DANS LA CUISINE DES GRANDS ÉLEVEURS - Les Monceaux, entre raison et instinct

Élevage / 05.02.2019

DANS LA CUISINE DES GRANDS ÉLEVEURS - Les Monceaux, entre raison et instinct

Par Adeline Gombaud

À la manière des grands chefs, ils ont leurs secrets pour élaborer les champions de demain… Jour de Galop vous propose une immersion dans les cuisines des principaux éleveurs de plat et d’obstacle, qui ont bien voulu nous dévoiler leurs plans de monte pour la saison 2019. Pour le deuxième épisode, rendez-vous avec Henri Bozo, directeur de l’écurie des Monceaux.

La famille des P est l’une des plus fameuses de l’écurie des Monceaux. Celle-ci remonte à Platonic (Zafonic), achetée en décembre 2004 avec Patricia Boutin. Sa production a réussi sur les rings comme sur les champs de course, par l’intermédiaire notamment de la classique Chicquita (Montjeu) et de Magic Wand (Galileo), gagnante des Ribblesdale Stakes (Gr2). Henri Bozo nous a dit : « Platonic est vide cette année et, son âge avançant, nous avons voulu la garder en France. Elle va aller à la saillie de Siyouni, qui devrait apporter de l’épaisseur et de la précocité au produit. Nous allons envoyer beaucoup de juments à Siyouni. J’assume tout à fait que nous n’avons pas été parmi les premiers à lui faire confiance. De façon générale, nous préférons aller à des étalons confirmés, ou à des jeunes sires plus "évidents". Mais le cheval a vraiment prouvé son potentiel améliorateur, et nous nous rattrapons depuis trois ou quatre ans en lui envoyant quelques-unes de nos meilleures juments. »

Suivre son instinct. La famille de Platonic est présente au haras par l’intermédiaire de trois de ses filles, Pacifique (Montjeu), Prudenzia (Dansili) et Prudente (Dansili). « Pacifique est pleine de Siyouni et elle va à Kodiac. C’est une jument avec de grands rayons, et Kodiac devrait amener force et vitesse. Prudenzia est pleine de Galileo et elle y retourne. Elle a une superbe femelle yearling de Dubawi. Prudenzia, qui a déjà produit Chicquita et que l’on peut considérer comme l’une de nos perles, a le droit aux meilleurs étalons. Prudente est une jeune jument en qui nous croyons. Elle a un yearling mâle de Galileo et elle est pleine de Siyouni. Elle va aller à Lope de Vega, un étalon confirmé dont les statistiques sont excellentes, et qui devrait apporter de la vitesse. » Ces juments sont détenues en association avec Chryss O’Reilly et Henri Bozo explique : « Patricia Boutin, qui conseille Chryss O’Reilly, a un rôle important dans le choix des croisements, et je fais aussi travailler Camilla Milbank sur ce sujet. Elle apporte des analyses très poussées sur chaque famille, avec quels courants de sang elles ont réussi, etc. On commence tôt à réfléchir aux croisements, je dirais au mois d’août, pour avoir fini à Noël. C’est une démarche intellectuelle très intéressante, où personne ne détient la vérité absolue et où il est important aussi de suivre son instinct… Entre associés, nous tombons facilement d’accord, car nous partageons la même vision de l’élevage. »

Le meilleur pour les mères de gagnants de Gr1. Nuit Polaire (Kheleyf) fait partie des juments ayant donné un gagnant de Gr1 en 2018, via Intellogent ** (Intello), lauréat du Prix Jean Prat. Elle a donc pris du galon et Henri Bozo détaille : « Elle est pleine de Siyouni et va aller à Dubawi. Sur ce genre de juments, on peut casser notre tirelire et mettre le top du top. La finalité, c’est de produire un bon cheval de course, et ainsi donner de la valeur à notre stock de poulinières. Il ne s’agit pas de sur-saillir, mais de donner, dans un budget imparti, le maximum de chances aux juments de produire des chevaux de Stakes. »

Starlet’s Sister (Galileo) va elle aussi rencontrer le grand sire de Darley. Les performances de ses filles, Sistercharlie (Myboycharlie), quadruple gagnante de Gr1 et lauréate de l’Eclipse Award de meilleure femelle de l’année sur le turf aux États-Unis, et My Sister Nat (Acclamation), gagnante de Gr3, lui en donnent le droit. « Starlet’s Sister a un yearling par Fastnet Rock. Elle est pleine de Dubawi et retourne à Dubawi. C’est une jument que j’ai achetée à l’amiable et qui s’est faite toute seule. Nous l’avons envoyée à des étalons confirmés mais dans une gamme de prix bien sûr inférieure à ceux qu’elle rencontre désormais. C’était parfait pour la lancer. Sa famille s’est beaucoup développée ces dernières années. »

Militante (Johannesburg) a elle aussi donné une toute bonne pouliche en 2018, avec Wind Chimes (Mastercraftsman), deuxième du Qatar Prix Vermeille et troisième de la Poule d’Essai des Pouliches (Grs1). « Pour Militante, ce sera Galileo ! Elle a un yearling par Charm Spirit et une foal par Frankel. C’est une jeune jument, qui a très bien produit d’emblée – son premier produit est placé de Listed. J’aime mettre Galileo sur des descendantes de Storm Cat. Cela fonctionne généralement très bien. Marbre Rose (Smart Strike), qui a un très beau yearling de Frankel, est pleine de Dubawi et elle va également aller à Galileo. »

Roaring Lion, malgré le Brexit. Parmi les étalons entrés au haras cette année auxquels Henri Bozo fait confiance, Roaring Lion (Kitten’s Joy) figure en bonne place. « Naissance Royale (Giant’s Causeway) est une jument que j’aime beaucoup. Elle est pleine d’Invincible Spirit, un étalon que nous utilisons beaucoup tant qu’il est encore temps, et va à Roaring Lion. Kitten’s Joy est un étalon qui s’est fait tout seul, avec le soutien de son propriétaire, et Roaring Lion était un super cheval de course, avec une vraie accélération et un très bon mental. Il est facile à croiser car compatible avec beaucoup de nos familles. Chaque année, nous utilisons quelques étalons qui entrent au haras. Ce fut le cas de Shalaa, ou d’American Pharoah les années passées. Roaring Lion va aussi saillir Secrète (Cape Cross), une jeune jument déjà mère de Normandie Eagle (New Approach). Roaring Lion fait la monte à Tweenhills, en Grande-Bretagne. Si le Brexit m’a fait hésiter ? Non. Je me voile peut-être la face, mais je me dis qu’il est impossible qu’on ne trouve pas de solution pour la circulation des animaux. Je n’ai pas modifié mon plan de monte par rapport à cela en tout cas. »

Parfois, c’est évident ! Royal Highness (Monsun), la mère de Free Port Lux (Oasis Dream), attend un produit de Charm Spirit. « Elle ne sera pas saillie cette année car elle est à terme vraiment tard. De façon générale, faire saillir tard ne me pose aucun problème, mais dans le cas de Royal Highness, l’âge de la jument – 17 ans– entre aussi en jeu, et je pense qu’elle a le droit à une année de repos. Elle a donné neuf poulains en neuf ans ! »

Autre jument de souche allemande, Sasuela (Dashing Blade) est destinée à Sea the Stars : « Parfois, le choix est assez évident. Sanwa (Monsun), une sœur de Sasuela, a donné le classique Sea the Moon avec Sea the Stars… »

Toujours tendre vers l’excellence. Dans la liste des poulinières des Monceaux, quelques noms rappellent d’autres élevages. C’est le cas de Golden Valentine (Dalakhani), de Polygreen (Green Tune), de Fairly Fair (Sinndar) ou encore de Swiss Affair (Pivotal). Chaque année, le haras cherche à améliorer sa jumenterie : « Nous vendons trois ou quatre juments tous les ans, et nous en achetons cinq ou six. Il faut aussi compter les pouliches que l’on a exploitées en compétition et qui entame leur carrière de poulinière. Dans certains cas, ce sont des femelles que nous avons achetées yearling. C’est plus abordable que d’acheter des juments déjà confirmées, avec l’espoir en tête de "construire" une mère avec les performances et le pedigree… » Golden Valentine appartient toujours pour moitié à LNJ Foxwood, qui a élevé cette nièce de Goldikova ** (Anabaa). « Golden Valentine est pleine de Galileo. Ce sera son premier produit. Elle va aller à Dubawi. Elle appartient évidemment à une famille remarquable… Fairly Fair a pouliné d’une femelle d’Iffraaj. Elle va aller à Lope de Vega, pour refaire le croisement qui a donné Graphite, un frère de Fairly Fair par Shamardal, le père de Lope de Vega. Nous avons acheté Swiss Affair à l’amiable, en association avec Lordship Stud. Cela nous a permis d’entrer dans une famille de pure vitesse. C’est une magnifique jument. Elle est pleine de Muhaarar, que nous soutenons depuis le début, et va aller à Kingman, qui fait aussi partie de ces jeunes étalons dont les débuts sont hyper prometteurs. Kingman va aussi saillir Knyazhna (Montjeu), la mère de Sacred Life (Siyouni), que nous avons achetée aux dernières ventes d’élevage Arqana, en association avec Lordship Stud et Gary Chervenell. Nous avons acheté Polygreen quand Polydream était yearling. La page de catalogue s’est donc considérablement étoffée depuis ! Elle est pleine de Siyouni et y retourne. »

Ce sera Siyouni également pour Pretty Spirit (Invincible Spirit), une sœur de Persian King ** (Kingman) achetée cet hiver à Deauville, ou pour Tribune (Grand Slam), déjà mère de deux black types. Parmi les étalons français qu’Henri Bozo utilise également figure Wootton Bassett, pour lequel il explique : « Comme pour Siyouni, je ne l’ai pas utilisé au début mais je me rattrape ! Nous allons lui envoyer trois juments maiden. Il apporte à sa production beaucoup de modèle et de qualités physiques. Anodin a donné des premiers 2ans vraiment intéressants et nous allons aussi lui envoyer des juments, comme nous l’avons fait pour Shalaa, qui transmet son physique vraiment impressionnant, et dont le père, Invincible Spirit, a prouvé sa qualité comme père de pères. J’aime beaucoup Le Havre, un étalon solide, sérieux, qui donne de beaux physiques et des chevaux bien dans leur tête. »