Oh Susanna, la Winx africaine

International / 24.01.2019

Oh Susanna, la Winx africaine

Oh Susanna n’est pas que le titre d’une chanson pour enfants. Pour nous, les passionnés de courses, c’est surtout le nom d’une très bonne pouliche. On peut même affirmer sans mal qu’elle a de très nombreux points communs avec la championne australienne Winx (Street Cry). Elles partagent par exemple le même père, le grand et regretté Street Cry (Machiavellian). Ce dernier est par ailleurs le père de la meilleure femelle américaine de ces dix dernières années, l’énorme Zenyatta (Street Cry). Winx et Oh Susanna ont gagné la course la plus importante de leur pays, le Sun Met et le Cox Plate. Même leurs casaques, bleues avec du blanc, se ressemblent. Ce samedi à Kenilworth, on va peut-être chanter Oh Susanna pour la deuxième fois dans le Sun Met (Gr1) car, il y a douze mois, elle a écrit l’histoire en devenant la première pouliche de 3ans à gagner cette course, qui existe depuis 1883.

Un doublé très difficile. Sa tâche sera nettement plus difficile. Encore une fois, elle sera opposée aux mâles mais dans des conditions de poids bien différentes. L’année dernière, elle avait obligé son jockey, Grant Van Niekerk, à… se couper un bras pour monter à 51,5 kg et bénéficier des dix-sept livres de décharge relatifs à son âge. Pour mieux réaliser la valeur de sa performance, il faut savoir que fin janvier en Afrique du Sud, c’est l’équivalent du mois de juillet chez nous ! Dans l’Hexagone, c’est un peu comme si, en 2018, Oh Susanna avait gagné le Prix Saint-Alary (Gr1) puis affronté trois semaines plus tard les chevaux de l’Arc de Triomphe. Ce samedi, elle n’a presque plus d’avantage au poids : seulement un kilo d’avantage sur Do It Again (Twice Over), lui qui, après le Duban July (Gr1), a remporté le Queen’s Plate (Gr1).

Un rating de 115. Mercredi, lors de la révélation du Longines World’s Best Racehorses Ranking, Oh Susanna a décroché un rating de 115, lequel est d’ailleurs très élevé pour une femelle sud-africaine. Son palmarès compte quatre succès de Gr1. Au même moment de sa carrière, c’est-à-dire à la moitié de la campagne de 4ans, Winx avait gagné trois Grs1, avait un rating de 122 décroché dans le Cox Plate, et sa série de victoires – qui en est à 29 aujourd’hui – s’élevait alors à six succès. Zenyatta, quant à elle, était invaincue en six sorties dont deux Grs1. Je vous l’accorde, la comparaison entre championnes est un exercice inutile. Les problèmes sanitaires, qui obligent les chevaux d’Afrique du Sud à voyager dans des conditions dantesques pour sortir du pays, ne permettront pas à Oh Susanna de se mesurer aux étrangers. Il y a trois semaines, en remportant pour la deuxième fois les Paddock Stakes (Gr1), Oh Susanna a décroché son ticket pour la Breeders’ Cup Filly & Mare Turf (Gr1). Mais son entourage hésite toujours à faire le déplacement. Depuis les restrictions, la réussite des chevaux d’Afrique du Sud à l’étranger est devenue très faible. La logistique n’est cependant pas la seule raison de ce manque de performances internationales.

Drakenstein, le luxe et l’élevage. Oh Susanna est née au mois de septembre en Australie, comme Winx. En revanche, il s’agit d’un produit de Drakenstein Stud, un des grands haras d’Afrique du Sud. Ce nom est peu connu en Europe, tout comme celui de sa propriétaire, Gaynor Rupert, l’épouse de Johann Rupert, directeur de la société Richemont. Si l’on veut comprendre la puissance économique de cette famille, il suffit de jeter un œil aux marques contrôlées par Richemont, à savoir Cartier, Baume & Mercier, IWC, Piaget, Vacheron Constantin, Dunhill, Van Cleef & Arpels… Grand passionné de golf et officier de l’Ordre national de la Légion d’honneur, Johann Rupert a laissé la gestion du haras à son épouse. Drakenstein Stud propose cinq étalons, dont le champion des sprinters What a Winter (Western Winter) et Duke of Marmalade (Danehill). L’entité compte plus de 100 poulinières et la politique du haras consiste à vendre les mâles et à garder les pouliches. Ce mercredi, lors de Cape Premier Sale, Drakenstein a vendu dix yearlings pour 5,28 millions de rands (soit 334.268 €). Parmi eux, il y avait un mâle par Silvano (Lomitas) qui a été vendu pour 1,8 million (113.955 €).

D’importants investissements. Oh Susanna est le produit d’un investissement très important. En 2012, Drakenstein avait acheté la mère, Sharp Susan (Touch Gold), pour 1,05 million de dollars australiens (658.000 €) chez Inglis. La jeune poulinière avait gagné au niveau Gr2 et décroché une place dans un Gr1 aux États-Unis. Sa page de catalogue était très bonne, puisque la deuxième mère, Winter’s Gone (Dynaformer), avait déjà produit les lauréats de Gr1 Spring at Last (Silver Deputy) et Sharp Lisa (Dixieland Band). Elle était pleine de Street Cry, un grand étalon. L’investissement, pour un éleveur d’Afrique du Sud, est particulièrement lourd.

Un départ difficile et un double coup de chance. L’histoire n’avait pourtant pas bien commencé pour Sharp Susan. Son premier produit australien pour Drakenstein, un mâle par Street Cry, est mort alors qu’il était foal. Le deuxième, la pouliche Biblical Susan (Bernardini), a gagné en Afrique du Sud. Heureusement, après la mort du poulain, Darley Australia a offert une saillie gratuite de Street Cry à Mme Rupert. Fruit du hasard, le croisement était une femelle. C’est pour cette raison qu’Oh Susanna est partie pour l’Afrique du Sud, alors que le produit suivant, un 3ans par Exceed and Excel (Danehill) nommé Signore Fox, a été vendu (300.000 Aus$) en Australie. Il a gagné trois courses cette saison et déjà tenté sa chance dans les Groupes.

Une demi-sœur européenne par Galileo. Street Cry est mort en septembre 2014, soit deux semaines après le premier succès de Groupe de Winx et deux avant la naissance d’Oh Susanna. Il était déjà le père d’un lauréat du Kentucky Derby, Street Sense.  Sa production a gagné au niveau Gr1 sur tous les continents, avec une réussite sur le gazon et sur le dirt. Il a donné des femelles qui ont progressé en vieillissant, des poulains lauréats de la Breeders’ Cup, un gagnant de Melbourne Cup et des sprinters de top-niveau sur le dirt. On lui doit 74 lauréats de Groupe (40 dans l’hémisphère nord et 34 dans le sud), dont 20 au niveau Gr1. Ses trois étoiles sont Winx, Zenyatta et maintenant Oh Susanna. Cette dernière n’est pas aussi populaire auprès des étrangers que les premières citées. Et tout laisse penser qu’elle ne quittera probablement jamais son pays d’entraînement. C’est bien dommage mais on peut se consoler : sa mère, Sharp Susan, a visité le grand Galileo en 2017 et elle a donné une pouliche, yearling, née en mars dernier. Comme le dit la chanson, Oh Susanna ne pleure pas