la facilité : Winx ne l’a même pas regardé.

Elle était dans son sillage dans le parcours, est venue à son extérieur dans le tournant (en quatrième épaisseur) et s’est imposée de deux longueurs en étant relâchée dans les 50 derniers mètres. La ligne droite de Moonee Valley, pour rappel, est officiellement de… 173m : le sprint final commence donc dans le tournant, où Winx a parcouru plus de terrain que Benbatl. Au final, il y a donc bien plus que deux longueurs entre les deux.

L’œil du handicapeur : Winx

Éric Le Guen, responsable du département handicapeur de France Galop et handicapeur international, nous a donné des explications sur le rating de 130 de Winx, notamment à la question : est-il logique d’avoir un rating aussi haut alors que le niveau de ses adversaires pose question ? Il nous a dit : « En effet, il y a bien cette question… Mais elle gagne très facilement à chaque fois. Elle gagne avec beaucoup d’écart. Pour l’ensemble des handicapeurs, elle a fait sa meilleure valeur à Rosehill. »

Un maiden et un placé de Gr1. Concentrons-nous sur les autres européens battus par Winx : Libran (Lawman) était un cheval de handicap en Angleterre, tout comme Invictus Prince (Dansili), tandis que King Will Dream (Casamento) est parti en Australie après avoir remporté son maiden et a directement évolué au niveau Groupe. Mais Winx a aussi battu des chevaux qui avaient le niveau Groupe en Europe : Gailo Chop (Deportivo) avait montré, dans le Prix Guillaume d’Ornano - Haras du Logis Saint-Germain (Gr2), qu’il était l’un des meilleurs 3ans français de sa génération et, l’année suivante, il n’avait pas démérité en étant deuxième de Solow (Singspiel) dans l’Ispahan (Gr1). Winx l’a laissé, sans forcer, à presque quatre longueurs dans les Queen Elizabeth II Stakes (Gr1). Ventura Storm (Zoffany), gagnant chez nous du Prix de Reux (Gr3) en 2016, était un cheval de Gr3, pas plus. Elle l’a devancé d’une longueur trois quarts.

Et il y a Avilius (Pivotal) dans le Cox Plate, qui est un cas amusant. C’est la seule ligne directe entre Winx et Cracksman. Winx l’a devancé de sept longueurs trois quarts. Cracksman, lui, avait battu Avilius de trois longueurs et demie dans le Qatar Prix Niel (Gr2). Il faut avouer que la comparaison est scabreuse : pas la même année, pas le même profil entre Chantilly et Moonee Valley… Cracksman avait obtenu un rating de 122 pour avoir battu Avilius, lequel avait été crédité d’un rating de 114 : l’écart de rating entre les deux n’avait choqué personne, bien qu’il n’y ait "que" trois longueurs et demie entre les deux. C’est normal : c’est une question de facilité. Mais est-ce que Winx mérite un 130 sur les chevaux qu’elle a battus, même avec une telle facilité ? Pas facile à répondre.

Et Cracksman, que bat-il ? Si l’on fait un procès à Winx parce qu’elle ne bat rien, il faut aussi se pencher sur le cas de Cracksman. Et le constat est simple : il y a des faiblesses dans toutes les victoires de Cracksman en 2018. Dans le Prix Ganay (Gr1), c’est Wren’s Day (Medaglia d’Oro), leader de Cloth of Stars (Sea the Stars). Wren’s Day réalisait la performance de sa vie en étant deuxième à quatre longueurs. Il arrivait sur ce Gr1 en rating 92. Cracksman a ensuite remporté la Coronation Cup (Gr1) sur le fil, battant Salouen (Canford Cliffs) d’une tête. Salouen était un rating 110 avant la course et a fini l’année en 117. Cracksman a ensuite été battu nettement par Poet’s Word (Poet’s Voice), rating officiel de 126, dans les Prince of Wales’s Stakes (Gr1).

Mais on peut trouver des excuses à Cracksman pour chacune de ces sorties : 2.100m en terrain bon à ParisLongchamp, ce n’est pas les meilleures conditions pour lui. Pour la Coronation Cup, il faut souligner qu’il n’a jamais vraiment montré d’aptitude à Epsom. Il a toujours du mal à s’y équilibrer, avec son grand braquet. Et, à Ascot, il était plus dans l’humeur de draguer les pouliches… Il n’est pas le premier à se déconcentrer à Ascot : demandez à Animal Kingdom (Leroidesanimaux) ce qu’il en a pensé.

Le cas épineux des Champion Stakes. Cracksman a obtenu son 130 dans les Champion Stakes (Gr1), remporté par six longueurs devant Crystal Ocean (Sea the Stars), en 125. Est-ce que Crystal Ocean a vraiment fait un 125 à Ascot ? On peut en douter car il courait probablement sur trop court, probablement sur un terrain qui ne lui plaisait pas… et comme un cheval qui ne s’est pas remis d’un combat titanesque dans les King George face à Poet’s Word. Crystal Ocean devançait de trois quarts de longueur Subway Dancer (Shamardal), pris en 108 de rating avant le Gr1 ! Ajoutons que six longueurs en terrain très souple, ce n’est pas la même chose que six longueurs sur un terrain bon… Est-ce que Cracksman mérite un 130 sur cette performance ? Pas facile à dire.

L’œil du handicapeur : Cracksman

Pour le 130 de Cracksman, nous avons demandé à Éric Le Guen si l’impression visuelle des Champion Stakes, l’écart à l’arrivée et donc le rating n’étaient pas faussés par un terrain lourd et une course de toute fin de saison, avec peut-être des adversaires défraîchis. Il nous a dit : « Les handicapeurs internationaux ont eu une longue discussion sur Cracksman. Certains étaient à 130, d’autres à 129, d’autres à 128. Après discussion, c’est le 130 qui a gagné. Quand vous gagnez de six longueurs un Gr1, il y a une facilité. Ce qui a été très surprenant dans le Gr1, c’était Subway Dancer, qui refaisait sa meilleure valeur. Il avait déjà fait 112 en 2017. Paradoxalement, il n’avait jamais couru de Gr1 à 7ans. Mais, en pensant que Subway Dancer faisait sa meilleure valeur, celle qu’il avait faite deux fois en France dans le passé, avec une affection pour le terrain souple, et en additionnant les écarts à l’arrivée, Cracksman n’est pas loin de 130. »

Les longueurs à l’arrivée sont-elles l’élément clé ? Au sommet des Longines meilleurs chevaux du monde, on retrouve souvent des chevaux ayant gagné leurs courses de loin… Voire de très loin. On a tendance à parler de la prime aux grandes démonstrations. C’est logique même si c’est évidemment à pondérer sur plusieurs points.

L’opposition : nous en avons parlé ci-dessus dans le cas de Winx et de Cracksman.

Le profil de l’hippodrome : il est probablement moins facile de gagner de loin sur une ligne droite de 173m à Moonee Valley que sur les immenses lignes droites d’Ascot ou de ParisLongchamp. La sélectivité de la piste va jouer aussi : les pistes plates australiennes sont certainement moins sélectives qu’Ascot ou – le cas extrême – Epsom. Si les écarts à l’arrivée du Derby sont aussi impressionnants, ce n’est pas qu’une question de qualité globale du lot : la montée finale coupe les jambes à plus d’un cheval.

La facilité : la facilité est certainement plus subjective. Les longueurs à l’arrivée sont l’élément le plus visible. Cracksman gagne avec facilité. Il faut regarder son palmarès et regarder ses victoires. Faisons le choix de ne pas prendre en compte Epsom, hippodrome auquel il ne s’adapte pas. Cracksman a gagné tous ses Groupes avec des écarts allant de trois longueurs et demie à sept longueurs. Pour Winx, sur ses victoires de 2018, les écarts vont de trois quarts de longueur à sept longueurs. Cracksman court derrière les leaders, Winx attend parmi les derniers. La jument aura toujours plus de difficulté à gagner de loin. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne gagne pas facilement. Prenez l’exemple des Turnbull Stakes cette année : elle gagne d’une longueur mais a été emmurée vivante. Un cheval normal n’aurait jamais pu s’imposer. Quant à Cracksman, prenons l’exemple du Ganay : il gagne avec une belle marge… mais il lui aura fallu du temps pour mettre la machine en route ! Un moment un peu laborieux mais, pour finir, une vraie facilité.

Le terrain : les écarts se creusent naturellement plus en terrain très souple à lourd… Comme dans les Champion Stakes de Cracksman : en plus du talent nécessaire, il y a l’aspect spécialiste qui entre en compte.

Et l’accélération dans tout cela ? Winx et Cracksman courent tous deux de façon différente et ne gagnent donc pas de la même manière. Difficile à juger. Nous pouvons donc faire un jeu épineux : non pas celui du temps global d’une course – rien à voir entre l’Europe et l’Australie vu le tracé même des hippodromes – mais sur les temps partiels, pour avoir une idée de l’accélération. Cela reste un jeu de "plus ou moins" : pour essayer de s’y retrouver le mieux possible, prenons des distances plus ou moins équivalentes et des courses en bon terrain. Pour Winx, ce sont les Queen Elizabeth II Stakes de Royal Randwick (ligne droite 410m). Pour Cracksman, ce sera le Prix Ganay.

Temps partiels des Queen II de Winx (via ANZ)

De 1.000m à 600m : 23”36

De 600m à 400m : 11”15

De 400m à 200m : 10”54

De 200m à l’arrivée : 11”39

Temps partiels du Ganay de Cracksman

De 1.000m à 600m : 24”13

De 600m à 400m : 12”26

De 400m à 200m : 10”84

De 200m à l’arrivée : 11”10

Cracksman met plus de temps à mettre la machine en route : il faut savoir lancer ce grand corps ! Winx, au contraire, est une mobylette. Il suffit d’appuyer légèrement sur la pédale pour qu’elle démarre au quart de tour. Mais Cracksman comme Winx sont capables de maintenir sur une longue distance une vitesse phénoménale même si les deux étaient relâchés en fin de parcours dans les courses utilisées. Frankie Dettori, après le Ganay, a dit : « J’avais eu l’impression qu’il avait fait 200m à la vitesse d’un sprinter et j’ai eu la confirmation. » Il en va de même pour Winx.

Là où Winx est meilleure… Il y a des points sur lesquels Winx est certainement meilleure que Cracksman. Le premier est évident : 29 victoires consécutives, soit une régularité et un esprit de compétition sans faille. Cracksman, lui, était plus déconcentré, d’où une dernière course avec les œillères. Winx est par ailleurs d’une adaptabilité exceptionnelle : peu importe l’hippodrome, peu importe le terrain… Elle gagne, et ce de 1.400m à 2.000m. Alors oui, il y a certainement moins d’opposition dans ces créneaux de distance en Australie qu’en Europe. Cracksman reste un cheval capable de gagner de 2.000m à 2.400m et sait faire aussi bien le lourd que le bon terrain mais il reste plus percutant sur piste assouplie. Mais est-ce que les ratings ont à mesurer ces atouts-là ?

En réalité, c’est un débat vain. Les Anglais et les Australiens peuvent très longtemps s’écharper pour savoir qui de Winx ou de Cracksman est le meilleur. Il n’y a aucune bonne réponse à cette question. Si on me proposait une course virtuelle entre les deux, sur 2.000m en terrain bon (mais pas rapide), je n’hésiterais pas une seconde entre Winx et Cracksman. C’est le choix du cœur et cela ne veut pas dire que j’ai raison.

Le seul vrai débat est : est-ce que Winx et Cracksman méritent un rating de 130 ? Le reste est un jeu de vieux garçon et la réponse à cette question appartient à chacun. Winx, dans sa catégorie, est la meilleure jument d’Australie… Certes, faute d’opposition. Et alors ? C’est une question de facilité. Est-ce que cela mérite 130, je l’ignore. Quant à Cracksman, placé meilleur cheval d’Europe avec 130, on peut soulever le débat : a-t-il été vraiment supérieur à un Roaring Lion (Kitten’s Joy) par exemple ? Je n’y mettrais pas ma main à couper. Mais 2018 devra faire avec ce verdict : deux leaders contestés de chaque côté de la planète… et pas forcément incontestables.