Cumani for President!

International / 07.02.2019

Cumani for President!

« Allo, monsieur Cumani ? Je suis Gian Marco Centinaio, le ministre italien de l’Agriculture. J’aimerais vous proposer la place de dirigeant des courses en Italie pour faire sortir le pays de la crise. Mais avez-vous la formule magique pour nous sauver ? » Ce canular téléphonique, je l’ai fait subir à Luca Cumani ce jeudi. Il est le dernier entraîneur gagnant de Gr1 en Italie et il risque de le rester encore pour longtemps. Voici ses propositions.

Par Franco Raimondi

L’histoire peut en témoigner : les cas des courses qui ont retrouvé leur statut après une rétrogradation sont très rares. Même dans des pays qui ne sont pas touchés par une crise systémique. La formule Cumani est très simple : « On ne va pas inventer l’eau chaude. Il faut juste retrouver nos fondamentaux. La gestion de la filière élevage & courses doit revenir aux gens du milieu hippique. La bureaucratie et la politique ont échoué. Il faut repartir d’une société-mère, sur le modèle de France Galop ou de la B.H.A. anglaise, avec deux fédérations, l’une pour le galop et l’autre pour le trot, qui puissent assurer la gestion technique. Ensuite, il faudra chercher les gens du milieu qui maîtrisent le sujet. »

La formule à l’ancienne. La formule Cumani correspond exactement au système qui était en vigueur en Italie lorsque, dans les années 1970, le professionnel était parti pour l’Angleterre. Une autre époque, en Italie comme en France… Les courses étaient alors le seul moyen légal de parier et les enjeux se portaient assez bien. La concurrence, même sur le marché du spectacle sportif, était faible. Tout a changé et les courses ont raté le coche. Le chiffre d’affaires des paris hippiques atteint désormais 450 millions d’euros, plus 143 en cote fixe. En 2007, avant l’explosion de la crise italienne, il s’élevait à 2,74 milliards. Théoriquement, en Italie, le jeu va apporter 48 millions d’euros en 2019 à la filière. Alors que les allocations avoisinent les 90 millions, si l’on cumule le trot et le galop. Il faut aussi y ajouter les subventions aux hippodromes et les coûts de fonctionnement qui doublent le budget. C’est donc l’État qui régale… en sortant probablement 132 millions de sa poche.

Des solutions simples. Il faudrait un magicien. Or Luca Cumani est seulement un ex-entraîneur devenu éleveur… Il a quand même quelques suggestions à faire : « En premier lieu, il faut donner des certitudes aux éleveurs, propriétaires et professionnels. Ensuite, il faut agir sur les hippodromes qui ne sont pas incités à faire de leur mieux. Je me souviens d’avoir rencontré le directeur d’un hippodrome, lors d’une belle journée avec de nombreuses grandes courses, et de lui avoir demandé pourquoi il y avait si peu de monde. Sa réponse m’avait découragé : c’est peut-être un bien pour un mal, on va économiser sur le nettoyage… »

La chute des naissances et de leur qualité. On a toujours l’impression d’entendre des blagues lorsque l’on parle de la crise italienne, mais le sujet est très sérieux. Le pays a perdu ses 9 Grs1 en treize ans. Cette catastrophe reflète l’état des courses et de l’élevage italiens. Le lustre de l’ancienne gloire ne tient plus. Les Grs1 ont même perdu leur statut avec un léger retard par rapport à leur chute de qualité. J’ai posé une autre question à Luca Cumani : en donnant un rating de 120 à l’Italie de l’époque de Falbrav (2003), à quelle valeur sommes-nous tombés quinze ans après ? « C’est impossible de traduire cela en rating, mais la différence est énorme. Il s’agit avant tout d’un problème de chiffres. À l’époque de Falbrav, les éleveurs italiens produisaient quelque 2.000 sujets par an, maintenant les naissances sont tombées à 650. La crise de la qualité des sujets est encore plus profonde. Plusieurs grands éleveurs ont fermé leur haras, d’autres ont réduit leur activité ou sont en train de le faire. La production de sujets de haut niveau a donc chuté. »

Les chiffres de l’élevage. L’analyse de Luca Cumani est très claire. J’ai donc décidé de la poursuivre avec quelques chiffres, en prenant comme repère les neuf Grs1 italiens et les deux Poules, à savoir le Premio Parioli et Premio Regina Elena qui ont perdu le label Gr2 respectivement en 2006 et 2007. Durant les dix dernières années, en se basant sur 110 courses, il y a eu 88 gagnants et 43 d’entre eux étaient entraînés en Italie. Les chevaux de premier niveau international, qui ont atteint un rating de 120 en fin de saison, sont au nombre de huit : Dick Turpin (Arakan), Danedream (Lomitas), Gladiatorus (Silic), Mastery (Sulamani), Novellist (Monsun), Priore Philip (Dane Friendly), Rio de la Plata (Rahy) et Worthadd (Dubawi).

En Italie, seulement deux chevaux à 120 de valeur entraînés en dix ans. Dans cette liste, seulement deux sujets étaient entraînés en Italie, Priore Philip et Worthadd. Ce sont également des produits de l’élevage italien. Gladiatours, acheté par Godolphin et revenu au pays comme étalon, est un cas à part : élevé aux États-Unis par un Italien, il avait débuté sa carrière en Italie. C’est aussi le cas de sa demi-sœur My Sweet Baby (Minardi), lauréate du Premio Regina Elena, et qui est devenue poulinière au Japon, chez Northern Farm. En considérant comme assimilés les deux frères, l’élevage italien a produit, dans les dix dernières années de crise, 34 gagnants de ses Grs1 et classiques (avant et après rétrogradation). La réussite est assez bonne, semble-t-il. Il faut ajouter à cette liste de sujets Beauty Only (Holy Roman Emperor), parti d’Italie à 2ans et devenu champion des milers à Hongkong, et la petite championne Sea of Class (Sea the Stars), un produit italien.

Deux gagnantes de Gr1 et une classique sont encore italiennes. Les conditions de l’élevage italien se sont détériorées au fil du temps. Le manque de confiance conduit à la vente des meilleures femelles et cela entraîne une chute de la qualité. Luca Cumani nous explique : « C’était déjà comme ça même à l’époque de Falbrav. Mais les éleveurs, dans la plupart des cas, après avoir aligné leur budget à celui des ventes, investissaient quand même ». Sur 43 gagnants italiens des désormais ex-Grs1 et des Poules, 34 sont partis à l’étranger. Les femelles gardées par les éleveurs italiens sont au nombre de trois : Aoife Alainn (Dr Fong), Quiza Quiza Quiza (Golden Snake) et la jeune Mi Raccomando (Poet’s Voice). Les autres ont pris en majorité l’avion pour le Japon. Pour les mâles, la destination est surtout Hongkong. Pour ceux qui restent, cela correspond à un manque de demande. Dans la plupart des cas, il est difficile de trouver sur place plus d’une demi-douzaine de poulinières. Et pourtant, six des 34 sujets sont conçus en Italie. Trois sont par le grand retraité Mujahid (Danzig), un l’est par Pounced (Rahy), alors que Ramonti et son père, Martino Alonso (Marju), en comptent un.

Quid des poulinières. Vingt-huit ont produit un gagnant de haut niveau. Mais après quelques ventes, on peut comptabiliser une dizaine de mères de haut niveau encore en service. Holy Moon (Hernando), qui a donné quatre lauréates classiques dont Sea of Class, est encore là. Mais elle a désormais 19ans. La bonne Cottonmouth (Noverre) en a 15, tout comme Biz Bar (Tobougg). Les éleveurs italiens ont presque levé le pied concernant les investissements, leurs achats dans les grandes ventes d’élevage se comptent sur les doigts d’une main et l’utilisation du foal sharing au moment d’acheter les saillies est devenue majoritaire. Il faut faire avec ce qui reste, c’est-à-dire avec les filles les moins douées des meilleures poulinières.

Un problème de confiance. La vraie question italienne est donc la chute de qualité, plutôt que la rétrogradation des Grs1. La jumenterie italienne n’est plus celle qu’elle était. Désormais, les propriétaires du pays se dirigent vers le marché étranger pour l’achat de leurs yearlings, presque toujours en visant le troisième tiers, celui des chevaux low cost. Il s’agit de pouliches à 3.000 €  dans 99 % des cas. Elles deviendront par la suite des poulinières à 1.000 €. Luca Cumani précise : «Il faut redonner la confiance au secteur économique des courses en Italie ». Bien dit Luca. Je ne suis pas ministre mais je le dis à voix haute : Cumani for President!